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Caro, L'idée de Dieu

2. « Si le postulatum d'Euclide est admis, la géométrie à trois dimensions est la vraie. Mais si on ne l'admet pas ?... Comment les propositions abstraites de la science, toutes schématiques, purement méthodiques el conditionnelles, pourraient-elles entrer en conflit avec les affirmations concrètes, catégoriques de la foi ? Pour qui l'entend bien... le conflit paraît impossible ».Fonsegrive, La Quinzaine, L'Exégèse de M. Loisy, 15déc. 1903.

rience, que la vérité, toute vérité, est en nous quelque chose de nécessairement conditionné, relatif, toujours perfectible, et susceptible aussi de diminution » (Loisy). Il y a, ce semble, une leçon à retenir, et qui rappelle une parole de Rover - Collard moins vieillie apparemment qu'on ne pense: « On ne fait pas au scepticisme sa part ».

§ IV. — Diverses formes et réalité de l^ absolu.

L'absolu, dans sa signification étymologique, solutus ab, désigne un être qui ne se rapporte nécessairement à aucun autre, qui est libre de toute attache avec ce qui n'est pas lui, en un mot, un être indépendant .

Pour bien comprendre l'absolu, examinons son contraire, le relatif. Le relatif est un être si nécessairement lié à un autre, qu'il ne peut ni exister, ni même être conçu sans cet autre être. Par exemple, l'effet, comme tel, suppose essentiellement une cause; le fils, en tant que fils, ne peut être connu sans son père. Au contraire, l'absolu est l'être qui n'est pas soumis à cette sujétion. Je puis songer à Leibnitz sans penser à Platon, je puis supposer dans un être la sensibilité sans supposer Tintelligence. Donc Leibnitz, Platon, la sensibilité, l'intelligence sont des êtres absolus.

Cette indépendance, cette liberté sont suscep-

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tibles de degrés, et le mot absolu peut être pris dans des sensdifTérents. On peut d'abord appeler absolu tout être existant en soi-même, indépendamment du sujet connaissant ou affectif. Soit un objet quelconque placé en dehors de moi et ne dépendant de moi à aucun titre : que je le considère ou que je l'ignore , peu importe ; il existe, il garde son être contingent ou nécessaire. Par rapport à moi, il est donc libre ; dès lors je puis lui donner le nom d'absolu.

Dans un sens plus élevé et plus complet. Tabsolu, c'est V inconditionnel, le nécessaire, ce qui ne dépend d'aucune hypothèse même imaginable, ce qui ne peut pas ne pas être ni être autrement. Il a pour contraire le contingent, qui est. par hypothèse, mais qui pourrait ne pas être, et qui ne serait pas ou qui serait autrement, s'il n'eût reçu d'un autre son existence ou s'il eût été produit dans des circonstances différentes.

Enfin, si on le considère dans sa signification la plus haute, l'absolu, c'est cequi n'appartient à aucune catégorie, ce qui n'est ni dans une espèce ni dans un genre, ce qui repousse toute dépendance, toute restriction, toute limite, c'est \e parfait, l'infini.

Nous voudrions maintenant établir par des arguments directs l'existence de l'absolu sous ses différentes formes.

S'il est un fait hors de toute contestation, c'est que l'homme croit à l'absolu, qu'il le poursuit de ses vœux les plus ardents, qu'il s'attache

à lui de toutes ses forces. Il peut se tromper, il se trompe souvent sur l'objet de sa foi et de son culte, ce qu'il croit la vérité immuable n'est pas toujours la vérité, ce qui ravit son amour n'est pas toujours digne de ses enthousiasmes et de son dévouement, mais quand il donne son esprit ou son cœur, ce n'est pas au relatif, reconnu comme tel, qu'il le donne. Sans la foi à l'absolu, rhomme se sentirait dégradé et misérable, privé de tout point d'appui, inerte, sans flamme ni ressort.

11 a besoin de savoir, il a besoin de prendre un parti dans les grandes questions qui intéressent sa destinée présente et future. Or une certitude provisoire n'est pas la certitude et ne saurait le satisfaire à aucun prix. Cessez de lui offrir pour toute ressource des vérités flottantes et nuageuses, qui ne sont vraies que dans lamesure de l'heure présente, et qui cesseront de l'être demain pour une science plus avancée ;. de telles vérités ne sont que des apparences, des ombres qu'emporte le premier vent, et des ombres ne peuvent qu'irriter une créature raisonnable, avide de lumière et de réalité. Tout système est faux qui heurte une croyance universelle, tarit la source de la générosité, et fait à la fois le vide dans l'esprit et le cœur ^

1. « Pour penser, comme pour agir, le philosophe a besoin de croire à autre chose qu'à lui-même, qu'à son esprit, qu -i son idée, qu'à ses sentiments et à ses sensations. Lctranirc égoïsme dans lequel l'enferme cette philosophie 'criti(iue le pétrifie et létreint ». — Vacherot, La Métaphysique et la science.

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Mais nous ne saurions nous contenter de cette raison générale, et il nous faut prouver l'existence de l'absolu sous les trois formes qu'il peut revêtir : Y objectif indépendant de l'esprit humain, le nécessaire et le parfait ou Y infini.

