‹ Les Fondements de la connaissance et de la croyanceChapitre 56 sur 208 · S. Th., la, q. II, a. 3, c. ; cf. Arist. Metaph., xii · texte numérisé non relu

S. Th., la, q. II, a. 3, c. ; cf. Arist. Metaph., xii

ciiAP. IV. — l'absolu 105

Voici la -première difficulté : Tout ce que riiomine connaît, il le connaît au moyen de ses facultés ; mais comme ses facultés lui sont propres et font partie de son être, il s'en suit que l'objectif ne peut que se mouler sur le subjectif et prendre sa forme. Toute connaissance est donc essentiellement relative au sujet connaissant ; changez le sujet, vous changez l'objet du même coup. Or rien ne prouve que le sujet ne puisse être changé ; à la place de l'esprit humain, mettez un esprit différemment organisé, il pensera différemment. Ce que nous croyons la vérité lui paraîtra erreur, et réciproquement. Telle est l'objection de Kant dans toute sa force.

Son point d'appui est incontestable, mais la conséquence qu'on en tire est mal fondée. Tout sujet connaissant connaît avec ses facultés individuelles, et l'objet connu, en tant que connu, est dans le connaissant, dont il doit revêtir la forme, puisqu'en réalité, sous ce rapport, il fait avec lui une seule et même chose.

Mais s'en suit-il que l'objet cesse d'être ce qu'il est en lui-même, qu'il perde sa nature et son individualité pour se teindre des couleurs du sujet ? Nullement. Le vase n'ôte rien, n'ajoute rien à la vertu de la liqueur. Il en reçoit une quantité plus petite ou plus grande, suivant sa capacité et ses dimensions, mais la liqueur est la même ^

1. « Cum dicitur unumquodqiie esse in alio, secundiim modum ejus in quo est, intelligitur quantum ad capacitalis ipsius modum, non quantum ad naturani ipsius. Xon enim

Cette métaphore correspond à une idée plus juste encore, s'il se peut, dans la théorie de la connaissance. Ce n'est point le sujet qui modifie l'objet, c'est l'objet au contraire qui modifie le sujet ; car le sujet est le mobile, et l'objet le moteur^ le sujet est le patient, et f objet est ragent. C'est l'objet qui agit le premier sur le sujet, qui produit en lui une impression conforme à sa propre nature et grave en lui son image. Le sujet réagit ensuite, s'assimile l'impression ou l'image qu'il vient de recevoir et contracte par là même une sorte de ressemblance avec l'objet extérieur. De là cette profonde parole d'Aristote : L'intelligence peut devenir tontes choses, parce qu'elle peut recevoir l'image de toutes choses.

Encore un coup, et notre conscience nous le dit assez haut, ce ne sont pas les choses qui dépendent de nous, c'est nous au contraire qui dépendons des choses ; aussi éprouvons-nous le besoin d'interroger la nature, d'observer les faits extérieurs, de multiplier et de varier les expériences jusqu'à ce que la réalité se découvre et révèle son secret. Ce n'est point sur nos pensées que se mesure la vérité, c'est sur les choses, car c'est des choses que part le mouvement ; mais nos pensées correspondent aux choses parce qu'entre les facultés cognitives et leur objet il est aisé de constater une harmonie préétablie.

oportet ul id qijod est in aliquo, habeat naturam et proprietatem ejus in quo est, sed quod recipiatur in eo secundum capacitatem ipsius. Manifcstuni est enim quod aqua non habet naturam amphoive ». QQ. disp. de Anima, a. 10, ad 14.

CHAP. IV. — l'absolu 107

Entre l'œil et la lumière, entre l'oreille et le ^ son, entre la main et les qualités tactiles on remarque une proportion, une adaptation si exacte que l'objet semble fait pour la faculté et la faculté pour l'objet. La raison serait-elle moins bien partagée que les sens, et n'avons-nous pas yu,au contraire, combien elle les dépasse en étendue, en élévation, en profondeur, en fmesse et délicatesse ?^.

Les disciples de Kant allèguent, il est vrai, que l'esprit humain aurait pu être organisé autrement qu'il ne l'est en effet, et que, dans cette hypothèse, il aurait jugé différemment des choses.

Cette objection, quoique spécieuse, ne saurait soutenir longtemps une analyse attentive. Nos différents sens ont tous une organisation qui leur est propre, et cependant on ne voit pas qu'ils se contredisent dans leurs témoignages : l'ouïe m'apprend ce que les yeux ne m'apprennent pas, mais ne renverse point leur déposition, pas plus que le goût ne dément le toucher, ni le toucher l'odorat. Lamennais a donc fait une supposition chimérique en soutenant qu'un sixième sens, (( par un témoignage contraire, troublerait l'accord des cinq sens », Pourquoi un sixième sens troublerait-il l'accord des cinq autres, puisque ceux-ci, malgré leurs différences, agissent de concert ?

Nous dirons la même chose de l'intelligence

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