MORALE RELIGIEUSE
L'élément juif est important; il y aurait injustice et erreur grave à le passer sous silence. Israël admet Tamour pour son Dieu (amour tempéré par beaucoup de crainte et ajuste titre), il le reconnaît pour son père, et il professe aussi l'amour du prochain. Le Dieu des Juifs n'est point à l'origine un Dieu universel, il leur appartient en propre, et quant au prochain, c'est, tout d'abord, et essentiellement les descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Toutefois, malgré de terribles exécutions à la façon de l'interdit, suivant la parole de l'Ecriture, la notion d'humanité parut d'assez bonne heure se manifester dans la race élue. Le traitement général de l'Etranger et de l'Esclave en est la preuve. La condition de ce dernier fut relativement bonne, et le premier n'est pas considéré comme un ennemi. Il a évidemment droit à des égards et à des ménagements. « Tu ne fouleras point, ni n'opprimeras l'étranger » (1).
(1) Exode XXII, V, 21 et Exode XXIII, V, ».
Les rapports individuels et sociaux, chez les Israélites, impliquaient certaines notions de droit, d'égalité, de justice, d'amour fraternel et même d'humanité. Chacun est tenu de respecter les biens et la vie de son semblable, faute de quoi la pénalité est réglée par une Justice brutale, celle du Talion : « Œil pour œil, dent pourdent », tempérée, il est vrai, souvent, par des compensations pécuniaires. Or, comme Israël est, avant tout, le peuple élu, le premier de ses devoirs, le principe essentiel de sa morale, est le culte du à son Dieu, le vrai Dieu qui l'a retiré du pays d'Egypte, de la maison de servitude. L'Ethique, ici associée à de nombreuses pratiques religieuses, ne devait guère s'en distinguer. En elle-même elle est élémentaire.
Après l'évolution de la tradition juive survient le christianisme, chez lequel il y a à distinguer, dès ses origines, certaines tendances auxquelles il n'a donné qu'une suite incomplète, associées à d'autres tendances qui sont fondamentales dans son histoire. Tout d'abord, il fautconstater la paternité de Dieu, sa providence qui n'avaient jamais été si péremptoirement affirmées, bien qu'admises antérieurement, son amour pour ses créatures, leur fraternité mutuelle qui découle de ce fait qu'elles sont les enfants du Père céleste, leur égalité parfaite qui est la condamnation implicite de l'esclavage. Dieu nous ayant aimés le premier, nous sommes tenus aussi de l'aimer, et en tant que hères de nos semblables, nous devons les aimer
' comme nous inême. Ces principes énoncés, comme le résumé de la loi et des Prophètes, sont la formule générale sous laquelle se présente la loi nouvelle. Soit dit en passant, il y a ici une remarque essentielle à faire, c'est que nous devons aimer notre prochain comme nous-mème, pas plus que nous-mème, expression qui impliquerait le dévouement. La donnée israélite n'est pas encore dépassée.
Mais l'exemple de Jésus-Christ proposé à l'imitation des fidèles, comme un Idéal réalisé: a 11 nous a laissé un exemple, pour que nous suivions ses traces », entraîna une modification profonde dans la doctrine de l'Amour. Le Christ s'était dévoué pour le genre humain, il était l'Agneau pur et sans tache, offert en propitiation pour les péchés de tous, cartel était incontestablement, d'après la tradition juive, le rôle des victimes. D'où il résulte qu'à l'imitation du divin Maître, nous devons aussi nous immoler pour le service de Dieu et de Jésus-Christ; nous devons nous dévouer pour notre prochain, et, par conséquent, l'aimer plus que nous-mème, bien qu'il puisse nous haïr et nous persécuter. Or, cet amour agrandi, exalté pour Dieu notre père, pour Jésus-Christ notre frère et pour chacun de nos semblables, paraît avoir très particulièrement, quand il se manifeste, un caractère individuel, et ne s'adresse d'aucune façon à cette collectivité qu'on appelle la Cité, la Patrie, la Société ou l'Etat qui en est le type le plus élevé. Plus tard, lors-
qu'après la disparition du Maître, la notion d'Eglise fut intervenue, on la considéra, avec saint Paul, comme étant le corps même du Christ, et, en aimant l'Eglise, c'est encore au Christ lui-même que notre amour s'adresse.
La môme modification de la doctrine de l'Amour s'est aussi produite dans certaines théories contemporaines. C'est ainsi qu'au nom de l'Altruisme, Comte exige que l'homme se dévoue à l'humanité. Ziégler, se faisant le porte-paroles de Socialistes conscients ou inconscients, exige que tout individu se sacrifie à la Cité, à la collectivité, à la Société. Le Positivisme primitif et le Socialisme qui, sous ce rapport, ne font qu'un, se sont donc inspirés du Christianisme, dans l'espèce, mais ne l'ont nullement imité.
