In I sent. dist. 19, q. 5. a
§ m. — Eléments et processus de la sensation.
Jusqu'ici nous nous sommes bornés à établir que la sensation est objective, et nous avons vu que l'objet senti est extérieur, étendu, placé dans une portion particulière de l'espace et du temps.
Maintenant il nous faut pénétrer plus avant dans notre sujet et tâcher de nous rendre compte des éléments divers dont se compose la perception sensitive. Le problème est complexe : il appartient en même temps à la physique et à la psychologie.
Dans une question qui demande tant de précision, nous devons nous écarter moins que jamais du langage rigoureux et des procédés analytiques de la science. Prenons encore le langage pour le point de départ de notre étude. On dit tous les jours : Ce corps résiste, cet instrument rend un son agréable, la chaleur de ce feu me réjouit, la couleur de la rose me charme. On dit aussi : J'éprouve de la résistance, j'entends des accords harmonieux, je sens la chaleur, je vois du rouge.
Voilà nettement distingués le côté objectif et le côté subjectif de la sensation.
l*' Ou'est-ce que la résistance dans le solide, le son dans l'instrument, la chaleur dans le corps chaud, la couleur dans la rose, le parfum dans la fleur, la saveur dans le fruit ? Problème
de Tordre objectif, et dont Texplication prochaine doit être demandée à la- physique.
2^ Ou'est-ce que l'impression même de résistance, l'audition du son, la sensation de chaleur, la vision de la couleur, etc. ? Question de l'ordre subjectif et du domaine de la psycholo£>ie. ^r^ S'' Comment s'établit la relation entj-e l'objet I et le sujet sentant, entre le deÏÏansetle dehors et I quel rapport y a-t-il entre la qualité de l'objet / et la sensation du sujet? Question mixte, qui / intéresse à la fois le psychologue et le physil^cien.
Ainsi trois choses à distinguer avec soin, trois questions à résoudre à part, si l'on veut éviter les confusions fâcheuses dans lesquelles tombent trop souvent ceux qui parlent de la sensation et de son objet.
a) Interrogé sur la première question, le philosophe répondra : Ce corps est dur, chaud, so-;?^^ nore, rouge, doux, etc., d'où autant de^jiialités^ qui appartiennent en propre à l'objeL Parmi ces qualités, quelques-unes, le son et la couleur par exemple, peuvent être en puissance ou en acte ; la corde du violon tendue est en puissance de tel son ; pincée, elle donne le son en acte ; le rouge est en puissance la nuit, il passe en acte à la lumière du soleil. La saveur aussi peut être en puissance dans les parcelles non dissoutes.
Pour le physicien, un mot résume tout : ces qualités sont des formes d^énergje capables d'agir sur les sens. '^
La résistance est duc à l'énergie de la matière ou à rélasticitédes corps, — masse à ébranler et énergie potentielle des forces répulsives qui font obstacle.
Le son en puissance dans la corde de violon est une énergie potentielle de vibration sonore possédant telle ou telle vitesse, telle forme, etc. et réunissant tout un ensemble de conditions que V acoustique déterminera , et qui feront de Yébranlcment (son en acte) un son ou tel son.
Pareillement pour la couleur, nous trouvons dans les molécules d'un corps aptitude à modifier les vibrations de Téther de telle ou telle manière, chaque partie du corps coloré devenant centre vibratoire dans Téther. Cette aptitude entre en acte, en présence d'un corps lumineux ^
La chaleur est un ébranlement très rapide des molécules du corps chaud.
La saveur est un état d'ébranlement des molécules dissoutes ou liquides des corps, état que les physiciens n'ont guère expliqué jusqu'à ce jour.
L'odeur est une vibration spécifique des particules disséminées dans Tair.
\'oilà les qualités des corps envisagées objectivement et au point de vue des conditions mécaniques qui leur permettent d'agir sur nos organes.
b) Le contact médiat ou immédiat des corps
1. '< Lumen, colores qui sunt in potentia, actu colores quodam modo facit ». Aristote, De anima, 1. III, c. 5, § J.
leur permet encore d'agir les uns sur les autres, et de produire des communications ou transformations d'énergie.
Nos organes reçoivent leur action, et par suite éprouvent uneniodification particulière, physique el physiologique tout ensemble.
^lais il y a plus. L'organe n'est pas seulement vivant ; il est sensible. Il réagît sur l'impression reçue et cette reaction engendre une connaissance. Ainsi, grâce à la nature complexe de TÏÏomme, un double phénomène s'accomplit en lui au même moment, phénomène physiologique dans le corps vivant, psychologique dans Tàme qui rend l'organe sensible, et qui, au cerveau, ^rend conscience de la connaissance acquise.
Le phénomène subjectif, envisagé dans sa totalité, comprend une double connaissance : connaissance de l'impression recue^et par le moyen de ceTTë-ci, connaissance de l'agent extérieur qui Ta produite..
C) Mais quel rapport peut-il s'établir entre !ob jet' senti et'le sujet sentant-FCest la question
££ui nous reste à résoudre.
Dans la sensation de résistance, on ne voit point de rapport intermédiaire ; chaque partie sensible de la main s'applique sur les points résistants ; il y a action et réaction du corps touché et de l'organe tactile.
