V. — Le principe de causalité
Nous savons, à n'en pas douter, qu'il y a des effets et des causes dans la nature. Il suit de là que la notion de causalité est objective, expérimentale, de tous points scientifique.
Toutefois, jusqu'à présent, nous ne dépassons pas l'étroite sphère du contingent et du particulier : tous les effets coAz^ws denousont une cause, mais nous ne pouvons encore dire si les effets non observés ont pareillement une cause, et, à plus forte raison, si tous les effets doivent avoir une cause. C'est le dernier problème qu'il nous reste à résoudre, si nous voulons nous élever iusqn au principe de causalité.
L'ancienne philosophie exprimait ce principe par cette formule si connue : Toiil effet a une cause : omnis effecius subaudit causam. Mais les positivistes ont prétendu que cette formule résolvait à priori la question et cachait une véritable tautologie. Car dire effet, c'est dire qu'une chose a été faite, et il est de toute évidence qu'une chose faite a du être causée, c'est-k dire produite par quelqu'un. Or la question est précisément de savoir s'il y a réellement des choses faites ou des effets, et c'est là ce que nient ces auteurs.
Puisqu'il plaît à nos adversaires de n'admettre que des faits ou des événements, changeons l'ancienne formule en la suivante : Tout événement a une cause, ou, selon l'expressiork très juste de M. Rabier : Tout fait est un effet. Or nous pi'étendons qu'un tel principe est non seulement certain, mais encore nécessaire, absolu, qu'il doit être tenu pour l'expression d'un jugement analijtique et qu il se rattache au principe de contradiction par un lien très étroit.
Ce ({ui caractérise les choses de ce monde, c'est de devenir ou de commencer. Or, tout ce qui commence est produit, et tout ce qui est produit a une cause.
Mettons en tout son jour l'antécédent de cette proposition ; c'est sur lui que repose le principe de causalité.
Une chose qui commence est indifférente à être ou à ne pas être ; elle ne repousse pas l'existence ; autrement, il serait impossible de l'y faire parvenir, et par hypothèse, elle la reçoit
en effet ; mais, d'un autre côté, elle ne la possède pas d'elle-même, en vertu de sa propre nature ; autrement elle aurait toujours existé ; car une chose qui existe par elle-même, existe de toute éternité, à moins d'admettre, et il y aurait contradiction à le supposer, qu'elle se donne véritablement l'existence.
Il est par suite incontestable que toute chose qui commence est indifférente à être ou à n'être pas. Or, au moment même où elle commence, elle passe du non-être à l'être ; elle est déterminée à l'existence ; son indifférence à exister est supprimée ou vaincue. Mais si elle n'a pas été déterminée par quelqu'un ou par quelque chose, il faut dire qu'elle n'a pas été déterminée du tout, puisqu'en elle-même elle est indifférente : on suppose donc en même temps, par rapport au même être, envisagé au même point de vue, deux choses parfaitement contradictoires : à savoir qu'il a été et qu'il n'a pas été déterminé à l'existence.
Ainsi il est évident que le principe de causalité est un véritable jugement analytique, puisqu'il suftit d'approfondir l'idée du sujet : tout ce qui commence, pour découvrir qu'il contient nécessairement l'attribut énoncé : a une cause.
A la vérité, pour voii" l'attribut inclus dans le sujet, il faut soumettre celui-ci à une sérieuse analyse ; car cette proposition : tout ce qui commence a une cause, ne tombe pas sous le sens comme celle-ci : ce qui est, est. Mais il n'est pas essentiel au jugement analytique d'être évident
d'une évidence immédiate (autrement, que de vérités mathématiques cesseraient par là même d'appartenir à la catégorie des jugements analytiques !) ; il est requis seulement que l'analyse du sujet, — poussée, s'il le faut, jusqu'au bout, — démontre qu'il renferme en lui le prédicat qu'on lui attribue.