On voit d'après ce qui précède, la morale individuelle et la religion procéder, essentiellement, d'un seul et même principe, savoir l'Amour, et celui-ci, restreint par le Juif aux hommes de sa foi et de sa race, prendre une extension singulière, puisqu'il s'adresse désormais à toute créature humaine. La grâce divine n'est plus le privilège d'une petite peuplade, « salutaire à tous les hommes » elle s'oflre indistinctement à tous, Israélites ou Gentils, esclaves ou libres. Quant aux rapports d'ordre général qui résultent de l'état de société, ils ont paru n'avoir qu'une médiocre valeur aux yeux de Jésus-Christ, qui s'est contenté de dire que son royaume n'était point de ce monde, et qu'il fallait
rendre à César ce qui appartient à César. Rien ne ])rouve que, pour lui, l'Amour eût un rôle quelconque à jouer dans les rapports de cette nature. Il commande l'obéissance comme saint Paul et rien de plus. Mais ce dernier a apporté ici un correctif nécessaire, quand il a dit : « Jugez s'il est juste devant Dieu d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ».
La conception du mal, d'après la morale religieuse chrétienne, se rapproche de celle que nous voyons dominer dans le monde antique. Les païens se sont proposé d'apaiser la colère des dieux, ou seulement de leur être agréables par le sacrifice ou de simples oflrandes. Dans la donnée de l'apaisement du courroux céleste, le mal était évidemment pour eux autre chose qu'une erreur ou un moindre bien. Chez les Juifs, il en fut de même et leurs sacrifices avaient le caractère d'expiation, fait général chez les Sémites. Conformément à la tradition qui a régné jusqu'à ce jour parmi les chrétiens, ce caractère d'expiation pour apaiser la colère de Dieu, est attribué à la mort du Christ. La doctrine de saint Paul, devenue celle de l'Eglise, est on ne peut plus catégorique à cet égard. Jésus est mort pour nos oflenses et nous a ainsi rachetés des suites du péché, savoir de la condamnation éternelle. Toutefois on ne saurait se dissimuler que l'enseignement personnel de Jésus- Christ ne soit quelque peu dissemblable. En effet, il invite tous les pécheurs à la repentanceetàTamour pour Dieu,
le père commun des hommes, et il déclare à ceux qui répondent à son appel que leur foi les a sauvés; et cela, sans faire intervenir toujours et quand même, comme condition sine quâ non le sacrifice expiatoire de sa vie. Quoi qu'il en soit le sentiment du péché, la repentance et le pardon du péché semblent être le fondement même des rapports nouveaux établis entre Dieu et l'Homme, par le ministère de Jésus-Christ (1). L'expiation, par la mort sur la croix, ne serait-elle point une conception, surtout théologique, inspirée par le Judaïsme antérieur? Vrai ou faux, ce jugement est assez naturel, surtout lorsque l'on songe aux paroles suprêmes prononcées par le Christ, avant
(1) D'après les Synoptiques, il semblerait que la rémission des péchés (xcpe^i; «[xapricuv) peut consister dans le pardon, après repentance, ou dans le pardon obtenu par l'expiation personnelle de Jésus-Christ. Ainsi Mathieu (ch. XXVI, v. 25) parle du sang répandu pour la rémission des péchés. Dans la même circonstance, Marc dit : Le sang versé pour beaucoup (ch. XIV, v. 24). Luc : La nouvelle alliance en mon sang versé pour vous (ch. XXII, v. 20),
Il y a là sans doute des nuances et, dans l'ensemble, un certain manque de précision, mais ce qui est très net, c'est que Marc dit que Jean-Baplistc prêchait le baptême de repentance, pour la rémission des péchés (ch. 1er, v. 4). De même Luc : Jean-Baptiste prêchait le baptême de repentance, pour la rémission des péchés (ch. III, V. 3). Le côté moral et anecdotique domine singulièrement dans les trois premiers évangiles. La théologie en est fort restreinte.
Dans l'évangile selon saint-Jean, à tendance très différente, il est question du pardon des péchés, mais il n'est rattaché nulle part à l'idée d'expiation. « Va et ne pèche plus », est-il dit à la femme adultère. C'est le pardon gratuit.
crexpirer : Eloï, Eloï, lamma sabachthani ? (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?)
Rien n'est plus éloigné du christianisme que de considérer le mal comme une erreur ou un moindre bien.
