s. Th., l^ q. XXLX, a. 2, c
Occupons-nous d'abord de la substance. L'expérience elle-même en établit la réalité par des preuves incontestables. En cfret, elle nous éclaire sur trois points qui serviront de base à notre thèse :
l'^ Il y a des êtres qui existent en eux-mêmes ;
2^ Les propriétés que nous apercevons dans un être quelconque coexistent ensemble et sont reliées entre elles ;
3^ Sous la série des événements ou changements qui s'accomplissent dans un être, il demeure quelque chose de stable et d'immuable, qui sert de centre commun aux différents points de la série. Or on appelle substance « un être existant en lui-même, « capable de recevoir un certain nombre de propriétés, et demeurant identique au sein des changements qui affectent sa surface ».
Les faits sur lesquels repose notre argument sont hors de conteste.
En premier lieu, j'ai conscience d'exister en moi-môme et non pas dans un autre ; je puis ignorer ma nature intime ou mon essence, mais je ne puis pas ne pas sentir que je suis moimême et que s^il y a d'autres êtres autour de moi, ils ne font point partie de mon moi ou de mon individualité.
Si je sors du moi, je vois aussi des êtres qui existent en eux-mêmes et indépendamment de tout ce qui les entoure : le lion qui se repose dans sa majesté, le lévrier agile qui poursuit sa proie, le chêne élancé qui oppose sa résistance
aux effets de la tempête, — tous ces êtres ont une individualité propre.
N'a-t-il pas son individualité, ce ver obscur qui rampe à mes pieds, ce faible arbrisseau qu'agite le vent, ce petit grain de sable presque imperceptible à ma vue ? Sans doute, ces êtres n'ont pas tous conscience d'eux-mêmes, mais ils n'en possèdent pas moins leur être propre qu'ils défendent de leur mieux contre tout envahissement. (( Naturale est cuilibet rei, dit S. Thomas, ut se conservet in esse r/uantum potest ».
Mais s'il y a des êtres subsistant en eux-mêmes, indépendants de ce qui les entoure, jaloux de leur autonomie, il y a des substances et nous les connaissons.
Dès maintenant nous pouvons conclure que la théorie du phénoménisme universel est insoutenable, que le panthéisme qui ne reconnaît dans le monde qu^une seule substance, se trouve en désaccord avec les faits les mieux prouvés ^
Envisageons à présent les diverses parties ou les divers attributs d'un être quelconque.
Voilà une plante, un animal : quelle multitude innombrable de molécules, de cellules, d'or-
1. Le V. Lépidi montre en termes fort clairs la pluralilé des substances matérielles : « quoad esse, (juoad operari, quoad pati,una res corporea ab altéra est prorsus indepf^ndens : una nascitur dum altéra moritur, una movetur durn altéra «juiescit, una calefit dum altéra frigescit, una des cribitui- ut circulus, altéra ut quadratum, plerumque simul dum unum animal una sensatione afficitur, alteruin animal oranino contraria tenetur ; quae omnia aperte demonstrant non unam eamdemque numéro esse substantiam corpora lium ... Cosmolofj. lib. II, sect. 1*, c. 2, n. 2.
ganes divers ! Eh bien, dans ce petit monde, toutes les parties sont admirablement reliées entre elles ; outre la fin individuelle qu'elles poursuivent, elles tendent toutes à une fin commune, à la conservation, au développement, au bien-être du vivant ; elles sont solidaires les unes des autres, et la nature les a évidemment faites pour s'entr'aider et se compléter mutuellement.
Or voici la question qui se pose : quel est le lien qui fait coexister ensemble ces parties si diverses pour en former un seul et même tout ? Est-ce quelque chose d'extrinsèque et de purement accidentel ? Mais alors ces molécules et ces cellules forment autant de centres particuliers, elles existent en elles-mêmes et à part, elles ont leur vie propre ; en un mot, ce sont de véritables substances. Dans cette hypothèse, non seulement on n'aurait pas éliminé la substance, mais on l'aurait plutôt multipliée à l'infini.
Si au contraire on admet avec nous que les divers organes de l'être vivant, et, d'une façon générale, les différentes parties ou molécules de l'être matériel, ne constituent pas des centres complets, des systèmes clos et fermés, qu'elles n'ont aucune autonomie proprement dite, qu'elles vivent, agissent et subsistent dans le tout et non pas en elles-mêmes, qu'elles sont soumises à une force supérieure et centrale qui étend son empire sur les parties comme sur l'ensemble, dirige toutes les énergies locales, modère le
mouvement centrifuge et fait tout converger vers la fin commune, nous réalisons, il est vrai, une économie appréciable sur le nombre des substances, nous n'avons plus qu'un seul individu, un seul être, un seul subsistant au lieu d'en avoir une légion, mais la substance demeure derrière les propriétés ou accidents qui la cacbent aux regards.
Voici un troisième fait non moins incontestable et non moins probant. Non seulement, dans tout être créé, nous apercevons un ordre de coexislence, nons y découvrons encore, à des signes aussi évidents, un ordre de succession.
Dans le moi^ cet ordre de succession tombe sous le regard du sens intime. Au deliors de nous, il frappe de toutes parts les sens externes. Que de changements se sont accomplis dans ce vieillard depuis le jour oij ses yeux s'ouvrirent à la lumière ! A chaque instant de sa vie, sensations, pensées, volitions, impressions du dehors, du dedans, s écoulent en son être comme des eaux courantes et pressées. Cet aigle qui s'est attribué l'empire de l'air, un petit œuf l'a contenu tout entier aussi bien que l'humble roitelet. Le blé aux épis d'or est sorti d'une graine chétive, et le chêne aux puissants rameaux descend du gland obscur.
Ces changements merveilleux se sont accomplis avec ordre, cette évolution a suivi une marche progressive, méthodique, régulière. Toutes les molécules du vivant se sont renouvelées, et pouilant, malgré les mille transforma-
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lions qu'il a subies, le sujet végétatif, sensitif ou pensant, dans son fond, est demeuré le même. Et si le chêne, si l'aigle avaient une âme douée de mémoire et de réllexion, ils auraient, aussi bien que l'homme, conscience de leur identité substantielle.
Taine va donc contre les données les plus certaines de l'expérience et de la science, quand il écrit ces lignes vraiment surprenantes : « Il n'y a que des mouvements présents, futurs ou possibles, liés à certaines conditions... Tout ce qui subsiste, ce sont les événements, leurs conditions et leurs dépendances... ; corps chimique, atome matériel, moi, ce qu'on appelle un être, c'est toujours une série distincte d'événements y> ^
Quelle métaphysique on a la prétention de substituer à l'ancienne : « Tout ce qui subsiste, ce sont les événements », — « ce quon appelle un être, c'est toujours une série distincte d'événements » I Mais non, ce ne sont pas les événements qui subsistent, puisqu'au contraire ils s'effacent et nous échappent à jamais ; c'est le sujet au sein duquel ils se succèdent avec une parfaite régularité : (( Ce qu'on appelle un être n'est pas une série distincte d'événements », c'est une individualité quelconque, plus ou moins durable, qui sert de centre commun aux divers points de la série simultanée. Faites disparaître ce centre, ce fond permanent et immuable, il n'y a plus un individu, mais des individus ; il n'y a plus chan-