Crii. de la raison pure
CIIAP. V. — LA SCBSTANCE
tant de vivacité par l'école sensualiste, c'est qu'elle porte en son sein la fortune et les destinées du spiritualisme. En effet, s'il n'y a pas de substance, il n'y a pas d'esprit, il n'y a pas d'être qui puisse subsister en lui-même par sa propre vertu et indépendamment de la matière. Cette première conséquence devrait donner à réfléchir aux spiritualistes qui s'aventurent imprudemment dans les rangs des kantistes, au risque de s'égarer.
En voici une autre plus grave encore. La certitude suppose dans les choses un fond immuable et subsistant, que l'esprit puisse atteindre et sur lequel il puisse reposer l'édifice de la connaissance, car si tout change et s'écoule, il n'y a plus moyen de rien embrasser, de rien saisir et partant de rien affirmer. Voilà pourquoi le principal argument des sceptiques, depuis Heraclite jusqu'à Montaigne, — sans omettre de nos jours les partisans de l'évolution continue — est précisément tiré de l'instabilité des choses.
Rejeter la substance ou refuser à l'homme le moyen de l'atteindre, c'est retirer tout point d'appui à la nature et à l'esprit, renverser l'absolu et ramener forcément la théorie du relativisme universel ^
l. Leibxitz a même observé que le panthéisme trouverait son avantage dans le phénoménisme : << Si la substance créée est un être successif comme le mouvement... pourquoi ne dira-t-on pas, comme Spinoza, que Dieu est la seule substance, et que les créatures ne sont que des accidents ou des modifications ? » Essai de théodicée, part. III, n. 393.
§ III. — L^agnosticisme positivisic et la méthode scientifique.
Si nous examinons de près les arguments du criticisme et du positivisme, formulés dans les textes cités plus haut, ils se réduisent aux suivants :
1« Il n'y a qu'un seul critérium scientifique, \ expérience^ qu'une seule méthode rigoureuse, la méthode positive.
2° On peut bien expliquer les faits composés en les ramenant à des faits plus simples, à des lois plus abstraites ; mais arrivé là, on se trouve en face de l'inexplicable, de l'inconcevable.
Voyons si ces deux arguments sont de nature à donner tout ce qu'ils promettent.
Et d'abord, nous sommes entièrement avec nos adversaires, pour apprécier et recommander la méthode expérimentale. La philosophie thomistene relève-t-ellepasd'Aristote, l'observateur par excellence et l'un des esprits les plus positifs qui se soient rencontrés, suivant la juste remarque de Vacherot : (^ Le positivisme n'a plus beau jeu contre Aristote ; c'est son école surtout qui est une école de science et de philosophie positive, s'il est permis d'appliquer un mot si moderne à une antique doctrine » ^