‹ Les fondements de la morale [microform]Chapitre 18 sur 24 · VIS · texte numérisé non relu

VIS

comme inévitablement assujettis à de véritables lois, comportant régulièrement une prévision rationnelle » (1).

Pour le saint-simonisme d'abord, pour le comtisme ensuite, la période intermédiaire entre Tantiquitéetla Renaissance ou l'ère moderne, semblait constituer une difficulté grave, relativement à la marche progressive continue et sans aucun retour rétrograde de Thumanilé. \jv\^ distinction ingénieuse, plu tôt que vraie, parut aux novateurs détruire toute difficulté. Après avoir adnïis en principe que la caractéristique du progrès c'est surtout l'organisation, et que le moyen-àge a joui d'une organisation puissante, on doit considérer la période finale de l'antiquité et cellequi a suivi lemoyen âge comme des époques critiques, préparantd'une part la constitution féodale et théocratique du moyenâge, et d'autre part la constitution sur des bases positives de l'âge contemporain. Dans celui-ci, on reverra en présence, comme jadis, en dehors de toute influence révolutionnaire, et un pouvoir temporel et un pouvoir' spirituel scientifique chargé, lui, du gouvernement des âmes. Cette dernière utopie procède en droite ligne de Saint-Simon ou du D' Burdin.

Comte, n'ayant point accepté la gravitation comme la grande loi de l'histoire (au dire de Saint- Simon elle régit l'univers sous tous les rapports,

(1) Ihid.^ p. 230.

dans ses détails, comme ilans son ensemble), il crut donner cette loi fondamentale de l'histoire dans sa conception des trois états successifs : « l'état théologique préparatoire, l'état métaphysique transitoire et l'état positif final ». «Telle est,

dit-il,la loi fondamentale de l'évolution humaine )){!) qu'il a découverte en 1822, « dans ces trois étals généraux, passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de spéculations » (2).

M. Comte, on le sait, a été le premier à ne point justifier, par lui-même, la loi des trois états, par où passerait toute intelligence spéculative. Il a pu sans doute sucer dans son enfance le lait de la théologie; il n'a jamais été métaphysicien, du moins avec quelque conscience de l'être; enfin, à l'exemple de son maître Saint-Simon, il est revenu aux idées religieuses mais en le laissant bien loin derrière lui. On l'a vu définitivement tomber en pleine théologie, en adoration finale de l'humanité (le grand Etre), du grand fétiche (la terre) et du grand milieu (l'espace). Telle est la trinité positivé dont il fut le pontife accepté et officiant. Qu'on imagine Copernic, Galilée, Newton revenant au système de Ptolémée !

Conclusion : la loi fondamentale de l'histoire n'en est pas une et la nature, en créant M. Comte, n'a pasjustifié la prévision de Rant. M. Littré lui-même

(1) Ibid., VI, p. 409-410.

\v) ioia^f V 1, p. *uîf- (2) Ibid,, IV, p. 463.

au lieu de trois étals en admet quatre sous le nom d'âges : le premier est l'âge des besoins, le second l'âge des religions où le moral se développe, le troisième l'âge de l'art, le quatrième est l'âge de la science (1).

Hegel, qui plane toujours à des hauteurs inaccessibles, se représente l'histoire comme une partie du mouvement nécessaire de l'esprit universel, lequel arrive à l'état concret dans l'humanité. 11 a donné une théorie de l'évolution sociale en trois moments dont la fin est la liberté (ce qui signifie la nécessité). En réalité, c'est l'Etat qui est, pour ce philosophe, le produit naturel de tout le mouvement de l'histoire. Le point de départ de toute chose c'est l'esprit pur, le non être autrement dit, qui arrive à se réaliser concrètement par l'évolution de l'idée, mais celle-ci ne se manifeste pas partout dans l'humanité; elle en néglige la plus grande partie, savoir les peuples non historiques, limitant son action à la Chine, l'Inde, la Grèce, Rome, les Germains. Le mouvement est progressif de l'est à l'ouest. Le premier moment a trait à la Chine et à rinde : c'est le règne de l'infini; le seconil, à la Grèce et à Rome : c'est le règne du fini et de l'individu; le troisième à l'Allemagne qui synthétise le fini et l'infini. Comme on le voit, non seulement Hegel est très exclusif, dans sa conception des lois de l'histoire, mais encore il nous montre une idée

(1) Paroles de philosophie fositive, p. 46,

d'humeur voyageuse, allant d'un peuple chez un autre, de telle sorte que lorsque le progrès s'affaisse quelque part, il s'exalte ailleurs et qu'ainsi l'humanité continue à s'élever toujours. Néanmoins à l'avenir il n'en sera plus ainsi, relativement à ces flux et reflux, car le progrès maximum a fixé définitivement sa demeure en Allemagne, les autres nations devant se contenter du rôle inférieur que l'esprit leur accorde.

Schelling reconnaît que le cours de l'histoire n'a pas été celui d'un progrès continu. Schopenhauër trouve qu'elle nous montre toujours la même chose sous des formes diverses : Eadem sed aliter, telle est sa véritable devise. Au dire de M. de Hartmann, il y a trois périodes d'illusion dans l'humanité : La première est celle de la patrie terres^tre; la deuxième est celle du paradis (résurrection et immortalité); la troisième est celle du progrès qui fait représenter la nature et l'humanité comme des parties d'une évolution unique.

Spencer, le grand métaphysicien de l'évolution, admet deux lois essentielles qui régissent non seulement les destinées de l'humanité, mais celles de la nature entière. Procédant en droite ligne comme inspiration de son précurseur Heraclite, il pose en principe : 1° un état progressif qui précède des oscillations en sens inverse, suivies d'autres oscillations dans le sens du mouvement primitif avec un gain total dans chaque série partielle et de djirée indéfinie; 2° un état d'équilibre ou d'arrêt

(lu mouvement, auquel doit succéder une phase de désintégration ou de retour au point de départ j)rimitif ou matière cosmique, c'est-à-dire la déchéance absolue. Donc au progrès, avec des correctifs en sens contraire, succède le regrès. Après avoir atteint les rives fortunées du millénium, rhumanité est condamnée à un recul qui n'aura d'autre terme que sa disparition du globe.

Un socialiste de marque, M. de Greef, a du avouer, récemmeirt, qu'il y a « dans l'humanité des régressions partielles et même générales qu'il est impossible de se dissimuler » (l). « Progrès et regrès, dit-il encore, sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau soit supérieur, soit inférieur » (2).

Or. commence à ne plus trop se reconnaître dans ces lois fondamentales de l'histoire qui déterminent, en dehors des volontés particulières, le cours des actions humaines. Ces lois, si elles existent, sont-elles progressives ou non? Faudrait-il en revenir plutôt à certaines assertions pessimistes qui nous arrivent comme un écho lointain de l'antiquité? D'après PolybeiaTous les états, toutes les entreprises suivent la même marche; toute chose s'élève, tend vers un certain état de perfection, enfin déchoit et tombe ». Au dire de Sénèque, la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle.

(1) Le transformisme social, p. 121.