L'Amour de Dieu est le premier des devoirs. Ce principe est le germe d'une révolution considérable, absolument étrangère comme origine à une révolution analogue provenant de la philosophie (1). Cet amour pour Dieu entraîne, comme conséquence, certaines obligations qui peuvent, l'expérience ne l'a que trop prouvé, se trouver en désaccord avec les lois humaines. Les pouvoirs politiques doivent être respectés, obéis d'une manière générale, parce qu'ils représentent l'autorité souveraine, confiée par Dieu lui-même aux conducteurs des peuples. Mais, parfois, ces pouvoirs se mettent en opposition avec la loi divine, auquel cas le devoir d'obéissance à celle-ci s'impose impérieusement. Condamnation formelle de la pensée antique, pour laquelle la cité est religieuse par essence, et ce caractère s'attache à toutes ses manifestations dans l'ordre civil. Le christianisme, d'ailleurs, avait autre chose, dans sa terre d'origine, que des antécédent théocratiques tendant à identifier le citoyen et le croyant, l'enfant d'Israël et l'élu de Dieu. En entrant en captivité, les Juifs
(1) La distinction des lois naturelles ou divines et des lois humai* nés, fuite par Socrate.
étaient sortis des conditions analogues au caractère religieux uniforme de l'antiquité gréco-romaine. Le pouvoir civil n'était plus et ne pouvait plus être le pouvoir religieux; la distinction était d'ailleurs déjà établie, depuis le règne de Saul, mais peut-être facultative avec celui-ci, elle devenait obligatoire avec un souverain étranger. Le judaïsme eut ses martyrs préférant obéir à Dieu qu'aux hommes. Le christianisme, enfant et héritier d'Israël, eut l'occasion d'exercer, sur une échelle infiniment plus grande, les revendications de la conscience religieuse. Juifs et chrétiens ont affirmé, à la face du monde, l'existence d'un droit sur lequel l'autorité civile n'a aucun empire, et, par conséquent, sous ce rapport, la prééminence de l'individu sur la collectivité, la cité, l'Etat. Il y a là un principe essentiel et nouveau, absolument étranger à la cité antique, lequel a dû être parfois
mis en lumière, par des circonstances accidentelles, mais qui était la conséquence directe et nécessaire de la souveraineté sans limites et de la paternité de Dieu. Plus tard des confusions ont pu s'établir à nouveau, après le triomphe général du christianisme en Europe; on a pu revenir à la donnée de l'ancien paganisme, sous l'empire de régimes que dominait de haut la théocratie du Pontife suprême. On ne pouvait plus être religieux qu'à la façon du Souverain, et qui cessait d'être religieux, de cette manière, perdait sa qualité de membre de la cité, pouvant être frappé dans sa personne et dans ses
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biens. Néanmoins ces confusions, quoique durant encore, n'ont plus qu'une influence restreinte, grâce à l'importance qu'a prise, de nos jours, la notion du droit personnel, cette véritable caractéristique de la Révolution française.
La prédication du Christ ne faisait, et ne pouvait faire qu'un cas médiocre de la vie présente, qui n'était, pour lui, qu'une préparation à la vie à venir, au royaume de Dieu. Les premiers disciples crurent même, généralement, que ce royaume devait se réaliser à échéance prochaine, et sur la terre même. Dans de pareilles conditions, et ce monde et tout ce qui nous y attache ne peuvent avoir qu'une valeur des plus restreintes. En conséquence les richesses, qui nous détournent si aisément de la seule chose nécessaire, sont condamnables et condamnées : le riche est un suspect. La pauvreté est honorée, mise en contraste avec la richesse. Notre corps, la pâture attendue des vers, n'est qu'un peu de poudre revenant à la poudre; on ne saurait le tenir en aucune estime. Cependant il nous offre une utilité certaine dans sa capacité, son aptitude pour la douleur. Jésus-Christ a souffert dans son corps pour nos péchés, nous devons l'imiter et souffrir corporellement, soit pour nos propres péchés, soit pour ceux d'autrui. De là les souffrances imposées à ce misérable corps, de là les tortures si diverses qu'on lui a infligées.
Dans ce que je viens de dire, il y a un ensemble de conséquences dont les unes paraissent
légitimement déduites de ce que nous croyons savoir de l'histoire du Maître, et dont les autres reposent sur une erreur certaine, relativement à la manière dont le Christ doit être imité. Sans doute il y a un passage de l'Ecriture qui nous enseigne que chacun doit charger sa croix, comme il l'a fait lui-même. Humiliations, persécutions, tortures, la mort même peuvent être infligées par ceux qui s'opposent à la bonne Nouvelle, à l'Evangile; mais de ceci il ne résulte point que, sous une forme ou sous une autre, nous devions être tous les jours de notre vie, nos pro|)res bourreaux. L'Ecriture ne l'mipose point explicitement, catégoriquement, et cela n'a jamais été exécuté qu'à titre d'exception, si nombreuses ses exceptions soient-elles.
