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Le déterminisme est-il démontré par l'histoire

Lii tel déterminisme implique une loi générale ou des lois générales de Thistoire, subordonnant les volontés humaines à une discipline rigoureuse, inflexible, mais inaperçue, sans doute, par le tait même de la grande complexité des choses. L'homme s'agite et Dieu le mène, est une formule dont l'esprit est suffisamment adéquat à la doctrine énoncée.

En principe, tout système d'évolution universelle a le déterminisme historique comme conséquence nécessaire. On peut le déduire des philosophies d'Heraclite, de Leibniz et de Spencer, tout en faisant la part de deux conceptions très différentes : l'une qui nous montre de simples alternances, comme un mouvement oscillatoire d'immense envergure, telle est la pensée d'Heraclite et de Spencer; l'autre, qui est celle de Leibniz, considère l'évolution comme un mouvement progressif tendant à une perfection indéfinie. Quant à Spencer, je crois utile de le rappeler, le progrès

qu'il admet est invariablement suivi de regrès, de manière à constituer des séries continues et éternelles. Cela rappelle, avec une acception différetrte, les corsi e ricorsi de Vico.

Une autre conception, n'impliquant en ellemême ni progrès, ni regrès, est celle du docteur Burdin, l'inspirateur de Saint-Simon, qui considérait tous les j)hénomènes quelconques comme régis par une seule et même loi : la gravitation universelle (1). a 11 est évident que les physiologistes prolongent l'existence du système conjectural en niant que la gravitation soit la cause des phénomènes de la vie. Cette négation de leur part met un obstacle insurmontable à l'organisation du système scientifique positif, puisque ce système ne peut avoir d'autre base qu'une seule et unique loi » (2). Si*, avec les autres lois de progrès ou de regrès, on a pu penser que l'on pourrait sauvegarder la liberté humaine, dans le cas présent, l'illusion devient impossible. La gravitation universelle est probablement le principe essentiel, mais non exprimé, du mécanicisme contemporain, ou à tout le moins il y voit un état particulier de ce qu'il appelle, par abus de langage, la force, et qui n'est que le mouvement sous une forme ou

(1) Vers 1850, dans un cours fait à la Faculté de médecine de Paris, le professeur (un agrégé) se fit l'interprète de cette idée. J'étais l'un des auditeurs.

(2) Sainl-Simou, Mémoire sur la science de l'homme .

Dupuy

sous une autre. Nous sommes loin de Leibniz quand il disait que le mécanisme est la surface des choses et que le dynamisme en est le fond.

En fait, le déterminisme historique a pour fondement principal, comme raison d'être, la doctrine du progrès, plus particulièrement rattaché au système de révolution.

Quelques considérations historiques me paraissent nécessaires avant de traiter la question du progrès. La perfection en Dieu, la tendance à la perfection dans rhonune sont des idées platoniciennes. Aristote considère le progrès comme la loi de la pensée ainsi que de la nature. 11 avait dit que la vie de la nature est dans le désir, d'où Leibniz conclut que des forces faites pour Tlnlini doivent tendre, sans cesse, à passer d'une perception à une autre par le fait de l'appétition, synonyme de désir. De là, le progrès continu de tous les êtres, reffort qui les porte à s'élever du degré inférieur au degré supérieur. Les forces, ou monades supérieures ou esprits, ont pour destinée un passage perpétuel à de nouvelles joies et à de nouvelles perfections.

Avec Turgot, la doctrine arrive à se formuler d'une manière très nette. Dans un premier discours, il cherche à montrer que le Christianisme a été, pour l'humanité, le principe d'un très grand perfectionnement moral. Dans un second discours, également, et peu après prononcé à la Sorbonne, il développe l'idée des progrès successifs de

l'homme dans les sciences, les arts, l'industrie, le commerce, l'administration, la politique, semblant négliger la poésie, la peinture et la musique, il admet incontestablement que : a La masse totale du genre .humain, par des alternatives de calme et d'agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande » (1). « Le genre humain toujours le même dans ses bouleversements et marchant toujours à sa perfection » (2). « Les empires s'étendent : ils ont leur âge de vigueur et de décadence, mais leur chute même aide à perfectionner les arts et améliore les lois » (3). « Il ne faut pas croire que, dans les temps d'affaiblissement et de décadence, ni même dans ceux de barbarie et d'obscurité qui succèdent quelquefois aux siècles les plus brillants, l'esprit humain ne fasse aucun progrès. Les arts mécaniques, le commerce, les usages de la vie civile font naître une foule de réflexions qui se répandent parmi les hommes, qui se mêlent à l'éducation et dont la masse grossit toujours en passant de génération en génération. Ils préparent lentement, mais utilement et avec certitude, des temps plus heureux, semblables à ces rivières qui se cachent sous terre pendant une partie de leur cours, mais qui reparais-

(1) Œuvres de Turgot, II, p. 598 (édit. E. Daire).