(2) Ibid,, p. 370

N'est-ce point encore une pensée analogue que Vico a développée dans la Science nouvelle'> N'a-t-ilpas prétendu, lui aussi, ramener l'histoire à des lois nécessaires sinon constantes. H a admis trois âges historiques : l'âge divin qui correspond au patriarcat, l'âge historique qui correspond à l'aristocratie et l'âge humain ou la civilisation qui correspond à la démocratied'abord, puis à la monarchie, quand la première se corrompt. Si la monarchie elleniéme se corrompt, alors conquête par un peuple supérieur ou retour par l'anarchie à la barbarie (qui aurait du constituer un quatrième âge), où se reconstituent à nouveau le patriarcat, puis l'aristocratie; tel est l'ordre immuable des destinées (1). La science nouvelle nous montre des lois établies par la providence, de telle sorte que la destinée des nations a du, doit et devra suivre le cours indiqué par elle (la science nouvelle). De cette manière est tracé le cercle éternel d'une histoire idéale, sur lequel tournent dans le temps les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence, leur fin (2). C'est ainsi qu'au processus succède le regressus, au flux le reflux, aux corsi les ricorsi.

Nous voici donc en présence, en fait de lois fondamentales de l'histoire, de deux théories : l'une optimiste, l'autre sensiblement pessimiste. Entre

(1) La science nouvelle, trad. Michelet, II, liv. V.

(2) /bid., I. p. 411, 412.

~,^i^^^;;s^vrj^.

(lu mouvement, auquel doit succéder une phase (le désintégration ou de retour au point de départ j)rimitif ou matière cosmique, c'est-à-dire la déchéance absolue. Donc au progrès, avec des correctifs en sens contraire, succède le regrès. Après avoir atteint les rives fortunées du millénium, l'humanité est condamnée à un recul qui n'aura d'autre terme que sa disparition du globe.

Un socialiste de marque, M. de Greef, a du avouer, récemmeiTt, qu'il y a « dans l'humanité des régressions partielles et même générales qu'il est impossible de se dissimuler » (1). « Progrès et regrès, dit-il encore, sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau soit supérieur, soit inférieur » (2).

On commence à ne plus trop se reconnaître dans ces lois fondamentales de l'histoire qui déterminent, en dehors des volontés particulières, le cours des actions humaines. Ces lois, si elles existent, sont-elles progressives ou non? Faudrait-il en revenir plutôt à certaines assertions pessimistes qui nous arrivent comme un écho lointain de l'antiquité? D'après Polybe:aTous les états, toutes les entreprises suivent la même marche; toute chose s'élève, tend vers un certain étatde perfection, enfin déchoit et tombe ». Au dire de Sénèque, la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle.

N'est-ce point encore une pensée analogue que Vico a développée dans la Science nouvelle ? N'a- t-il pas prétendu, lui aussi, ramener l'histoire à des lois nécessaires sinon constantes. 11 a admis trois âges historiques : l'âge divin qui correspond au patriarcat, l'âge historique qui correspond à l'aristocratie et l'âge humain ou la civilisation qui correspond à la démocratied'abord, puis à la monarchie, quand la première se corrompt. Si la monarchie ellen)ême se corrompt, alors conquête par un peuple supérieur ou retour par l'anarchie à la barbarie (qui aurait dû constituer un quatrième âge), où se reconstituent à nouveau le patriarcat, puis l'aristocratie; tel est l'ordre immuable des destinées(l). La science nouvelle nous montre des lois établies par la providence, de telle sorte que la destinée des nations a du, doit et devra suivre le cours indiqué par elle (la science nouvelle). De cette manière est tracé le cercle éternel d'une histoire idéale, sur lequel tourncïit dans le temps les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence, leur fin (2). C'est ainsi qu'au processus succède le regressus, au flux le reflux, aux corsi les ricorsi.

Nous voici donc en présence, en fait de lois fondamentales de l'histoire, de deux théories : l'une optimiste, l'autre sensiblement pessimiste. Entre

(1) Le transformisme social, p. 12J.

(2) Ibid., p. 370

(1) La science nouvelle, trad. Michelet, II, Jiv. V. (2)/^!^., I, p. 411, 41.2.

Vf

les deux, il y en a une troisième à caractère mixte. Je vais discuter la question générale :

1"* La loi du progrès doit être inhérente à la nature humaine, sans aucun caput mortuum,

2" Elle ne se prête à aucune alternance dans sa marche; elle n'abandonne point un rivage, comme le flot de la mer, pour se porter vers un autre rivage.

3° Elle doit avoir des effets toujours constants, ininterrompus. Tout phénomène contraire, tout phénomène de déchéance n'a nécessairement qu'un caractère illusoire.

4° Etant inhérente à la nature humaine, elle a toujours existé et existera toujours. La voie du perfectionnement est indéfinie.

5° Elle implique la prévision des événements : le présent engendré du passé est gros de l'avenir. Le savant est un homme qui prévoit.

6° Cette loi enfin est la justification péremptoire du passé, tout évoluant sous sa direction suprême.

Or 1** la loi du progrès n'est point inhérente à la nature humaine, car il y a des peuplades qui ont des caractères si élémentaires, dans leur état individuel et social, qu'on a cru pouvoir les assimiler aux hommes primitifs eux-mêmes n'ayant éprouvé à peu près aucuns changements ou modifications appréciables. Déplus, il y a certains peuples qui, après avoir progressé, ont présenté des arrêts séculaires ou des reculs immenses. Certaines races semblent poursuivre un idéal de perfectionnement,

d'autres n'en ont point ou n'en ont plus. Si la loi existe, elle se ramène à un fait particulier non susceptible de se généraliser partout. Le char de la civilisation écrase les arriérés, ou les civilisés les suppriment.

2" Elle ne se prête, ai-je dit, à aucune alternance, dans sa marche,.de façon, pour ainsi dire, à toujours occuper la scène et à ne rien perdre du mouvement acquis. Mais alors il faudrait admettre, malgré toutes les évidences contraires, que, non seulement moralement mais physiquement, l'humanité ne constitue qu'un seul et même organisme. Ainsi une amibe sur le corps rudimentaire de laquelle on voit s'élever alternativement une protubérance, puis une autre.

Au point de vue de ce prétendu va-et-vient historique, on a pu invoquer l'exemple d'un pendule ou celui (le ces oscillations, à immense envert^-ure telles que les décrivent les corps célestes, dans les solitudes infinies de l'espace. Mais quel est le progrès de ce mouvement oscillatoire et quel en est le regrès? La terre ou grand fétiche de M. Comte s'embellit au printemps et s'égaieen automne mais, considérée en soi, la translation est toujours la même. Si d'ailleurs nous revenons au va et vient de l'histoire, je demande qu'on m'en montre la série chez les Chinois et chez les Hindous; qu'on me la montre aussi chez les nations ou dans les civilisations qui ont complètement disparu.

Quoi qu'il en soit, l'existence substantielle de

Dupuy 17

riiumanité constituant un Çtoov, comme disait Aristote, un vivant unique n'est point à discuter. C'est un rêve métaphysique plus ou moins excusable, chez Hegel, qui savait bien, lui, ce qu'il faisait, mais qui à Theure présente hante encore la pensée de gens qui méprisent profondément la métaphysique et en font sans le savoir. C'est une catégorie de Jourdains fort commune de nos jours.

3° Cette loi, en tant qu'expression scientifique, doit avoir des effets toujours constants, ininterrompus, car c'est là un caractère essentiel de toutes les lois de la nature. Il est impossible qu'il en soit autrement. Or la constance de ces effets, leur invariabilité sont absolument contraires à l'observation. Il n'y a que l'esprit de système qui puisse inspirer une affirmation pareille, véritable défi jeté à la raison et au bon sens qui réclament des caractères d'évidence et au besoin de démonstration tels, qu'il soit impossible de douter.

