S. Luc, I
2. Rien de plus naturel que ces divergences de détail, si Ton tient compte de la différence de point de vue et de caractère de nos évangélistes. Chacun sest proposé un hut spécial et a disposé les faits dans l'ordre et suivant le plan qui convenait le mieux à son dessein. — « Ouatre témoins intelligents et attentifs, chargés d'écrire un résumé historique sur un événement qui comporte un certain nombre d'actes et de paroles, présenteront très certainement les
CHAP. VII. CONNAISSANXE DE l'uNIVERS 217
pas un nouvel indice de leur sincérité et de leur indépendance, et la preuve palpable qu'ils ne se sont point concertés en vue d'une rédaction uniforme qui aurait supprimé toute trace de désaccord ? Qu'importe, après cela, que la narration évangélique soit incomplète et fragmentaire, qu'elle néglige de donner certaines dates, de préciser certains chiffres ou d'autres détails du même genre, qu'elle ne s'astreigne pas toujours à Tordre chronologique ? Tout ce qui entre dans le plan des évangélistes, tout ce qui touche à la substance des faits est net, précis, concordant : ce qui manque contenterait sans doute notre curiosité, mais les écrivains sacrés ne se sont pas proposé de remplir les desiderata de notre curiosité.
Pour ce qui est de saint Jean, les Pères et les exégètes catholiques sont unanimes à reconnaître le caractère «spirituel » et « théologique » de son écrit; mais pourquoi n'aurait-il pu faire le double office de théologien et d'historien, et qui l'empêchait de subordonner l'histoire à la
mêmes divergences que les synoptiques, sans la garantie de vérité que l'inspiration attache à ces derniers »: (Lesétre\ — Les contradictions apparentes des évangélistes ont été remarquées de tout temps et. depuis S. Augustin [De consensu evangelistariim) iu^qu'k nos jours, les exégètes catholiques se sont appliqués à en donner la solution. Leurs explications aboutissent à un résultat bien satisfaisant ; et s'il reste quelques obscurités sur des points secondaires, ces obscurités, dont le nombre pourra être réduit encore, grâce à de nouvelles recherches, laissent en pleine lumière toute la substance de l'histoire évangélique. iVon siinl neganda clara propter quœdam ohscura.
théologie ? Pourquoi, écrivant bien après les synoptiques, dans un milieu différent et pour répondre à des besoins nouveaux, n'aurait-il pu adopter une forme nouvelle, en harmonie avec son génie et les exigences de ses lecteurs? El puisque les synoptiques avaient mis en plein relief le côté humain et le ministère apostolique de Jésus, n'était-il pas naturel, en présence des hérésies naissantes, que Jean, complétant l'œuvre de ses devanciers, insistât principalement sur la divinité et la doctrine céleste du Maître?
Historien, S. Jean se fait remarquer par la fraîcheur de ses tableaux, la vivacité de ses traits, la précision de tous les détails. Nul ne caractérise mieux les scènes et les auteurs, nul n'indique avec plus de détails les circonstances de temps, de lieux, de nombres. Telle parole fut dite à Béthanie, à Ennon ou sur les bords du Jourdain ; telle autre auprès du puits de Jacob. Telle discussion eut lieu sous le portique de Salomon, à cause de la rigueur de la saison. Pour plusieurs incidents, Ihistorien indique l'heure de la journée.
Quant au miracle, comment soutenir « qu'il n'y a rien de plus sans doute dans le miracle que dans le moindre des faits ordinaires, et rien de moins dans le plus ordinaire des faits que dans le miracle »? 11 y a ceci, que le miracle n'est pas seulement un fait « extraordinaire », mais encore et par définition un fait <( divin », supérieur à toutes les forces de la nature, « surnaturel » dans son mode ou dans son sujet, sinon dans
son fond et dans sa substance. Et c'est pour cela que le miracle est miracle et qu'il force l'admiration générale ^ C'est pour cela aussi que le miracle possède une force probante qui n'appartient à aucun fait naturel, si intéressant, si important même qu'on le. suppose.
Indépendamment de l'appui qu'il apporte souvent à la vraie religion, l'événement miraculeux répond toujours à des motifs d'un ordre élevé. Si la nature « allait toujours un même train » et s'il n'était jamais dérogé aux lois qui la régissent, peu d'hommes sans doute croiraient encore à la Providence. On dirait que la fatalité est maîtresse du monde, que tout, dans la nature, est inflexible et rigide, et l'on expliquerait toutes choses par des raisons « immanentes ». En dérogeant à propos au cours de la nature. Dieu montre clairement qu'il en est Fauteur et qu'il la tient incessamment entre ses mains puissantes.
Un philosophe peu suspect écrivait, il y a quelques années, ces lignes devenues aujourd'hui d'une si douloureuse actualité : « Nous ne croyons plus au miracle ; je pourrais ajouter que nous ne croyons guère en Dieu non plus ; les deux choses se tiennent. Quand je sens vaciller en moi la foi au miracle, je vois aussi
1. <<Ex hocdicitur aliquid miraciilum quod fit prœter ordinem iotUis naturœ creatœ... ; ea vero quae natura facit, nobis tamen vel alicui nostrum occulta... miracula dici non possunt, sed solum mira vel mirabilia ". S. Th. \\ q. IIU. a. 4 et q. 105, a. 4.
l'image de mon Dieu s'affaiblir à mes reo:ards ; il cesse peu à peu d'être pour moi le Dieu libre et vivant, le Dieu personnel, le Dieu avec lequel l'àme converse, comme avec un maître et un ami. Et ce saint dialogue interrompu, que nous reste-t-il ? Combien la vie paraît triste alors et désenchantée !... Plus de mystère, c'est-à-dire plus d'innocence, plus d'infini, plus de ciel audessus de nos têtes... Le surnaturel est la sphère naturelle de l'âme, c'est l'essence de sa foi, de son espérance, de son amour ; en cessant de croire au miracle, l'âme se trouve avoir perdu le secret de la vie divine ; elle est désormais sollicitée par l'abîme..., bientôt elle gît à terre, oui, et parfois dans la boue » K