C. XXX
a posteriori et démonstration à priori ; mais, bien que la formule d'Aristote nous semble préférable, les mots seuls varient, la chose est la même. Au contraire, avec les positivistes tout change. La preuve pr opter rj nid est supprimée, il ne reste plus que la preuve rjuia. Nous ne pouvons plus fournir la raison de rien, nous ne pouvons plus (lire parce (pie, puisque, en effet. Toute la science se ramène à cet unique problème: constater un fait (sans en chercher la nature, question de cause), dire s'il se produit rarement ou habituellement, et, dans ce dernier cas, indiquer les diverses circonstances qui le précèdent où raccompagnent.
Mais pénétrons au cœur de la question et prouvons par Vexpérience elle-même, le seul critérium que respecte encore l'école positiviste, que les créatures agissent réellement sous nos yeux, et qu'il nous est aisé de constater des effets et des causes.
Et d'abord, commençons par nous-mêmes. Je sens, je comprends, je désire, je veux, je marche, voilà des actes qui s'accomplissent au dedans de moi et dont j'ai conscience d'être moi-même l'auteur.
Quelquefois, il est vrai, la sensation s'opère en nous sans aucun effort de notre part, spontanément, sans exciter notre attention. Et cependant, voir, entendre, toucher, etc., sont des actes réels, des actes non de l'objet senti, mais du sujet sentant ; car c'est bien l'œil qui voit, Toreiilequi entend, le palais qui goûte la nour-
riture, etc. De là ces verbes actifs qu'on trouve dans toutes les langues et qui sont destinés à exprimer la part de Tàme dans la sensation : percevoir, apercevoir, saisir, goûter, etc.
D'autres fois, nous avons conscience de notre propre activité au moment même de la sensation : c'est lorsqu'elle nous demande quelque effort spécial, en raison de la distance de l'objet, de sa petitesse, du bruit qui se fait autour de nous, de l'insuffisance de la lumière, ou de quelque autre circonstance analogue. Dans tous ces cas, pour voir il faut regarder^ pour entendre il faut écouler, pour être sûr de saisir il faut palper^ pour odorer il f^ut flairer, etc.
Dans la connaissance intellectuelle, l'activité de l'àme se révèle plus clairement encore. D'abord il nous arrive souvent de choisir nousmêmes l'objet de nos études, d'appliquer notre esprit à tel oJDJet de préférence à tel autre, de concentrer sur un seul point toutes nos forces, de repousser les pensées étrangères, importunes, de saisir la vérité pour ainsi dire malgré elle, et de la conquérir à la sueur de notre front. Si, au moment où je goûte enfin le fruit de mon travail, quelqu'un venait me railler sur ma prétendue fatigue, je le regarderais sans doute comme un mauvais plaisant.
Et maintenant, que dire du désir, de la volonté et des mouvements exécutés par le corps ?
Un objet séduisant se présente à ma vue : il m'attire et aussitôt je me porte vers lui avec l'impétuosité de la passion. Est-ce sérieusement
166 LES fondkmf:nts de la connaissance
que Taine metira en question l'élan spontané de mon âme, sinon de mon corps ? — Au contraire, avant de me jeter à la poursuite de l'objet, je réfléchis, je délibère/]e pèse\es inconvénients et les avantages, et enfin, après avoir délibéré un temps convenable, je repousse les avances de l'objet, j'impose silence à la passion et je demeure maître de moi-même. Réfléchir, délibérer, repousser, résister, ne voilà-t-il pas autant de témoignages certains, irrécusables, éclatants de l'activité humaine prise sur le fait?^ Je veux remuer le bras, et aussitôt il se remue ; marcher et je marche ; aller à droite et j'y vais ; revenir sur mes pas et je reviens ; tout cela n'est-ce pas agir ?