4° Etant inhérente à la nature humaine, elle a dû toujours exister et elle existera toujours, l'esprit humain étant sur la voie d'un perfectionnement indéfini comme l'a pensé Leibniz, comme l'a répété Condorcet. S'il en était ainsi, cette loi du progrès serait comme le soleil; suivant une parole célèbre, bien aveugle qui ne la verrait point. En réalité, il n'y a que des optimistes de parti-pris qui en proclament l'existence. Il s'agit pour eux, qu'ils le sachent ou l'ignorent, d'un article de foi.

5** Elle implique la prévision des événements.

En effet la physique sociale n'estaprès tout qu'une physique, et dans celle-ci quand on a déterminé les conditions, le déterminisme des phénomènes consécutifs est de toute rigueur. Donc, dans la physique sociale, il en est de même, preuve en soit la démonstration éclatante qu'en a donnée Comte, lui le Kepler, le Newton annoncé par Kant(l). Ayant découvert la grande loi de l'évolution de l'histoire il possédait la clé des événements à venir. Aussi a-t-il pu prophétiser, en toute assurance, que la République française de 1848 ne serait jamais détruite, qu'il n'y aurait plus de grandes guerres européennes, et que les prolétaires soustraits à l'influence de l'esprit révolutionnaire (la bête noire de M. Comte) se rallieraient à la réorganisation positiviste (2).

6« Elle est la justification de tout le passé de Tespèce humaine, fait de pleine évidence, puisque les actions humaines sont nécessairement déterminées et dirigées par elle. Si elle ne dépend point de la gravitation, chose ignorée, elle iien est pas moins une loi de la nature au même titre que la gravitation. On arrive ainsi à la méconnaissance la plus absolue de la morale dans tous les temps, et par conséquent du droit qui est l'un de ses deux éléments essentiels.

(1) Liltro, A. Comte et la philosophie positive, p. 53. u L'homme prévu p;n- Kaiit est M. Comte » a dit pieusement M. Litlré.

(2) Ibid., p. 592.

7' La loi du progrès constitue une contradiction flagrante entre la physique sociale et la physique vulgaire. Comment, en effet, la physique sociale pourrait-elle être soumise h une loi de perfectionnement indéfini, si la physique de la nature n'offre point le mêmecaractère? Impossiblede méconnaître dans celle-ci un véritable temps d^nrrèt, et peut-être pour certaines masses sidérales un com. mencement de décadence. Ce tempsd^arrêtn'existe-

t-il point d'ailleurs chez les animaux que nous connaissons, fait qu on pourrait expliquer par une expérience trop bornée? Dans les limites de cette expérience il n'est pas contestable. Il y aurait donc ici un véritable hiatus dans la série, car nous voyons, sans raison suffisante explicative, seulement dans la physique sociale, se manifester diton une loi de progrès indéfini. Indéfini, comment pouvons-nous le savoir, puisque nous avons l'expérience d'une physique sans progression, et d'une animalité, rivée au statu quo ?

Pourquoi cette illusion d'un absolu nouveau qu'on prétend imposer à la pensée de l'homme ? si ce n'est parce que celui ci, au moins dans certaines races, a soif d'idéal, etcomme il ne le trouve plus dans les anciennes croyances, en voie de déchoir, provisoirement ou non, il a bien fallu pour satisfaire à un impérieux besoin de notre être, les remplacer par quelque chose, et ce quelque chose a été l'idole du progrès, veau d'or érigé par le xviii'' siècle et qui est l'objet du culte du

xix". Trompeuse et vaine idole dont il sera comme de bien d'autres.

En regard de la théorie du progrès il y a une autre théorie plus modeste qui ne conteste point l'existence de celui-ci, maisqui,non contente d'admettre comme Leibniz des points de rebroussement, ne verrait dans le progrès lui-même qu'un incident qui se produit comme à son tour dans la marche générale de l'histoire. La loi des trois ou quatre âges de Vigo n'a pas d'issue, pour ainsi parler, pas de couronnement (niai; c'est un recommencement éternel et, à ce ])oint de vue, mais à ce point de vue seulement, elle rappelle la doctrine évolutive de Spencer. Ni Polybe, ni Sénèque n'ont établi certaines différences qui auraientpu influencer la pensée de Vico. Les institutions civiles, politiques, l'autonomie de la pensée humaine n'avaient pas fait de progrès bien signalés à l'époque où il vivait, toutefois il était survenu, depuis la Renaissance, un événement majeur et d'importance vraiment incalculable, savoir l'apparition et les premières applications delà méthode scientifique. Un astre nouveau s'était vraiment levé sur le monde, et y devait faire germer, croître et mûrir des moissons aussi abondantes qu'imprévues de faits sans précédents. Le progrès s'était constitué sur une base inébranlable, et depuis il s'est avancé incessamment, à grande allure et sans limite assignable. De plus lesautresmanifestations de l'esprit humain ont également présenté une

évolution ascendante incontestable, mais avec les va et vient, les aller et les retour, les corsi e ricorsi qui en sont la caractéristique ordinaire. Aucun pays même n'a présenté ce spectacle au même degré que la France, dans le siècle qui vient de s'écouler. On peut sans doute se livrer à des espérances, pour des séries plus heureuses dans l'avenir, mais en faire des lois de l'histoire régissant, asservissant les volontés particulières, serait persister dans les erreurs commises, sanstenir compte des leçons qu'elles nous donnent.

Le progrès nécessaire, par l'évolution continue, en série déterminée, est exclusif de la liberté morale. Celle-ci, au contraire, a pour corrélation possible, el à priori très probable, l'incohérence de l'histoire, la discontinuité du progrès, sauf le progrès scientifique. C'est donc à l'observation de se prononcer, c'est à elle de nous montrer quelles sont les véritables conditions d'existence de l'humanité. Ni les lois de Vico, ni les imaginations plus récentes du positivisme historique ne possèdent en réalité la nécessité de nature qui devrait leur être inhérente, si elles étaient ce qu'elles ne sont point : des lois.

Donc le déterminisme historique est encore à prouver. Doctrine contre laquelle s'élèvent les présomptions les plus graves, les objections les plus fortes, car elle est, non en harmonie, mais en contradiction singulière avec les faits qui, au lieu de venir se ranger docilement sous la gouverne

d'une loi fondamentale pour l'espèce humaine, nous donnent le discordant spectacle de courants contraires, en conflit réciproque, et cela peut-être à perpétuité. Ceci nous Tignorons, mais l'indépendance des volontés rend ce conflit possible. La grande coupable c'est d'abord la liberté qui a introduit l'anarchie dans le monde, en ne se conformant point à la loi qu'elle avait pour mission de

réaliserparsoneflortpersonnel. Il ya aussi uneautre circonstance qui me paraît avoir été néglio-ée, c'est la très grande variété des philosophiesde l'histoire qu'il y aurait lieu d'admettredansl'humanité. Celle convenant aux peu|)les primitifs, et restés primitifs, ne peut être la même que celle des peuples qui ont progressé un certain temps ; puis, ou sont tombés en décadence ou se sont arrêtés dans les voies de la civilisation. La philosophie de l'histoire ne varie pas seulement avec les races, elle doit varier avec les sous-races ; celle qui serait applicable à l'Anglo-Saxon ne le serait point à son voisin le Celte. Mêmes différences entre le Germain et les diverses branches de la famille latine. En France, s'imagine-t-on qu'on pourrait appliquer la même philosophie de l'histoire aux éléments dissemblables du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest .^ N'y a-t-il point jusqu'à la Uéj)ublique d'Andorre qui pourrait venir réclamer ses droits à une loi fondamentale des événements minuscules dont elle a été le théâtre, depuis qu'elle a été appelée à l'existence ? Penserait-on par hasard résoudre la difficulté en

établissant, je ne dirai pas des moyennes, mais une moyenne générale dans une pareille discordance d'êtres et de choses ? Le déterminisme historique lié à une loi générale qui conduirait l'humanité, de ses origines à ses fins dernières, est une chimère, est une utopie. Le passé l'apprend, le présent le confirme.