Ici nous reconnaissons le fruit d'un idéal tourmenté, poussé à Textrême, qui conduit évidemment à une morale et à une vie qui ne sauraient être ni la morale ni la vie du grand nombre. Des moines, des solitaires d'abord, puis le communisme des couvents s'y peuvent astreindre sans doute, mais pourbien des motifs la société humaine, prise dans son ensemble, ne saurait accepter des conditions analogues d'existence à celles qui se pratiquent dans les monastères. On ne peut voir, dans cette vie sur la corde raide, que le fruit d'une hypothèse ne pouvant paraître vraiment légitime qu'à ceux qui ont rompu plus ou moins complètement avec leurs semblables. En tant qu'hypothèse, iln'yaqu'à laisser faire ce qu'inspire la conscience individuelle,
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mais rimpossibilité cViine généralisation, par la pratique, est une réfutation suffisante de ceux qui s'inspirent de ces visées. Pareille morale ne saurait être générale et tel est bien cependant le caractère que Téthique doit offrir : elle doit être commune à tous, la même pour tous. Des erreurs de ce genre doivent néanmoins être respectées, parce qu'elles répondent à des exigences particulières de consciences, manquant de lumières suffisantes, il est vrai. Le monde transformé en une moinerie immense, et abstraction faite de la fin prochaine de Thumanité, en supposant qu'elle pût continuer à vivre, que deviendrait son. destin? Que chacun s'interroge soi-même. A pareil banquet de la vie, combien peu voudraient prendre part parmi les admirateurs du collectivisme religieux?
C'est aussi un idéal quelque peu maladif qui, . sous les auspices de saint Paul, a fait considérer le mariage comme un état inférieur de la nature humaine. Dans la vie d'un apôtre, une femme, des enfants pouvaient être une gêne, un embarras sérieux. C'est là un point de vue tout personnel, pouvant être vrai pour saint Paul et pour d'autres, mais qu'on ne saurait généraliser sans pousser à un véritable suicide de l'espèce humaine, bien propre à réjouir l'ame d'un Shopenhauër. Il peut être bon, à beaucoup d'égards, d'imiter saint Paul, comme lui-mêmeétaitunimitateurde Jésus-Christ;
toutefois, sur ce point particulier, nous sommes en
réalité en présence d'exceptions, qui doivent être aussi limitées que possible.
Le Maître n'étaitévidemmentpas un économiste, ni même un socialiste. Considéré comme tel, en 1848, par les uns, par les autres comme un montagnard (j'ai vu à l'aurore de la seconde ré|)ublique certaine image représentant Jésus le montagnard), il n'en est pas moins certain que peu de temps après le supplice du calvaire, se sont produits des actes à caractère socialiste très accentué. C'est ainsi que tous les nouveaux disciples ont commencé par vendre leurs biens, et que le prix, mis à la discrétion des apôtres, formait une masse commune à l'usage de la collectivité des fidèles. C'est un fait que l'on constate, mais ce n'est point un exemple qui dût être suivi à tout jamais. Il est même probable qu'il n'a jamais existé qu'à Jérusalem. Nous voyons dans les Actes que Paul vivait de son travail propre pour n'être à la charge de personne, et il rappelle la chose dans ses Epîtres. Dans un autre passage de l'Evangile, nous voyons aussi que les fidèles de l'église de Corinthe (1) sont invités à donner, dans la mesure de leurs moyens, ce qui iujplique l'existence de propriétés individuelles. A cette idée du communisme chrétien, demeuré selon toute apparence un fait local, se rattache peut-être la mention à diverses repri-
(1) Première épltre aux Corinthiens, cli. XVI, v. 2.
SCS, dans les Kpîtres, de collecles faites ou à faire pour les saints qui étaient à Jérusalem.
Ce communisme chrétien ne pouvait durer qu'à titre d'exception. Il dut y être renoncé, complètement, lorsque la ferveur initiale se fut tempérée, ne fût-ce que parce qu'une pareille pratique ne pouvait être sérieusement généralisée, même entre les fidèles. En efTet, la nature humaine ne se prête que très difficilement à la suppression de la propriété personnelle. Ce n'est que plus tard, lorsque les solitaires ou moines se groupèrent entre eux, que la vie collective put être reprise dans des conconditions de discipline et d'abnégation absolue, qui peuvent seides lui donner et lui conserver son caractère essentiel. Le communisme est à ce prix. Donc il n'est et ne j)eut être qu'une exception.
