Le Nouveau Spiritualisme, p. 1G
Or la théorie de la substance, telle que nous l'exposerons plus loin, a précisément pour auteur le philosophe de Stagyre.
Mais l'amour exagéré qu'on voue à une théorie, à un système, à une méthode, ne demeure jamais à vrai dire sans de réels dangers. Sans doute l'expérience est instructive, très instructive même, surtout pour un esprit imparfait comme l'esprit humain qui ne débute point par la connaissance des principes, qui n'apporte, en venant en ce monde, aucune idée innée, et qui doit en conséquence demander à*la nature ses premières notions.
Mais l'expérience elle-même, pour être bien faite, demande de la réflexion, de la sagacité, de la pénétration, toutes qualités qui ne viennent pas de l'expérience, mais qu'il faut supposer dans l'esprit. Aussi combien d'hommes chez qui les données de l'expérience demeurent stériles, et qui se bornent à entasser des faits dans leur mémoire, sans savoir les expliquer et dégager la leçon qu'ils renferment ! — D'ailleurs, il est presque impossible d'énoncer un fait sans en donner une interprétation quelconque *, et cette interprétation peut être inexacte ; que de faits n'ont pas le même sens pour le savant et pour le vulgaire !
1. «Ce qu'on rapporte vulgairement à l'observation n'est d'ordinaire qu'un résultat composé dans lequel cette opération peut n'entrer que pour un dixième, les neuf autres dixièmes provenant dinférences ». Stuart Mill, Logique, t. II, p. 183.
l'26 LES FONDEMENTS DE LA CONNAISSANCE
Le positivisme n'a du reste pas échappé à cette loi innée de l'esprit humain ; il ne s'est pas borné à observer, il a généralisé aussi, et de la vérité observée à ses généralisations la distance est grande. « Le positivisme, dit avec beaucoup de raison Paul Janet, en se livrant à dételles généralisations, n'a donc rien qui le distingue des autres doctrines de philosophie : il n'est ni plus ni moins positif qu'elles. Il induit, il déduit, il analyse, il généralise, il applique tous les procédés de la méthode^ discursive, dont aucun n'est l'expérimentation rigoureuse. Il n'a donc rien de positif que le nom » ^
Un savant contemporain, dont la France s'honore, a reproché au positivisme d'avoir confondu l'observation vulgaire avec l'expérimentation, d'avoir malheureusement fort peu usé de cette dernière, et pour cette raison, d'être resté sans produire aucun fruit dans l'ordre scientifique. Laissons parler M. Pasteur : « L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent, pour la plupart, qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le possible et non dans ce qui a été, voilà son domaine, et pour l'explorer, il a le secours de cette merveilleuse méthode expérimentale dont on peut dire avec vérité, non qu'elle suffit atout,
1. Philosophie française, XXIL II faut dire la môme chose du néo-criticisme qui n'est, à certains égards, qu'une variante du positivisme.
mais qu'elle trompe rarement et ceux-là seulement qui s'en servent mal. Elle élimine certains faits, en provoque d'autres, interroge la nature, la force à répondre et ne s'arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. Le charme de nos études consiste en ce que, partout et toujours, nous pouvons donner la justification de nos principes et la preuve de nos découvertes.
L'erreur d'Auguste Comte et de Littré est de confondre cette méthode avec la méthode restreinte de l'observation. Étrangers tous deux à r expérimentation ^\\s donnent au mot expérience l'acception qui lui est attribuée dans la conversation du monde, où il n'a point du tout le même sens que dans le langage scientifique. Dans le premier cas, l'expérience n'est que la simple observation dès choses et V induction qui conclut plus ou moins légitimement de ce qui a été à ce qui pourrait être.
La vraie méthode expérimentale va jusqu'à la preuve sans réplique. Les conditions et le résultat quotidien du travail de l'homme de science façonnent, en outre, son esprit à n'attribuer une idée de progrès qu'à une idée d^ invention. Pour juger de la valeur du positivisme, ma première pensée a donc été d'y chercher l'invention. Je ne Vy ai pas trouvée » *.
Nous aurons achevé de répondre à nos adversaires, quand nous aurons répété avec Pasteur, que la méthode expérimentale, si merveilleuse
1. Discours de réception prononcé à U Académie française, le 27 avril 1882.
qu'elle soit, ne suffit pas à tout, et que le savant le plus distingué demeure, par la nature même des choses, très incomplet, tant qu'il n'est pas doublé du métaphysicien qui seul a mission pour suivre la raison jusqu'aux dernières cimes où elle puisse s'élever.
La seconde difficulté, à laquelle nous répondrons brièvement, est formulée en ces termes par Spencer : « La conception la plus abstraite vers laquelle la science s'avance graduellement, est celle qui se confond avec ïinconcevable et • rinintelligible, par suite de la suppression de tous les éléments concrets de la pensée ».
Nous tombons d'accord avec Spencer quand il reconnaît (et c'est un mérite réel chez un positiviste) que « la science progresse en groupant des relations particulières des phénomènes sous des lois, puis en groupant ces lois spéciales sous des lois de plus en plus générales » et que son progrès u consiste à découvrir des causes déplus en plus abstraites». Ainsi on n'est pas autorisé à faire un crime à la métaphysique, de ce qui marque au contraire le progrès de la science, à savoir, de s'élever vers les lois et les causes les plus abstraites « per altiores causas et suprema principia ».
Il est encore très juste de dire que plus l'esprit s'élève dans la région de l'abstrait et de l'idéal, plus il s'éloigne de l'expérience, de la définition, de la preuve proprement dite. Mais il ne tombe point pour cela « dans l'inconcevable et l'inintelligible ». On ne peut tout expliquer
CHAP. y. — LA SUBSTANCE V29
ni tout démontrer, et il faut bien s'arrêter aux principes qui servent de base à la démonstration, comme l'immobile sert de point d'appui au mouvement. Et si Ton ne songe pas à s'étonner de l'immobilité dans l'immobile, est-il raisonnable de s'étonner que les principes se tiennent audessus de la démonstration ?
Toute démonstration doit aboutir à l'évidence ; donc l'évidence n'a pas besoin d'être démontrée ; le composé doit se résoudre aux éléments simples dont il se compose ; donc le simple n'a pas besoin d'être décomposé. Dirat-on que le simple est pour l'esprit humain synonyme d'inconcevable, parce qu'il ne se décompose pas en parties nouvelles ? Je ne puis définir, d'après les procédés de l'Ecole, Vêtre, Vanité, Videntité, Vaction, la force, la substance. Est-il vrai que je prononce des mots inintelligibles, en nommant ces attributs suprêmes? Je ne puis démontrer le principe d'identité ou de contradiction : est-il vrai que je ne conçois pas, que je ne comprends pas ce principe des principes ? Mais il est au contraire le premier que je conçoive et il n'y a rien que j'entende aussi distinctement.
Ici je ne démontre pas, mais je montre ; je ne raisonne pas, mais je vois ; je ne définis pas, mais j'entends, j'ai sous les yeux mille exemples particuliers où s'incarne le principe, et c'est précisément la seule pensée de son contraire qui paraît inintelligible, inconcevable K