G. Le déterminisme est-il démontré par la statistique ?

Le milieu comprend deux conditions générales : Tune d'ordre physico-chimique, l'autre d'ordre psychique ou social, comme on dit le plus ordinairement.

Le déterminisme d'origine sociale est une de ces questions qu'on ne discute plus, au dire de certaines gens. Tout étant déterminé rigoureusement dans ce monde, il faut bien que ce qui touche à la vie individuelle et à la vie collective le soit aussi. Le raisonnement est d'évidence supérieure si la majeure est vraie, malheureusement elle suppose cela même qui est à démontrer.

Dans l'espèce, le déterminisme a trouvé ou a cru trouver, dans les résultats de la statistique, une confirmation péremptoire de son propre principe. 11 a donc paru à nombre de gens que Va posteriori venait apporter à là priori, à l'hypothèse une démonstration vraiment pratique ou expérimentale. D'une manière générale, a-t-on dit, les actes humains varient peu d'une année à l'autre,

qu'il s'agisse de naissances, de mariages, de transactions diverses ; qu'il s'agisse même de criminalité. A ce dernier point de vue, qui a été le plus et le mieux étudié, on a conclu des variations peu importantes tle la statistique à l'insignifiance des variations de l'action du milieu. Entre la cause et son effet rapport direct que des conditions accidentelles sont seules susceptibles de modifier légèrement : a Quand on connaît la manière dont, dans le monde physique, les opérations des lois de la nature sont constamment dérangées, on doit s'attendre à trouver dans le monde moral des dérangements aussi actifs. Ces observations proviennent, dans les deux cas, de lois d'un ordre inférieur (|ui, à certains points, rencontrent celles de l'ordre supérieur et dérangent ainsi leur action normale. La grande loi sociale que les actions morales des hommes sont le produit non de leur volition mais de leurs antécédents est, elle-même, sujette à des dérangements sans affecter sa vérité » (I).

L'assimilation aux lois de la nature est complète.

Avant toute discussion, il me paraît nécessaire de bien déterminer le terrain même sur lequel elle doit porter, en ayant soin de le restreindre à une question déjà suffisamment vaste par elle-même :

(1) Buckle, Histoire de la civilisation en Angleterre, cilé par Renouvicr, Critique philosophique, 1880, 11,^.4.

IwVo^JFv''

celle de la criminalité. Et tout d'aborcl quelle est Torigiiie de celle ci ? d'où procède-t-elle ?

Loinbroso a commencé par y voir un phénomène purement physiologique, un fait d'atavisme ou de retour ancestral, nos premiers pères étant non seulement des sauvages mais d'abominables bandits. Plus tard, il a modifié son point de vue, sans y renoncer complètement, et il a attribué le crime surtout à un état épileptique. D'autres sont venus qui l'ont expliqué par l'aliénation mentale et ses suites, les dégénérescences de causes variées tandis que Lacassagne, de Lyon, et divers adeptes de l'école ilalienne, ont invoqué certains arrêts de développement et l'action nuisible du climat relativement aux excès de température. On a pu aussi, à très juste titre, signaler l'action toxique de Talcool (|ui joue un rôle de plus en plus considérable dans la genèse de l'aliénation mentale. Il y a là, on le voit, tout un ensemble de conditions physi» ques, et elles ne sont évidemment pas les seules, et ni les plus importantes. M. Tarde, lui, me paraît avoir insisté, à très juste titre, sur les conditions psychologiques et morales; de là une extension et une ampleur toutes nouvelles pour la question. 11 déclare qu'il y a urgence à traiter l'anthropologie criminelle comme une psychologie, avant tout, et comme une sociologie criminelle (1). De ce pas- Si ge je rapproche le suivant : a Dire qu'un crime

(1) Philosophie pénale, p. 50.

est dû principalement à des causes sociales ou bien à des causes physiques, c'est dire qu'il est dû à des causes de ces deux genres, individualisées par Tadhésion de la personne à leur action » (J). Cet auteur me |)araît d'ailleurs beaucoup exagérer la part qu'il fait au milieu social, quand il dit par exemple que la criminalité est toujours un fait de propagation imitative (2). Et encore : on tue ou on ne tue pas par imitation (3). Pour M. Tarde, en effet, celle-ci est la cheville ouvrière de tous les phénomènes sociologi((ues, et la morale individuelle n'est elle-même qu'un écho de la morale sociale (4). Cependant il a admis une certaine imitation de soi et qu'au centre de celle-ci, comme de l'initiative d'autrui, il y a toujours une volonté à laquelle la société a suggéré son but (5). Les deux psychologies individuelle et sociale se compléteraient l'une l'autre.

M. Tarde a d'ailleurs bien montré que la part faite au milieu, relativement à l'élévation de la température, avait été mal interprétée et qu'on lui avait accordé une importance qu'elle n'a point. Il donne en exemple le fait de l'Ecosse, qui était, à Lépoque des clans, l'une des terres les plus ensan. glantées de l'Europe, elle pays septentrional. Or,

{\)lbid., p. 217.

(2) Ibid,, p. 364.

(3) Ibid,, p. 322.

(4) Ibid., p. 24.

(o) /ôiV., p. 251.

Ift

en 1880, pour 10 liomicicles sur 100.000 habitants en Italie, 7 à 8 en Espagne, 1 à 2 en France, TEcosse n'en a qu'un demi. Nous sommes donc en présence de conditions intellectuelles, morales, religieuses peut-être, et en tout cas politiques très différentes, qui ont ici singulièrement atténué la criminalité. Quand elle était élevée, ce n'est point la chaleur qui y était pour (|uelque chose.

On serait ainsi disposé à penser qu'il s'agit là d'une question decivilisation attardée, que par conséquent les pays les plus sanguinaires sont les moins civilisés, par exemple la Corse, l'Italie méridionale, l'Espagne méridionale. Malheureusement la ville-lumière, Paris, nous offre un exemple qui ne paraît pas confirmatif à première vue. De 1826 à 1882, les crimes de sang ont presque triplé pendant (ju'ils baissaient d'un tiers dans les campagnes, et augmentaient légèrement dans les autres villes. Pour la France entière (sauf la Corse), l'augmentation est d'un septième, elle est des deux tiers pour Paris. On constate aussi qu'en 1857 il y avait à Paris 5 meurtres et 9 assassinats, et qu'en 1887 il y a eu 16 meurtres et 36 assassinats. En réalité, l'augmentation est beaucoup plus forte, parce qu'on n'a tenu compte dans les statistiques, suivant la très judicieuse remarque de M. Tarde, que des condamnations et point de l'ensemble des préventions.

Il est à noter de plus que, en France, le mobile des meurtres et des assassinats s'est considérable-

ment modifié. La proportion de ces crimes, dus à la cupidité, a presque doublé de 1826 à 1880; elle s'est élevée de 13 à 22 pour 100. De môme, les viols d'enfants se sont élevés de 136 en 1836 à 791 en 1880. Ils se constatent surtout dans les grands centres urbains. De même en est il pour les crimes et délits commis de 16 à 20 ans. A partir de 1831 jusqu'en 1885, les chinresde5,933 pour les garçons et de 1,046 pour les filles sont devenus 25,539 pour les premiers et 3,149 pour celles-ci.

