De l'intelligence, ch
Rien de moins exact qu'une pareille assertion. Quand nous pensons, limage, bien que nécessaire pour soutenir la pensée, demeure chose relative et variable ; en aucun cas elle n'est l'objet essentiel qui fixe l'attention de l'esprit. Sous l'image, l'esprit découvre la réalité, derrière le symbole il aperçoit l'idée immatérielle, et c'est l'idée seule qui l'instruit et le captive.
Mais distinguer n'est pas séparer. Une des plus grandes merveilles de la nature, et des plus fécondes en conséquences de toute espèce, c'est l'union essentielle, substantielle de l'âme et du corps. Il résulte de cette union que, dans l'homme, la partie sensitive va presque toujours avec la partie intellectuelle et que celle-ci ne se sépare jamais de celle-là. '< De là vient que nous ne pensons jamais, ou presque jamais, à quelque objet que ce soit, que le nom dont nous l'appelons ne nous revienne ; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens, tels que sont les noms, avec nos opérations intellectuelles » K — De là vient encore que nous comprenons beaucoup mieux les réalités sensibles que les êtres immatériels et que pour nous représenter les purs esprits, nous avons besoin de leur prêter un corps et une forme qui parle à nos sens.
C'est que, suivant la remarque du P. Gardeil, <' le contenu du concept est un abstrait de l'expérience et, dès lors, s'il s'oppose à l'expérience
1= BossUET, Conn. de Dieu et de soi-même, ch. 3. n. 14.
en tant qu'abstrait, il ne cesse d'avoir recours à elle pour se justifier. Si je veux exprimer, par exemple, la réalité dénommée substance, ne faulil pas que je fasse appel, pour soutenir l'idée que j'en ai, à d'innomÏDrables expériences dans lesquelles j'ai vu se réaliser ce fait d'une permanence fixe sous l'évolution fuyante de qualités, de modifications, d'événements de toute sorte ? C'est cette nécessité que je rends dans l'expression substance par laquelle j'invite et provoque mon interlocuteur à fixer avec moi un même groupe expérimental, afin qu'il y lise ce que je lis moi-même. C'est là une métaphore grossière, correspondant à l'image expérimentale des choses qui se tiennent sous d'autres. Mais peu importe l'image, qui n'est le plus souvent qu'un rappel abrégé et commode, pourvu que le concept puisse s'y repérer, et l'esprit s'appuyant sur elle, s'élancer, comme d'un tremplin, dans la conception d'une réalité » ^.
Ainsi, bien loin d'être, comme plusieurs l'ont pensé à tort, une entrave à la raison, l'imagination en est au contraire l'indispensable appui. Là est son principal titre à notre estime et son suprême honneur ; l'image circonscrit l'esprit, le fixe sur un objet déterminé, et en le limitant, le retient et l'empêche de s'égarer dans la distraction ou de se perdre dans la vague de ses pensées.
L'image, ajouterons-nous avec saint Thomas,
1. Revue tlwmisle, Janvier-Février 1904, La réforme de la théologie catholique^ p. 646.
est le point de départ de notre connaissance et le terme initial de lopération intellectuelle ; loin de s'éloigner, après les premiers efforts de l'esprit, elle Taccompagne dans tous ses mouvements ; et comme les principes doivent demeurer présents à l'esprit aussi longtemps qu'il poursuit une démonstration, ainsi faut-il que limage pose sans cesse devant son regard, car c'est en elle qu'il voit tout ce qu'il voit ^
D'un autre côté, l'imagination est en contact immédiat avec chacun des sens extérieurs, et ceux-ci, on ne l'a pas oublié, sont en rapport immédiat avec les réalités matérielles. C'est donc à l'imagination que la raison doit d'entrer et de demeurer en contact avec la nature et d'établir ses concepts sur une base objective.