(2) Ibid.j p. 628. Discours sur l'iiistoire universelle. (2) Jhid,, p. 636.

::it'

sent plus loin grossies d'une grande quantité d'eaux qui se sont filtrées de toutes les parties du sol que le courant déterminé par la pente naturelle a traversé sans se montrer » (l). La loi du progrès n'est d'ailleurs nullement, pour Turgot, exclusive de la liberté (2),

Herder, postérieur à Turgot, est antérieur à Kant. Le célèbre auteur des Idées sur la philosophie de Vhistoire de l' humanité déweloppe, avec une sorte de lyrisme religieux, la doctrine du progrès indéfini. Il s'inspire de conceptions essentiellement oplionistes et prétend, à l'exemple de Milton ;

Justi/y the ways of God to man.

Le progrès serait une loi naturelle, nécessaire, rigoureusement déterminée et les oppositions qu'il rencontre sur sa route en sont le stimulant. De plus Herder admet une véritable évolution, dans la nature organique, dont l'homme est le terme le plus élevé; l'espèce humaine étant le confluent universel des pouvoirs organiques inférieurs, qui ont dîi s'unir pour concourir à la formation de la race humaine, a L'homme, au milieu de ses passions, ne laisse pas de suivre des lois aussi belles, aussi immuables (pie celles qui président aux révolutions des corps célestes ))(3).0n arrivera un

(1) lUid,. p. 666.

(2) Ibid., 2« discours, p. 597.

(3j Idées sur la philosophie de l'histoire de l'hiimanilé, III, p. yO, Irnd. d'Edg. Quinet.

jour à calculer les lois, aujourd'hui inconnues, des mouvements qui s'opèrent dans l'espèce humaine. Avec le temps le mouvement infatigable d'une raison toujours croissant fera naître l'ordre du désordre. Il n'y a pas à s'y tromper, pour Herder le déterminisme historic[ue est un acte de foi, et celle-ci prévoit l'avenir.

Kant avait sa façon à lui d'interpréter le libre arbitre qui lui permettaitde considérer les actions humaines comme étant déterminées, de même que tout autre phénomène naturel, par les lois générales de la nature. D'où il suit que, individus et peuples entiers suivent à leur insu un fil conducteur, à eux inconnu, qui est ledessein de la nature, et concourent à une évolution dont ils n'ont aucune idée. r3ans la marche absurde des choses humaines, on doit essayer de découvrir un dessein arrêté (pii rende possible de faire, avec des créatures qui procèdent sans plan, une histoire conforme à un plan déterminé de la nature. C'est à celle-ci, au surplus, de produire un Kepler, un Newton, en état de concevoir pareil enchaînement des faits historiques (l). Toutes les dispositions naturelles d'une créature sont déterminées pour arriver, finalement, à un développement complet et approprié (2). Le moyen dont la nature se sert pour mettre à effet

(1) Idée d'une Histoire universelle au point de vue de l'humanité, Littré, A. Comte et la philosophie positive ^ p. 54.

(2) Ibidem,

le clcveIo|)|)ement de toutes les dispositions luimaines,est l'antagonisme de ces dispositions dans la Société; antagonisme qui finalement devient la cause d'un ordre social régulier. L'antagonisme signifie ici V insociable sociabilité Ac^ hommes (1). Le plus grand problème pour la race humaine, problème à la solution duquel la nature contraint rhômme, est d'atteindre une société civile administrant le droit d'une manière universelle (2). On peut, en somme, considérer l'histoire de la race humaine comme l'accomplissement d'un plan caché de la nature, à l'effet de produire une constitution politique parfaite, aussi bien dans les rapports intérieurs que dans les rapports extérieurs, constitution qui est l'unique théâtre où elle puisse développer toutes les dispositions mises par elle en l'humanité (3). Rant a lui même conçu, à titre d'espoir, comme un millénium (pii serait la justification de la nature ou mieux, dit-il, de la Providence (4).