Un dernier fait à signaler est l'erreur relative dans laquelle est tombée l'école italienne qui admet un rapport inverse entre les crimes contre les personnes et les crimes contre les propriétés ; c'est au contraire pendant une assez longue période une véritable concordance qui a été constatée entre les uns et les autres, soit en France, soit en Allemagne A Paris, de 1865 à 1885, le chiirre des vols s'est élevé de 3,205 à 5,364; celui des escroqueries de 532 à 803 ; celui des abus de confiance de 921 à 983. Donc la criminalité, au moins dans une partie importante de l'Europe, a pris un développement singulier, dû à la violence cupide, astucieuse, voluptueuse et à la ruse cupide qui sont venus se substituer à la violence vindicative et brutale. Mais dans ces dernières années, il est survenu au contraire un véritable défaut de concordance entre les crimes contre les personnes et ceux contre la propriété. Ainsi, pendant que de 1893 à 1897 les premiers sont tombés de 1,549 à

1,213, les seconds, de 1895 à 1897, se sont élevés de 1,224 à 2,087. On peut se réjouir sans doute, avec M. le Ministre de la justice, de voir diminuer les crimes de sang, mais ne pas considérer avec lui comme normale {sic) l'aggravation des crimes contre la propriété. A moins toutefois qu'on ne considère celle-ci comme le fruit de la spoliation, et qu'alors le vol lui-même ne soit plus qu'une lestitution du bien qu'on vous a pris et qu'on reprend soi-même. Pareille opiiiion serait-elle en faveur auprès des pouvoirs publics ou de certains d'entre eux ?

Quoi qu'il en soit :

en 1895, 1,302 + 1,124 = 2,426.

en 1897, 1,213 + 2,097 = 3,310.

Cela fait un gain de 874 criminels de plus, en deux ans, ce qui n'est un progrès que si le vol est une restitution.

En regard de cet état de choses, il y a un singulier contraste qui s'est produit en Angleterre. S'agit-il ici d'influences psychologicjues ou économiques? C'est une question que d'autres pourront élucider : « La statistique est un hiérogly|)he à déchiffrer », suivant l'expression du statisticien éminent aucpiel j'ai emprunté tous les détails qui précèdent.

Quelles sont maintenant les conséquences à déduire des considérations dans lesquelles je viens d'entrer? En premier lieu, il faut reconnaître que l'anthropologie criminelle a été beaucoup trop

simpliste à l'origine, simpliste et erronée quand elle a invoqué l'atavisme ancestral. Les dégénérescences, l'aliénation mentale, l'épilepsie ellemême incontestablement, l'action d'une température trop élevée, l'alcoolisme, à caractère aigu ou chronique, jouent un rôle important, mais non exclusif. Celui du froid doit être considéré comme tout à fait indirect. Enfin, il y a une part à faire aux conditions économiques (augmentation des vols par exemple dans les années de famine), conditions auxquelles l'école socialiste attribue une très grande portée.

A ces causes, il faut joindre l'influence de l'imitation qui n'est pas exclusive, bien qu'elle ait une valeur réelle. 11 faut y joindre aussi la part à faire aux passions humaines que la dernière moitié du présent siècle a mise en un singulier et fort triste relief. Qu'il me soit permis de citer encore ici M. Tarde : « Peut être on naît vicieux, mais à coup sûr on devient criminel. La psychologie du meurtrier, c'est, au fond, la psychologie de tout le monde, et pour descendre dans son cœur il nous suffit de sonder le nôtre. On pourrait, sans trop de peine, écrire un traité sur Tart de devenir assassin. Fréquentez la mauvaise compagnie, laissez grandir en vous démesurément l'orgueil, la vanité, la haine, la paresse, fermez votre cœur aux sentiments tendres et ne l'ouvrez qu'aux sensations fortes. Soufl'rez aussi, aguerrissez-vous dès l'enfance aux coups, aux intempéries, aux tour-

nients physiques, devenez dur au mal, insensible, vous ne tarderez pas à être impitoyable, irascible et vindicatif» (1); et a les excitations au crime d'origine sociale ou autre ne s'exercent que sur des individus plus ou moins prédisposés à les recevoir » (2). Voilà donc un second ordre de conditions productrices de la criminalité qui sont d'ordre essentiellement psychologique. Dans le premier, d'ailleurs, noiis touchons aussi à la psychologie par la folie et Tépilepsie. La folie ignorée des sauvages est un fruit certain d'une civilisation malsaine. Ses progrès, comme ceux du suicide, augmentent de jour en jour.

Après avoir fait la part de TEtiologie qu'une analyse exacte nous montre se rattachant à des choses fort distinctes, je rappellerai qu'une des circonstances qui avaient beaucoup frappé les statisticiens, à l'origine, a été le peu de variations des moyennes annuelles. On a considéré le fait comme exprimant une véritable loi qui néglige les individus, à proprement parler, les met hors de compte, mais s'applique seulement aux grandes collectivités. C'est ainsi que d'après Quételet : c( Nous devons avant tout perdre de vue l'homme considéré isolément, et ne le considérer que comme une fraction de l'espèce, lîn le dépouillant de son individualité, nous éliminerons ce qui n'est

11) Ouvrage cité, p. 256.

(2) Ibid., p. 320.

qu^accidentel, et les particularités individuelles qui n'ont que peu ou point d'action sur la masse s'effaceront d'elles mêmes et permettront de saisir les résultats généraux » (1). Les grandes collectivités deviennent ainsi une véritable physique sociale dont les lois ne peuvent varier que fort peu, et seulement en vertu de circonstances |)ure« ment accidentelles ou peut-être de lois d'ordre inférieur. Il en est ainsi, et il ne peut en être autrement, parce que dans la nature les choses ne vonl pas autrement.

Mais les progrès de la criminalité ont été tels, dans les cinquante dernières années, que le fait des variations insignifiantes des statistiques annuelles a du être réformé. Cette loi n'en était plus une. On n'avait pas tenu comptede l'état psychologique qui a modifié profondément les mobiles du délit et du crime, en a altéré et souvent aggravé le caractère. La part de l'imitation n'avait pas été faite, non plus, et elle a certainement son importance, en remarquant d'ailleurs qu'elle n'est qu un cas particulier de la question psychologique. La criminalité a surtout un caractère passionnel, et celuici est très insuffisamment expliqué par la maladie, par la dégénérescence, par la chaleur et le froid, par les conditions économiques, en un mot par tout ce qui se rattache au milieu physique, à l'excep tion du fait grandissant tous les jours : l'intoxica

(1) Physique sociale^ I, p. 4.

Dupuy

tion par l'alcool. Ce fait et l'état psychologique actuel, avec leur action et réaction réciproque, sont les sources les plus avérées de la criminalité tlu temps présent, en France. Je dis les plus avérées, non les seules.

Un fait très remarquable, éminemment en faveur de Tinfluence des conditions psychologiques, est l'infériorité très grande de la criminalité féminine relativement à la masculine, D'après le rapport oKicielde 1880, les hommes comptent annuellement cinq lois plus d'accusés que les femmes, et six lois plus de prévenus. Sur cent garçons dans les écoles primaires, neuf ou dixsont punis pour larcins, sur cent lilles pas une. Je rappellerai de plus les chiffres déjà donnés de la criminalité des garçons et des filles de 16 à 21 ans: en 1885,25,539 garçons et 3,149 fdles. La supériorité morale de la femme s'atténue par l'action pernicieuse de l'homme et, en partie sans doute par l'alcoolisme; et cela surtout dans la vie urbaine où la contagion du vice s'exerce plus librement. Alors la criminalité de la femme devient le tiers ou même la moitié de celle de l'homme. C'est du moins ce que dit certaine statistique anglaise. Ce chiffre élevé n'existe point ailleurs.