On dit que le mouvement vient après un désir delà volonté, mais qu'il n'est pas /)rorf«z7 par elle. Je sais bien que ce n'est pas la volonté elle-même qui exécute le mouvement, car il ne suffitpas toujours de vouloir pour marcher — le paralytique ne Tignore guère — mais, au moins, c'est ma volonté qui désire, qui commande le mouvement, et désirer, commander, c'est agir. Et lorsque je soulève avec peine un pesant fardeau, ou que, en marche depuis un temps assez long, j'éprouve (Jans mes membres une fatigue prononcée, et que je me vois contraint de faire
1. « Jai si bien conscience du pouvoir que J'exerce, que je me sens maître au moment où je veux, de ne pas vouloir ; maîfre de cliani(or la direction et la portée de mon mouvement ; maître deri aui^menterou d'en restreindre réneri,àe ». Jules Simon, /?c//V//o/j naturelle, P part. cli. H.
appel à de nouveaux efforts pour arriver au terme de ma course, la conscience me permet-elle de douter de mon énergie, de mon activité et de Tépuisement de mes forces ?
Insister davantage sur les preuves de Tactivité interne serait abuser de l'évidence, et douter à la fois du sens intime et du sens commun.
Venons aux preuves expérimentales de Tacti- Tité externe.
Plusieurs philosophes modernes, tout en reconnaissant que rhomme constate au dedans de lui-même des effets et des causes, ne croient pas qu'il puisse saisir sur le fait l'activité causale des êtres extérieurs. Pour nous, l'activité extérieure est un phénomène immédiatement et très clairement observable. Dans la sensation du toucher, par exemple, j'éprouve la résistance d\m objet i'éel et externe : mais résister, c'est agir ; on peut dire la même chose des autres sensations, qui toutes supposent un certain toucher, comme l'atteste le langage lui-même. De là ces exprès sions qui sont sur toutes les lèvres : le soleil brille à mes yeux, sa lumière in éblouit, sa chaleur ni échauffe et me ranime, tel objet frappe ma vue, cette harmonie charme mon oreille, ce bruit aigu m^ étourdit, etc.
Je puis bien ignorer d'où est parti le coup qui m'a frappé, mais, alors même, je n'en sens pas moins vivement que j'ai été frappé, et que le coup est venu du dehors.
D'autres fois, je suis en contact immédiat avec la cause de ma sensation, et je la surprends au
moment même où elle tente de me nuire ; quand le feu brûle ma main, dit S. Thomas, je ne sens pas seulement une chaleur importune, mais je sens positivement la chaleur du feu ^
D'un autre roté, il n'est pas nécessaire de rai sonner pour apprendre que tous les corps sont impénétrables, plus ou moins pesants, qu'ils résistent de leur mieux à la violence qu'on veut leur faire et que leurs molécules possèdent une certaine cohésion ; ces faits divers, l'expérience la plus vulgaire les constate aussi bien que la science. Mais la pesanteur, V impénétrabilité y la résistance et la cohésion, voilà autant de puissances activesincontestables, et, encore unefois^ voilà des effets ei des causes.
Les positivistes soutiennent avec assurance qu'il n'y a en tout cela qu'une activité apparente, et que c'est Vhabitude de voir deux événements se succéder dans un certain ordre qui nous fait croire à tort que l'un est la cause de l'autre. Mais cette explication ne s'accorde pas avec les faits. Tous les hommes ont l'habitude de voir la nuit succéder au jour ; pourtant, personne n'a jamais pensé que la nuit fût la cause du jour. — Au contraire, frappez le premier venu, même une seule fois, d'un coup d'épée... Pouvez-vous lui persuader que ni vous ni votre épée n'êtes réellement la cause de son malheur, et que, entre
1. Si sensatioista « in organo ab alioagente fieret, tactus etsi sentiret calorem, non tamen sentiret calorem ignis, nec sentiretignemesse calidum ». QQ. dispp. de Pot. q. III, a. 7. c.
sa blessure et votre bras levé, il n'y a rien de plus qu'une coïncidence fàclieuse ?
Ainsi, tout le monde dislingue très bien entre la simple succession de deux événements — alors même que cette succession est constante — et le rapport de cause à effet. Voilà pourquoi, dans l'ensemble des circonstances ou des conditions qui précèdent ou accompagnent un effet, il y en a toujours une que nous allons clioisir sans hésitation au milieu des autres et que nous regardons comme la cause véritable, ou du moins comme la cause principale. Les autres peuvent nous paraître utiles, nécessaires même, elle seule nous paraît la raison déterminante.