Du reste, nous l'avons vu, le principe de causalité se rattache par un lien évident et nécessaire au principe de contradiction, si bien qu'on ne peut nier celui-là sans ébranler celui-ci. Il peut se décomposer dans les deux pro]:30sitions suivantes, qui montrent plus clairement de quelle manière il se ramène au principe de contradiction : ce qui commence est produit ; ce qui est produit est produit, c'est-à-dire a une cause. En d'autres termes, et pour rappeler la formule donnée plus haut : Tout fait (facium) est un effet [effectus) et le nom même d'effet, quod ef/icitur, implique l'idée de cause, de l'aveu même des positivistes.
Si donc ils admettent les faits et leurs conditions (et ils ramènent là tout leur credo) ils doivent aussi admettre des causes, puisque la cause est la condition nécessaire de l'effet. Sans cause, non seulement il n'y a pas d'effet, mais il ne saurait y en avoir.
Au reste, M. Rabier montre fort bien que l'hypothèse positiviste de la connexion invariable et nécessaire de Vantécédent et du conséquent^ sans aucun lien de causalité entre le premier et le second, renferme une énigme insupportable,
une inévitable contradiction... Car si Teffet n'a pas dans l'énergie de la cause sa raison nécessaire et suffisante, on ne comprend ni l'apparition de l'effet après la cause, ni surtout la nécessité de cette apparition. Faute de cet intermédiaire, qui seul rattache l'effet à la cause, l'effet est par rapport à la cause un vrai commencement absolu ; et alors, à quoi bon la cause? On peut dire, en somme, que l'idée de connexion nécessaire, si l'on n'y fait pas entrer l'idée d'efficacité causale, est une idée positivement contradictoire, car elle se résout en deux idées dont chacune renferme une contradiction, ridée cViine cause cjiii est nécessaire, tout en ne servant à rien, et l'effet qui apparaît nécessairement par le moyen d'une cause, sans que rien pourtant dans cette cause le détermine à apparaître. — En deux mots : l'idée de connexion nécessaire sans celle d'efficacité causale, c'est l'idée d'une liaison nécessaire qui se trouve être en même temps une indépendance absolue » ^
§ VI. — Objectivité de la cause finale.
L'esprit humain n'a pas besoin « de prescrire à la nature le jugement de finalité », comme le dit le Philosophe de Kœnigsberg, il n'a qu'à l'interroger de bonne foi et sans idées précon-
(1) Psychologie, ch. xxii, § 2.
174 LES FONDEMENTS DE LA CONNxVISSANCE
çues : la fin est écrite au front des êtres en caractère très lisibles. Essayons de l'y découvrir.
Mais à quels signes pourrons-nous la reconnaîlre ? On peut en assigner deux principaux : le premier est la stabilité et l'harmonie, le second « un dessein formé et des proportions bien prises ».
Les êtres que nous présente la nature, même les plus déshérités et les plus pauvres d'attributs^ et jusqu'à ceux en qui on ne remarque aucune connaissance, comme les corps inanimés, agissent pourtant d'une façon uniforme et régulière ; et il se trouve que parmi les différents modes d'agir qui auraient pu leur convenir, la nature a choisi pour chacun le plus convenable et le meilleur, '< semper mit frequentius eodem modo operanlnr, ut conseqiiantiir id quod est optimum » ^ Or ni le hasard ni les forces mécaniques ne peuvent expliquer cette constance^ cet optimisme au moins retatif que la nature a su réaliser. Car ce qui arrive par hasard arrive accidentellement, le hasard exclut toute idée d'ordre, loin de contenir aucun principe de stabilité et d'harmonie.
D'un autre côté, les forces mécaniques sont aussi aveugles que le hasard. De plus, laissées à elles-mêmes, elles suivraient un cours inflexible et rigide, uniforme et identique pour tous les êtres, car il n'y a pas plusieurs mécaniques, plusieurs physiques et plusieurs chimies. Et cepen-