Mais si les moyennes peuvent augmenter, les moyennes peuvent baisser, et adieu encore la loi des variations insignifiantes ! Comparez l'Ecosse de nos jours avec celle de l'époque des Clans. Je sais, et on a en grande partie raison de le faire,

■HK^lî^^^'^^jÇ^, ""i^ 'W^^'^' - ç^^'7-r-*-'

qu'on a rattaché la criminalité d'autrefois à une certaine organisation sociale. Seulement on oublie qu'il y a une chose qui a aussi grandement changé depuis, savoir la psychologie de l'Ecossais. D'autre part un fait bien étrange, déjà mentionné, c'est non pas l'aggravation, mais une véritable diminution |)our les délits et les crimes en Angleterre. Le milieu physique ou politique ou économique aurait-il donc éprouvé une véritable révolution ? S'agit-il, au contraire, d'une condition de caractère purement psychique? Quoi qu'il en soit, la loi des variations insignifiantes ou d'un vrai statu quo n'est point non plus applicable ici. Les changements considérables survenus dans les moyennes en France lui sont également contraires.

Il y a néanmoins à rechercher le pourquoi de ce statu quo lorsqu'il existe, et ce que j'ai à en dire s'applique évidemment à toute période quelle qu'elle soit, c'est-à-direavec aggravation ou diminution de la criminalité. D'après les causes assignées à celle-ci, on s'est appliqué à mettre en relief ce qu'elle peut avoir en elle-même de fatalité inéluctable. Ce caractère se retrouve ^w efïet et dans l'atavisme, tel que l'a compris Lombroso, et dans la folie, l'épilepsie, la dégénérescence, l'action de la chaleur et celle du froid, l'intoxication alcoolique, quand elle est pleinement confirmée. Sauf le retour ancestral et l'action directe du froid il y a là un ensemble d'influences dont la nécessité est effectivement le trait essentiel, et qui

constituent comme une sorte de fonds commun, d'où surgissent et le délit et le crime, avec une véritable spontanéité de nature. Ces circonstances ne variant pas beaucoup, pour une même époque, en dehors de toute cause de perversion morale active, il s'ensuit que de ce chef il ne doit point y avoir de différences statistiques importantes d'une année à l'autre. Maintenant s'il arrive qu'une civilisation malsaine développe de plus en plus l'aliénation mentale, et qu'il se produise en même temps une intoxication progressive de la race, avec une législation et des législateurs qui la favorisent, le fonds de fatalité va croître forcément (l).

Les considérations qui précèdent me portent donc à penser qu'il y a un départ à établir dans Tétiologie du crime. D'un côté, la fatalité, celle qui vient de la nature et celle qu'on recherche soi-même (alcoolisme); d'un autre côté, la prédo-

•(I) La régularité approximative des moyennes serait-elle d'ailleurs toujours une preuve de l'existenee d'une loi particulière ? « Si on lance 6 fois un dé, on amènera un nombre voisin de 21. Si l'on fait 60 coups, on se rapproche encore plus de 210 (car les séries de 6 coups où l'on amènera moins de 21 seront compensées par celles où l'on dépassera ce nombre, et il n'y a pas de raison pour que les premières se répètent plus ou moins souvent que les secondes). En 600 coups ou trouvera 2,100, à très peu d'unités près, soit une moyenne exacte de 21 pour 6 coups, en négligeant les fractions. Il y a donc des moyennes constantes pour les séries d'acles dont la coïncidence est fortuite, pourvu que l'on opère sur des nombres considérables; comment donc n'y en aurait-t-il pas pour des actes libres ? » (Derdouits, De la Ubertv et des lois de la nature, p. 421, 422.)

minance que chacun de nous [)eut accorder aux passions mauvaises qui fermentent en lui-même et qui, à la fin du présent siècle, sont caractérisées surtout par la cupidité, la soif de jouissance faisant taire tout scrupule. Les faits, en tant que criminels, peuvent avoir une expression différente parce que leur mobile a changé.

Maintenant que l'analyse a fait son œuvre sur le bloc criminel, qu'elle a distingué, différencié ce qui doit l'être, nous arrivons à nous trouver en présence d'une question fondamentale. Dans l'hypothèse du déterminisme, [)artiel ou cotnpiet, il s'agit de savoir bien au juste sur qui ce déterminisme s'exerce. Est-ce sur l'individu? Est-ce sur' le corps social subdivisé en autant d'organes divers qu'il y aura de divisions principales dans une nation, géographiquement, intellectuellement, moralement ? Est-ce sur les races et sous races.^ Est-ce sur rhumanilé tout entière?

Si on admet, en principe, que la cité est un être réel, que les sociétés, les collectivités sont des êtres vivants, ce qui fait de l'individu une abstraction pure ou un simple organisme très accessoire d'un être déterminé, on doit arriver logiquement à conclure que : a La société (alors organisme véritable) renferme en elle les germes de tous les crimes qui vont se commettre, en même temps que les facilités nécessaires à leur développement C'est elle, en quelque sorte, qui prépare ces crimes et le coupable n'est que l'instrument

■(/.lii

de la société... le criminel en est, en quelque sorte, une victime expiatoire » (1). « Le suicide est simplement le produit de la condition générale de la société, et le criminel individuel met seulement à exécution ce qui est une conséquence nécessaire des circonstances précédentes » (2).

Quand on se place au point de vue de Tunité substantielle de l'individu et de la collectivité, il n'y a pas de limites imaginables entre une collectivité et la totalité, entre la cité et l'humanité tout entière. De celle-ci, chaque société, grande ou petite, serait un organe distinct dont l'individu apparent ne serait qu'une fraction infinitésimale et, partant, négligeable. Dans de pareilles conditions « le crime n'est plus i\u\\n phénomène social comme un autre et il est non seulement un phénomène de sociologie normale, mais un l'acteur de la santé publi(|ue, une partie intégrante de toute société

saine ».

Pareille hypothèse, qui est de la métaphysique au suprême degré de quintessence, peut s'alhrmer, se prouver non. 11 n'y a point à la discuter.

J'ai fait la part du déterminisme, en admettant celle de la fatalité. Reste à faire maintenant celle de la liberté. On a essayé de la faire de la façon que voici : toute statistique exprimant des

moyennes calcule sur les grands nombres et ne s'applique pas directement aux cas particuliers. Or, faire disparaître chacun de ceux-ci individuellement, c'est se |)lacer de prime abord en dehors du terrain de la liberté, (jui, elle, n'est et ne peut être qu'un fait individuel. Par essence, la statistique perd de vue l'homme, considéré isolément; elle l'élimine et ne voit plus en lui qu'une fraction de l'espèce. C'est ainsi que Quételet a cru pouvoir faire, malgré le caractère général des lois de la statistique, une part réelle à la liberté humaine. « L'homme |)ossède une force morale capable de modifier les lois cpii le concernent » (1).

Valable ou non valable, l'argument a été très critiqué. Je vais me placer sur un autre terrain, rap|)elant que si l'école italienne et, je crois, la majeure partie de l'école française ont voulu ne voir dans le crime que le fait d'une fatalité de nature, il y a évidemment un côté psychologique d'abord méconnu, aujourd'hui mis en relief et pouvant permettre des appréciations nouvelles. Pour la liberté, la première des conditions est l'intelligence (2) et la seconde la volonté. Les règles de cette intelligence ne sont point individuelles, mais elles sont propres à l'ensemble des esprits, de telle sorte que les actes à accomplir

(1) C'esl Quételel lui-même qui l'a dit sans se préoccuper, d'ailleurs, de métaphysique.