Là où Rant espère, Condorcet affirme, presque avec la sécurité d'un croyant. « Le seul fondement de croyance, dans les sciences naturelles, est cette idée que les lois générales connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes dj l'univers, sont nécessaires et constantes; et par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de

(1-2-3-4) Ibidem.

l'homme, que pour les autres opérations de la nature? » (I). « Il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines; la perfectibilité de l'homme est vraiment indéfinie; les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendante de toute puissance qui voudrait les arrêter, n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais jamais elle ne sera rétrograde, du moins tant que la terre occupera la même place dans le système de l'Univers » (2). « La bonté morale de l'homme, résultat nécessaire de son organisation, est, comme toutes nos autres facultés susceptible d'un perfectionnement indéfini, et la nature lie par une chaîne indissoluble la vérité, le bonheur et la vertu » (3). « L'homme peut, d'après l'expérience du passé, prévoir avec une grande probabilité les événements de l'avenir, pourquoi regarderait-on comme une entrej)rise chimérique celle de tracer avec quelque vraisemblance le tableau des destinées de l'espèce humaine d'après les résultats de son histoire? » (4). Les progrès prévus par Condorcet comprennent: 1° la destruction de l'inégalité entre les nations; 2° les progrès de l'égalité dans un même |)euple; 3" le perfectionnement réel de l'homme A quelques égards ces progrès se sont réalisés, mais

(1-2-3) Esquisse des f>rogrès de l'es^>vii humain, (4) Ibidem.

ils constituent h vrai ilire un idéal et non une conséquence du passé. A son insu peut-être Condorcet mettait, non dans celui-ci mais dans le xviii' siècle le point de départ d'une ère nouvelle de perfectionnement indéfini. Ily avait là une contradiction formelle avec le principe posé d'une série de termes progressivement ascendants, comme loi de riiistoire, et Saint-Simon et Comte son élève on ont fait la remarque très fondée. Mais mieux valait l'inconséquence que de dénaturer sciemment les annales du genre humain.

On n'a jamais mieux caractérisé, à mon avis, l'œuvre de Saint-Simon et de Comte que ne l'a fait M. Renouvier, en la considérant comme une réaction aveugle et violente contre la Révolution française et le courant d'idées dont elle procédait (l). Le moyen-âge, interposé entre l'antiquité grécoromaine et la Renaissance, fut placé très bas, trop bas peut-être, dans l'estime duxviii* siècle. Comte prend le contrepied de cette opinion : a Transporter à des systèmes entiers d'institutions et

(1) Je donne comme preuve de ce que j'avance les citations suivantes de Comte : « La notion de droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion de cause du domaine philosophique. Tout droit humain est absurde autant qu'immoral (philosophie positive) ». Et encore : « Quand on a tenté de donner aux droits prétendus humains une destination vraiment organique ils ont bientôt manifesté leur nature anti-sociale. Dans letat positif qui n'admet phis de titres célestes, l'idée de droit disparaît infailliblement

{conservation, révolution, positivisme) ^. La cause me paraît entendue.

d'idées, ce qui n'est relatif qu'à des faits secondaires; montrer par exemple, comme n'ayant jamais été qu'un obstacle à la civilisation le système féodal et théoiogique, dont l'établissement a été, au contraire, le plus grand progrès provisoire de la société et sous l'heureuse influence duquel elle a fait tant de conquêtes définitives... Les institutions et les doctrines doivent être regardées comme ayant été à toutes les époques, aussi parfaites que le comportait l'état présent de la civilisation... De plus, dans leur période de pleine vigueur, elles ont toujours eu le caractère progressif et en aucun cas elles n'ont eu le caractère rétrograde... » (l). a La civilisation est assujettie à une marche progressive, dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés, suivant les lois naturelles que peut dévoiler l'observation philosophique du passé » (2). Le véritable esprit général de la sociologie dynamique consiste à concevoir chacun des états sociaux comme le résultat nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant » (3). « Le mouvement social est soumis nécessairement à d'invariables lois naturelles, au lieu d'être régi par des volontés quelconques » (4). a 11 faut toujours concevoir les phénomènes sociaux

(1) Système de politique positive,

(2) Système de politique positive, p. 133.

(3) Cours de philosophie positive, IV, p. 263,

(4) Cours de philosophie positive, IV, p. 267.

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