Le premier point a déjà été établi, quand nous avons démontré l'objectivité de la sensation et de la pensée ^. Nous avons dit que les sens perçoivent un monde réel, extérieur, situé dans le temps et l'espace, ne relevant point de nos impressions, placé devant nous comme mi spectacle permanent, destiné à nous fournir une série ininterrompue d'instructions précieuses. — Nous avons aussi montré comment la pensée n'est point une forme du sujet connaissant ni une conception faite a priori^ mais au contraire une image fidèle des choses, qui les représente dans ce qu'elles ont d'immatériel et de meilleur, avec leurs caractères les plus intimes et les plus généraux.

Inutile de revenir, autrement que pour la rappeler, sur une vérité désormais acquise ; passons sans plus de retard à notre seconde proposition : l'existence de vérités nécessaires, immuables, absolument indépendantes de l'esprit humain et de tout esprit créé. C'est la seconde forme de Vabsolu.

Nous étudierons plus loin l'absolu dans la nature, et nous montrerons d'abord, au dedans de nous, la permanence du moi sous la mobilité

i. Supra, ch. II et III

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des phénomènes, ridenlité de la conscience que n'altèrent aucunement les changements sans nombre qui s'accomplissent à la surface du sujet sentant et pensant, et ensuite, au dehors de nous, Fimmutahilité de l'espèce à côté de la mobilité des individus, et l'éternelle durée des lois qui président à Tincessante évolution des choses à travers le temps et l'espace.

Voilà dans le particulier l'universel, dans le mouvement le repos, dans le progrès la fixité, et par suite voilà pleinement assurée la part de l'immuable, du né<:essaire, en un mot de l'absolu.

Des sciences de la nature physique y où le mouvement semble avoir étendu son empire, élevons -nous aux sciences de la matière pure et de l'esprit : les mathématiques, la métaphysique, la logique et la morale; ici l'absolu règne et gouverne suivant des lois éternelles, immuables, inflexibles : dans ses immenses états nulle déviation, nulle exception, ni recul ni progrès.

Prenons quelques exemples. Le tout est plus grand que chacune de ses parties ; deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ; si à deux quantités égales on ajoute une quantité égale, elles demeurent égales ; d'un point à un autre la ligne droite est la plus courte, dans le même plan, etc. ; est-il un homme qui élève le moindre doute sur ces diverses propositions et leur trouve un caractère de vérité provisoire, qui ne s'impose pas à toute intelligence, et que le temps pourra modifier?

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Ce qui est vrai des mathématiques serait-il moins vrai de la métaphysique ? Ne trouverionsnous pas, là aussi, plusieurs principes d'une certitude parfaite, irréfutable? La même chose ne peut pas être et n'être pas en même temps ; tout ce qui est doit avoir une raison d'être ; ce qui est produit ne se produit pas soi-même, mais doit son existence à un agent extérieur ; tout être est doué d'une activité quelconque; tout corps est dans l'espace : tout mouvement suppose un point d'appui immobile : voilà autant de théorèmes qui ne craignent pas la comparaison avec les théorèmes géométriques.

La logique peut, à plus forte raison, défier tous les sophistes et tous les sceptiques ensemble ^ Cette science, on le sait, a pour objet non pas de fournir des principes, mais de tirer des conclusions ; elle suppose des prémisses données, quelle qu'en soit d'ailleurs la matière, et elle en tire des conséquences absolument nécessaires. Personne, sans se contredire soimême, ne saurait contester la conclusion, quand il a une fois admis la majeure et la miaeure. « Il faut reconnaître que la vérité a ses lois... ; il faut qu'elle n'arrive pas à se contredire. La

1. « La logique possède le caractère dune science exacte depuis fort longtemps, puisqu'elle ne s'est pas trouvée dans la nécessité de reculer d'un pas depuis Aristote. Ce qu'il y a encore de remarquable, c'est quelle n'a pu faire jusqu'ici un seul pas de plus, et qu'elle semble, suivant toute apparence, avoir été complètement achevée et perfectionnée dès sa naissance. » Kant, Crit. de la raison pure, t. 1, p. 2, trad.

TlNOC.

loi de non-contradiction est le garde-fou de la pensée. Un processus de l'esprit qui arriverait à se contredire se détruirait lui-môme » ^

Variable dans ses applications, la morale n'est pas moins absolue dans ses principes. Ceux-ci reposent sur le droit naturel, c'est-à-dire sur l'essence des clioses. Le Décalogae est le code éternel où se trouvent écrites ces diverses prescriptions qui embrassent les principaux devoirs envers Dieu et envers le prochain. De tels commandements sont nécessaires, absolus ; ils concernent le bien universel et permanent ; et Dieu lui-même ne pourrait permettre qu'on se dérobe à leur observation-.

Or, toutes les vérités mathématiques, métaphysiques, logiques et morales dont nous venons de parler et dont il serait facile d'augmenter la liste, ne relèvent en aucune façon de l'esprit humain. Il les découvre, mais il ne les fait pas; elles s'imposent à lui, le dominent tout en l'éclairant, mais il ne peut rien sur elles. Ouand il vient en ce monde, il les trouve déjà existantes ; quand il disparaît, il ne les emporte pas avec lui dans la tombe. 11 va et vient, se remue et s'agite ; mais elles, rien ne les ébranle, rien ne les touche, le temps même ne les effleure point.

Et maintenant, pourrons-nous monter plus haut, et arriver jusqu'à l'absolu par excellence, jusqu'à l'être parfait, infini, que nous appelons Dieu?

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