La solidarité entre les membres de la famille chrétienne est incontestable. Le principe est excellent en lui-même. On voit néanmoins combien il est facile de tomber dans l'exagération, et dans l'erreur, si l'on veut trop généraliser en donnant à ce principe un caractère absolu. Une société monacale vit pour la tombe; ceux qui en font partie n'aspirent qu'à la tombe. Essayez donc de ramener la grande société à un pareil idéal, qui n*est et ne peut être qu'individuel, ou limité à un petit nombre d'individualités. Que deviendrait cette grande société, comme progrès et développements de tout genre, si elle s'inspirait exclusivement du : Frère il faut mourir! On sait d'ailleurs que la vie mona-
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cale, que la pratique des austérités, ou même de ce qu'on peut appeler la crucifixion de la chair, ne sont pas choses seulement propres à la religion chrétienne qui a eu, sous ce rapport, de nombreux précurseurs en Orient, précurseurs dont la race n'est point éteinte. Il y a donc là un fait humain, sans aucun doute, mais on ne saurait dire qu'il soit chrétien, en lui-même et par lui^Tiême, bien que la doctrine chrétienne en ait été, et en soit encore l'occasion, pour nombre de gens qui pensent ainsi atteindre à un plus haut degré de sainteté et de mérite, hypothèse que je n'ai point à discuter.
Nous savons que Jésus-Christ a aimé les pauvres, en quoi il a eu grandement raison, et qu'il n'aimait guère les riches, au moins ceux de sa nation, qui étaient sans doute de mauvais riches. Faut-il faire des sentiments du Maître sous ce rapport un principe général? Faut-il condamner la richesse et ne rechercher que la pauvreté? Fautd vendre tout ce que nous avons et le donner aux pauvres? Pratiquement, c'est chose impossible, ne fût-ce que par le motif très simple qu'il n'y aurait personne pour acheter. Supposez néanmoins qu'on applique pareille règle à l'humanité toute entière, et vous comprendrez le sort qui lui serait réservé comme développement économique. Il y a, nous le voyons dans l'Evangile, tel principe dont la réalisation restreinte n'a sans doute aucun inconvénient sérieux, mais qu'il faut bien se garder de généraliser. Kant nous a montré toute
I iinportnnec (le la généralisation pour la direction (le notre vie morale. Et on peut dire que, par sa conduite, chacun prouve qu'il est de cet avis.
L'idée de sanction est profondément gravée dans Tesprit de Tliomme, aussi Ta-t-il appliquée à toutes les législations. Or, si elle existe à titre de nécessité dans les lois humaines, elle y existe aussi à un autre titre. Une morale dépourvue de sanction peut être imaginée dans un monde vieilli, mais personne n'oserait en faire un fruit naturel et spontané de la pensée primitive.
Sous ce ra|)port, le christianisme est à la fois l'écho et la confirmation de la doctrine générale qui domine et inspire l'histoire. Il n'a même de raison d'être que si l'idée de sanction est absolument vraie. Toutefois, il y a ici une remarque très importante à faire. L'obéissance à la loi morale est-elle subordonnée purement et simplement à notre intérêt bien entendu, ou bien cette obéissance découle-t-elle d'un motif supérieur à l'intérêt lui-même?
On a combattu la morale chrétienne comme étant une morale intéressée, sous le prétexte spécieux et faux que tout ce qui est intéressé est immoral. Or, s'il arrive maintes fois, ce qui n'est pas douteux, que certaines adhésions au christianisme soient intéressées, cela ne prouve nullement que le principe fondamental de la morale chrétienne ne soit l'amour pour Dieu, ce Dieu que nous aimons, dit l'Ecriture, parce qu'il nous
a aimés le preniier (l). Si nous sommes les serviteurs dociles et attentifs de sa loi, est-il impossible d'admettre que c'est la reconnaissance qui nous sollicite et nous guide, et hon la recherche de récompenses ([uc l'on doit considérer comme un véritable surcroît? Le Bien, aimé pour luimême, n'est point si rare dans l'humanité. On n'a qu'à interroger son propre cœur, et aussi un peu celui des autres.
(1) L'amour pour Dieu, traité de paUiologique par Kant, est irapossible d'après lui. Un tel sentiment sous cette forme peut être difficile à comprendre, mais celui de la reconnaissance l'ost-il ?
Kant entend par amour pathologique un amour qui réside dans un penchant de la Sensibilité (Fondements de la métaphysique des mœurs, traduction Barni, p. 23).
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