(2) Buckle cité par Renouvier;

(1) Essai de physique sociale, II, p. 248,

(2) « Ayant donné à l'Iiomme la raison et le libre arbitre qui s'y fonde ». Kant, Idée d'une histoire universelle.

doivent se présenter sensil)len)ent les mêmes à tous ceux dont la pensée fonctionne dans des conditions normales, sauf les cas accidentels où la passion nous gouverne au lieu d'être gouvernée. D'une manière générale, la partie honnête de l'humanité, se laissant surtout mener par la raison, sa conduite se compose d'un ensemble de faits fort analogues et qu'on peut soumettre à la statistique. Tout d'abord statistique du jugement, des esprits sains, bien pondérés : les résultats doivent en être sensiblement les mêmes. Puis statistique de l'honnêteté susceptible, comme toute autre, d'augmentation ou de diminution, suivant que nous nous appliquons, avec une conscience plus ou moins scrupuleuse, à nous conformer à cette grande loi de la nature qu'on appelle la raison, subordonnant l'inférieur au supérieur. Or, c'est précisémenten ceci que consiste la liberté de l'homme au point de vue moral. Par conséquent, la liberté n'est nullement contredite par les données de la statistique. Celle-ci n'infirme ni n'affirme celle-là.

D. Le déterminisme est-il d'origine mécanique?

La question du déterminisme peut encore être transportée sur un autre terrain, celui de la mécanique. En efïet le monde est soumis à des lois mécani(|ues, la quantité de matière y est constante, la force y est constante, tout en modifiant

singulièrement ses expressions : mouvements de

masse, mouvements moléculairesetceux-ci d'ordre varié.

Comment faut-il entendre, à ce point de vue, la force ou l'énergie? Conjme une valeur motrice dont les équivalences sont invariables. Suivant des formules rigoureuses, les mouvements de masse se transforment en mouvements moléculaires et ceux-ci en mouvements de masse. On en a conclu que ce qui est vrai de la matière brute, l'est éo-alement de la matière organisée, tout fonctionnement biologique ou psychologique n'étant, par lui-même, qu'une application particulière de la dynamique universelle.

Il y a ici une première observation à présenter, c'est que, dans le monde extérieur, comme je l'ai déjà dit, l'expression de cause ou de force est une projection inconsidérée du dedans au dehors. Nous savons, en effet, subjectivement ce que c'est que la causalité, la force interne puisqu'il s'agit là pour nous d'un fait de conscience, mais pour le dehors nous n'en avons pas la moindre idée, ou, si l'on préfère, aucune idée susceptible de se laisser formuler scientifiquement. Au fond il s'agit d'une loi de notre pensée qui est préalable à toute expérience sensible (1), et on a été conduit, pour les faits extérieurs, à appliquer cette expression à des phénomènes antécédents qui précèdent tou-

(1) Helmholtz.

jours des phénomènes conséquents. Nous sommes ici en présence de la première des sept énigmes du monde, de M. Dubois-Reymond, savoir Timpossibilité où nous sommes de comprendre la nature intime de la force, c'est-à-dire de la cause des phénomènes moteurs. D'où Terreur profonde qu'il y a à vouloir subordonner la psychologie, dont nous savons quelque chose, aux idées de matière et de force motrice dont nous ne savons rien du tout. La mécanique, comme Pavait reconnu d'Alembert, ne peut s'occuper que de ce qui est scientifiquement appréciable, c'est-à-dire des eiïets moteurs (I).

La seconde des sept énigmes du monde, de M. Dubois-Reymond, est l'origine du mouvement, problème implique par l'inertie de la matière, donnée initiale de la physique mécanique. Si le mouvement a une origine non mécanique, car autrement le problème ne se poserait j)oint, nous sommes sur la voie d'un dynamisme non défini, mais compris d'une tout autre manière que celui de l'énergie. Il s'agirait d'un fait non plusde transmission, mais peut-être d'impulsion naturelle, avec l'idée toute psychique d'un effort, d'une force mise en œuvre qui n'est ni matière, ni mouvement (2).

On a admis, Haeckel entr'autres, que tous les

(1) Traité de dynamique.

(2) Renouvier, Critique philosofjhique, 1882, I, p. 18

atomes de la nature sont doués de sensibilité, on a même prétendu qu'ils étaient doués de volonté, mot vague d'ailleurs, mais dans l'espèce suffisamment exj)licite. M. Fouillée admet également, dans tout atome, une sensibilité fort obscure, sensibilité qui se retrouve dans le groupement d'atomes, de molécules, de cellules. Cet auteur ne voit alors dans les phénomènes variés d'attraction entre les atomes, les molécules et les masses d'importance si diverse de la matière pondérable, que l'effet des appétits ou modes sensitifs qui ne se satisfont que par le contact, l'union mutuelle et plus ou moins intime de tous ces éléments. D'où la conséquence évidente que le mouvement est l'effet direct d'un phénomène psychique, que ce phénomène soit sensitifou volontaire. Sommes-nous bien loin des monades de Leibniz et du dynamisme que celui-ci leur a attribué ? On sait d'ailleurs son opinion sur le mécanicisme : Celui-ci n'a d'actif que les apparences qui recouvrent un dynamisme partout répandu.

Pour quiconque cherche à se tenir au courant des sciences psychiques contemporaines, on doit avouer, tout en étant obligé de reconnaître qu'elles sont encore dans l'enfance, qu'il y a cependant certains résultats obtenus qui établissent, à côté du monde visible, Texistence concomitante d'un monde invisible. Je ne citerai que deux ordres de faits : 1« Ceux de télépathie ou d'influence à distance de la pensée sur la pensée, influence qui

peut se produire tle près ou de loin, quelcpiefois même de très loin, puisqu'il peut s'agir de plusieurs milliers de lieues; 2° ceux du mouvement des objets sans impulsion, ni communication du mouvement, ni gravitation, c'est-à-dire en dehors de tout ce que nous pouvons savoir comme origine des phénomènes moteurs et des lois qui leur sont propres.

L'esprit humain est arrivé de nos jours à un véritable tournant de son histoire, et il n'y %\idiS ici deux attitudes à prendre. Il faut ou carrément nier les laits de ce genre comme anti scientifiques, ou les accepter comme les données d'une science nouvelle, pouvant modifier certaines opinions relatives à l'ancienne, y apporter quelques correctifs mais nullement la détruire. Il y aurait à admettre un dynamisme distinct, le psychisme, susceptible de produire, lui aussi, dans certaines conditions, des actions motrices très manifestes. Nous serions ainsi conduits à supposer, non à affirmer, qu'il pourrait bien s'agir là de l'exaltation, de la modification d'un pouvoir naturel de l'élément subjectif de notre être. Ce pourrait ne pas être un pouvoir nouveau.

Ce pouvoir agirait- il dans les faits de télépathie, par exemple, par l'intermédiaire de vibrations d'une vitesse presque inconcevable par seconde, et serait- il par lui-même intelligence et volonté libre, comme le suppose M. William Crookes ? Il y a là une hypothèse admissible, et qui laisse

debout la faculté motrice de l'esprit humain, au moins dans certaines circonstances données. Cette hypothèse ne trouve point d'application dans le mouvement des objets sans contact, et dans le phénomène de la lévitation qu'on peut en rapprocher (1). En se plaçant au point de vue de M. W. Crookes, elle ne saurait être entendue comme attribuant à l'intelligence et à la volonté le rôle de cause productrice des vibrations, mais celui de faculté directrice de ces vibrations ayant une tout autre origine, et qui relèveraient elles-mêmes delà grande loi physique de la conservation de l'énergie et de la corrélation des forces. Pour ce savant intelligence et volonté, ces forces mystérieuses, sont elles-mêmes en dehors de la loi de la conservation de la force, telle qu'elle est comprise par les physiciens.