Au contraire, l'ébranlement du corps sonore ne se communique pas immédiatement à l'organe. Le son se produit dans le corps, se propage par un milieu pondérable, ordinairement
Tair, jusqu'au tympan, puis aux osselets, et de là parvient aux fibres de Corl'u par lesquelles il parvient aux nerfs, où se fait la connaissance du son.
Dans la chaleur perçue par contact, faction est immédiate comme pour la résistance. Le mouvement calorifique des molécules se communique aux molécules de l'extrémité périphérique du nerf animé. ^lais pour la chaleur rayonnante, féther est un intermédiaire comme l'air pour le son.
Chaque point du corps coloré est un centre d'ébranlement de féther. Un faisceau de section égale à celle de la pupille est concentré par f œil sur f écran vivant où il forme, pour ainsi dire, à l'aide de fimage du corps coloré, un centre pareil d'ébranlement; cet ébranlement est senti par f organe animé.
Un connaît ainsi la couleur : l'ensemble des points images donne la forme de l'objet, comme la main celle du corps touché ; le déplacement de fimage sur la rétine ou de l'œil lui-même indique le mouvement du corps.
De même les saveurs et les odeurs sont perçues parce que les éléments dissous du corps sapide ou odorant agissent sur l'élément sensible.
Il nous sera maintenant facile de déterminer le rapport qui existe entre l'objet senti et la sensation éprouvée par le sujet.
1" Ce rapport est au moins un rapport de cause à effet mécanique. L'action de l'objet provoque ^. une communication d'énergie qui modifie l'état/
du sujet. Cet état nouveau paraît tout d'abord consister en une réaction mécanique.
Les forces moléculaires et Torgane du tact éprouvent une pression, un choc absolument de même ordre. D'ordinaire on n'y voit pas cependant une transformation d'énergie comme il arrive par exemple pour la chaleur agissant sur une pile thermo-électrique ; pour l'électricité se changeant en chaleur ou en force magnétique, dans le mouvement du manipulateur, qui, par l'intermédiaire du courant électrique, devient pour le récepteur, magnétisme, action chimique, puis enfin signe conventionnel.
'2"^ Mais l'organe n'est pas une matière brute, il est vivant ; et par suite capable d'une réaction physiologique.
3^ Cet organe tient encore de l'àme la vertu de sentir. Il connaît donc ce qu'il éprouve mécaniquement, et sa connaissance porte tout d'abord sur l'impression reçue, la saisit comme reçue, et par conséquent comme venant du corps qui Ta produite.
Le corps est senti, l'organe sent. L'impression est une résistance, l'organe, étendu lui-même, fait apprécier l'étendue extérieure, objet de la connaissance. Sans doute il se fait au cerveau le transport d'un élément transformé et il pourra se produire dans cet organe central un simple sifjne de la chose connue, qui est au dehors ; ce signe produira ensuite les phénomènes de mémoire et d'imagination : mais, encore une fois, la connaissance s'accomplissant là où l'organe
est impressionné, nul besoin d'imaginer une transformation ; la sensation est une ima^e, on pourrait dire une photographie de l'objet.
La même analyse peut être appliquée au son. Le corps sonore, apte à vibrer de telle manière, est ébranlé par choc, frottement, pincement ou même par influence. Un mouvement vibratoire de même rapidité et de même forme se communique à l'air, de l'air à l'oreille, et finalement aux organes innervés.
Tout indique qu'il ne se produit aucune forme nouvelle d'énergie, mais bien une image mécanique dans l'organe animé, doué de la capacité a de connaître.
Mais ici ce n'est plus un choc, c'est un mouvement si rapide que les chocs se soudent et que l'esprit seul peut en saisir les divers éléments. L'organe approprié, vibrant à l'unisson, éprouve une sorte de chatouillement, il ne peut percevoir les chocs, mais seulement le son qui en est la résultante. Ce qui est connu par l'ouïe i est toutefois connu comme venant du dehors et comme produit par l'instrument d'où vient le son.
Une explication analogue pourrait être donnée pour chacun des sens.
L'analyse minutieuse et peut-être aride à laquelle nous avons dû nous livrer, nous etail absolument nécessaire pour montrer l'objectivité de la sensation, contestée à tort par l'école criticiste. ,^mjs crû^:oji§notre^JJiè^ tient tout entière dans 1 explication suivante que
CIIAP. II. — LA CONNAISSANCE SENSIBLE i)/
nous empruntons à saint Thomas d'Aquin : Dans la sensation, l'objet et le sujet s'unissent de la façon la plus immédiate et la plus intime ; ils agissent simultanément et de concert, et confondent leur action propre en une action totale et commune. Avant d'entrer en relation, ils diffèrent absolument l'un de l'autre ; mais le mouvement parti de Tobjet et reçu, puis transformé dans le sujet,' les unit très étroitement ensemble dans un produit commun, si bien que, sous ce rapport, il ne résulte, plus de l'un et de l'autre qu'un seul et même être, et que le sens en acte se confond avec le sensible en acte '.
1. s. Th., 1% q. 5^ art. 1, ad 2 : Ar.isx., De anima, \. II. c. 5 §^ 3 et 7.