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Renan, Avenir de la Mélaphysique

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Une telle objection repose sur une analyse bien superficielle. Est-ce bien tenir compte de la nature de la science que de la vouloir personnelle, individuelle, originale? « Le vrai philosophe, a dit Jules Simon, abhorre Toriginalité ; il ne se résigne qu'en tremblant à être seul » ^. Le but de la science n'est-il pas en effet d'entourer les vérités qu'elle enseigne de toute la lumière possible, de montrer qu'elles ne relèvent pas de la fantaisie d'un homme, si heureusement doué qu'on veuille le faire, mais qu'elles s'imposent à tout esprit en activité, qu'elles ont une valeur égale dans tous les temps et tous les lieux, et qu'en définitive elles reposent non pas sur la raison d'un seul, mais sur la raison ou la conscience universelle ? A nos yeux, un homme est d'autant plus grand qu'il s'identifie davantage avec l'humanité. Et s'il s'ao:it d'un écrivain, d'un artiste ou d'un philosophe, nous préférons celui qui personnifie une théorie reçue à celui qui ne personnifie que sa pensée, celui qui personnifie une époque à celui qui personnifie une école éphémère. En fait de science comme en fait de morale, nous avons peu de goût pour l'individualisme, qui n'est après tout qu'une forme de l'égoïsme, et l'expérience a prouvé plus d'une fois que les méditatifs qui se complaisent le plus dans leur pensée, ne sont pas ceux qui s'écartent le moins des sentiers de la vérité.

Mais l'absolu ne dispense point l'homme de

L Relig. naturelle, 3'- partie^ ch. 1.

tout travail personnel pour acquérir la vérité : chacun est obligé de la chercher pour son compte, et de la rendre sienne. Elle est, dans une certaine mesure, l'œuvre propre de chacun, car tout homme la perçoit avec certaines nuances, fournies par son imagination et son esprit : tout homme peut donc aussi l'aimer avec son cœur et lui donner le cachet de son individualité.

Beaucoup de néo-critiques, parlant au nom de la science, nous opposent avec vivacité la loi de Vévolution et du progrès.

Nous admettons l'évolution, telle que l'admettaient Cl. Bernard et Pasteur, telle que l'admet encore la grande majorité des savants, c'est-à-dire comme le développement régulier d'un germe qui croît et se dilate suivant une idée directrice et conformément à la loi essentielle du type qu'il représente. Mais qui ne voit qu'une telle évolution est accidentelle, extérieure, et non pas substantielle et intime ? Du gland obscur au chêne majestueux la distance est grande ; et cependant le chêne était renfermé tout entier dans son germe ; le germe s'est développé, il a produit au dehors toute sa vertu, le gland est devenu chêne. — L'homme parvenu à sa maturité, en pleine possession de toutes ses puissances et de toutes les ressources de sa nature, est bien grand si on le compare à l'enfant qui vient de naître, et cependant son essence n'a pas changé, c'est un seul et même individu. L'homme n'est qu'un enfant qui a grandi.

De même, nous admettons le progrès dans

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toute son étendue et dans toutes ses applications légitimes, demandant seulement la permission de rappeler que l'idée de progrès est bien ancienne et que saint Thomas, peu suspect de relativisme, Ta exprimée en termes excellents : <( Il appartient, dit-il, à la nature de Thomme de se servir de la raison pour la recherche de la vérité. Par suite, l'homme doit avancer lentement et progressivement dans la découverte de la vérité... et le temps seul permet de faire les grandes découvertes et d'arriver aux dernières précisions. Car si quelqu'un s'applique à la recherche de la vérité, le temps ne peut manquer de lui apporter un précieux concours en lui permettant de voir dans la suite ce qu'il n'avait pas vu tout d'abord. La même chose arrivera pour ceux qui viendront après : s'inspirant des découvertes de leurs devanciers, ils en feront à leur tour des nouvelles. C'est ainsi que les sciences et les arts ont progressé : ce qu'on en savait au commencement était fort imparfait, ce qui a été ajouté à ces premières découvertes est très considérable, chacun ajoutant sa pierre à l'édifice commencé par ses prédécesseurs. — Toutefois, le phénomène contraire pourrait également se produire. Si Ton venait à négliger l'étude et les recherches, le temps, suivant la remarque d'Aristote, serait plutôt une cause d'oubli et de décadence, soit pour tel homme en particulier, soit pour tous les hommes en général. Et c'est là ce qui explique comment plusieurs sciences, assez florissantes chez les anciens, sont peu à peu tom-

bées faute d'être cultivées par leurs succesceurs » K

Pour citer quelques exemples, reconnaissons hautement tous les progrès de la physique, de la chimie, de la physiologie, de Tastronomie, des mathématiques ; joignons-y ceux de la philologie, de la grammaire comparée, de l'histoire, de la critique ; et si Ton trouve notre énumération incomplète, promettons d'accepter tous les compléments qu'on voudra, tout ce que la science, ou pour parler plus exactement, tout ce que les sciences découvriront encore dans leur course rapide. Si elle fût demeurée chez elle, sur le terrain qui lui est propre et que nul catholique ne songe à lui disputer, une voix éloquente n'aurait pas eu à proclamer « la faillite de la science ».

Il convient seulement de faire deux observations de quelque importance et qui peuvent servir à remettre au point la théorie évolutionniste et progressiste. La première, c'est que le progrès intellectuel, moral et religieux, c'est-àdire le progrès humain par excellence, n'a pas été en proportion du progrès matériel, industriel et commercial. La science de l'être et de la pensée, la science de l'âme et de Dieu, la science des mœurs et de la religion, la science du beau et de l'art semblent même plutôt en recul qu'en progrès. Un homme qui avait beaucoup vu et

1. In I Elhicor., lect. 11 el in Politicor. lect. 8"; cf. S. Tu. 1" 2", q. 97, a. 1, c.

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beaucoup observé le disait, il y a quelques années, lorsque la prospérité matérielle faisait illusion à plusieurs : « Les améliorations introduites de nos jours dans Tordre matériel ont conduit des esprits ardents ou inattentifs à penser que de pareils succès leur étaient réservés dans l'ordre moral... Cette assimilation est une des erreurs de notre époque ; et il est d'abord facile de constater qu'elle n'est nullement justitifiée par les faits » ^.

Et la raison n'est pas difficile à trouver. C'est que la science de l'être et de la pensée, de l'âme et de Dieu, de la morale et de la religion, du beau et de l'art, n'emprunte au temps ni méthodes, ni procédés, ni instruments nouveaux; elle vient du génie ou de Dieu, ou bien encore de l'observation et de l'expérience, mais il lui suffit d'une expérience sommaire, générale, interprétée par une haute et terme raison. Pour une œuvre de ce genre, Aristote était aussi bien doué que Bacon, saint Thomas que Spencer, et Dante que Victor Hugo.

Voici notre seconde observation. Pour qu'il y ait progrès, il faut qu'un héritage quelconque ait été recueilli par les uns, qu'il ait été accepté, religieusement conservé et plus ou moins augmenté par les autres. Ne supprimez aucune de ces conditions, car il n'y a pas de raison pour supposer que le fils fera mieux que son pèi-e, s'il n'a rien reçu de lui, et rien ne prouve que

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