Si je ne me trompe, M. Crookes revient sur une question qu'a du nécessairement soulever le mécanicisme. Descartes, le rénovateur de la philosophie, le fondateur du spiritualisme moderne, avait soumis toute existence matérielle, vivante ou non vivante, aux lois de la mécanique, mais il avait eu la conscience des conséquences, pour l'âme humaine, de sa théorie universelle du mouvement.

(1) Annales des sciences psychiques, Mars, avril 1897, p. 102 et sq. M. VV. Crookes, membre de l'Associntion royale de Londres, a été, en 1898, le président de l'Association Britannique pour l'avancement des Sciences. Dans son discours d'ouverture du 24 septembre, il parle de Télépathie.

Aussi avait-ii admis qirelle possédait une propriété directrice des forces mécaniques. Leibniz a refuté cette manière de voir, donnant pour motit que le changement de direction impliquait un mouvement initial, et il a pensé résoudre la question par 1 hypothèse de l'harmonie préétablie, tandis que d'autres invoquaient déjà un occasionnalisme qui, au fond, ne diffère pasbeaucoup de la conception de Leibniz.

La conservation de la somme totale d'énergie n'est certainement qu'une hypothèse inductive, et de soi indémontrable. Toutefois, comnie elle est devenue, au point de vue des limites si bornées de notre expérience, un j)rincipe fondamental et toujours vérifié dans la nature inorganique, on s'est préoccupé, quand on admet un autre dynamisme que celui des mouvements indéfiniment communiqués et transformés, de savoir comment on pourrait concilier ce dynamisme avec le fait de l'invariabilité de l'énergie. On a fait à ce sujet diverses suppositions. C'est ainsi qu'on a cru pouvoir admettre, dans l'ordre psychique, une action spéciale de la volonté qui jouerait sur les forces de tension de la même propriété de détente ou de décrochement que l'on observe dans le cas des poudres fulminantes. Dans celles-ci des occasions presque insig:nifiantes amènent des effets considérables. Seulement l'occasion est un phénomène moteur, et si la volonté est d'une nature diUérente, comment expliquer son action ? a La question se résout, au

dire de M. Renouvier, par la méthode des limites. Dès que la moindre force suffit pour rompre un état d'équilibre parfait ou mathématique, et mettre en liberté, pour ainsi dire, une quantité quelconque de force vive et accomplir un travail aussi grand qu'on peut l'imaginer, il s'ensuit que le rapport de la force causant la détente à la force déployée, par l'effet de la rupture, peut être supposé aussi petit qu'on le veut, descendre au dessous d'une quantité assignée, quelque petite qu'elle soit. On peut donc affirmer, passant à la limite, que la détente est possible, sans qu'aucune force sensible, aucun mouvement sensible s'introduise dans le système mécanique. Donc enfin le principe de la conservation de la force mécanique peut être maintenu, sans que Ton renonce à considérer la force psychique comme la cause du passage de certaines forces de tension de l'organisme

à des forces actuelles Il suffit de constater ce

lait : que la production de la force psychique ou consciente est suivie, sous certaines conditions, du passage de mouvements simplement virtuels (en état de tension) à des mouvements actuels dans l'organisme, en d'autres termes de mouvements moléculaires insensibles à des mouvements sensibles qui peuvent ne représenter que la même quantité de force vive ou de travail ; et il n'y a rien à chercher au-delà » (1).

(1) Critique philosophujue, 1878, II, p. 185, 286.

Cette explication, en supposant qu'elle soit valable pour les nnouvements moléculaires, serait sans application possible pour les mouvements de masse, lorsqu'il s'agit par exemple du déplacement des objets sans contact.

Dans cette donnée de la force mécanique infiniment petite, nécessaire pour le décrochement, on est allé jusqu'à la supposer égale à zéro, c'est à-dire nulle, mais, comme le remarque M. Dubois Raymond, c'est abuser d'un artifice employé par le calcul infinitésimal. M. Cournot semble hésiter, lui, entre deux solutions : « l*" considérer une grandeur comme devant décroître de plus en plus, et tomber au-dessous de tout degré de petitesse assignable, sans pouvoir démontrer directement que la grandeur finit par s'annuler, porte à croire que l'absence d'une preuve directe de l'évanouissement rigoureux tient à l'imperfection des procédés logiquesdontnotreespritdispose (1); 2" il est bien plus philosophique d'admettre que l'influence de la vie, lasensibilitéou l'irritabilitédes tissus, déterminent momentanément le développement de nouvelles lorces physiques... On pourrait constater des différences (|ui ne pourraient raisonnablement s'expliquer qu'autant qu'on admettrait que les puissances vitales ne se bornent pas à imprimer une direction aux forces physiques, et qu'elles sont

elles mêmes une cause productive de force physique » (1).

Il ne s'agit point ici d'ailleurs du libre vouloir, suivant la remarque de M. Renouvier, mais des phénomènes delà vie et de l'organisation; au fond, la question est la même. On voit, soit dit en passant, à qui M. Claude Bernard a emprunté l'idée de l'action directrice de la vie sur les phénomènes physico-chimiques.

D'autres auteurs ont admis que dans les organismes animés le perfectionnement de plus en plus grand du mécanisme peut arriver à le supprimer. Tel M. de Saint- Venant. M. Boussinesq, lui, après avoir fait la part du déterminisme, pense que la vie et la liberté introduisent des exceptions dans ce déterminisme, les rattachant à des cas d'indétermination mécanique parfaite. Ceci se produirait dans les circonstances où un mobile, arrivé à certains points, pourrait prendre indifféremment deux ou plusieurs directions difTérentes, tout en donnantsatisfaction aux principes de la mécanique. Alors une action extra-physique, extra-mécanique pourrait être l'effet d'un pouvoir directeur.

La difficulté me paraît toujours demeurer entière à moins qu'on ne fasse retour à l'occasionnalisme des Cartésiens, à l'harmonie préétablie de Leibniz. M. Boutroux s'est placé à un point de vue tout difïérent, en admettant, à côté de la stabilité

(l) Traité de V enchaînement des idées fondamentales dans la science et dans l'histoire, I, p. ii73.

(1) Ibid., p. 367 et 379.

Dupuy

clans la nature, un principe de changement absolu, de création proprement dite. De là le titre de sa thèse : De la contingence des lois de la nature. L'univers physique ne serait pas régi absolument et sans exception par des lois mathématiques (1). L'indéterminisme mécanique me paraît encore à prouver, et il n'a point la probabilité pour lui. La thèse contraire a la probabilité, mais elle n'est point susceptible, à mon avis, d'être elle-même rigoureusement démontrée. Par cela seul que nous connaissons des mouvements par communication, par impulsion, nous ne connaissons certainement pas la cause première du mouvement, et nous ne pouvons alfirmer que nous en connaissions toutes les causes possibles. En eflet Texpérience établit, formellement, pour tous ceux qui sont au courant des recherches d'ordre mental étudié expérimentalement, qu'il y a une puissance psychique susceptible de donner lieu à des phénomènes moteurs, avec ou sans l'intermédiaire des mouvements vibratoires infinitésimaux. Cette démonstration faite, la loi de la constance de l'énergie n'est plus qu'une approximation générale et n'est point un obstacle au fonctionnement de la liberté humaine.

(1) Keuouvier, Critique philosophique, 1881, I, p. 305-337.

Page 1