‹ Les fondements de la moraleChapitre 21 sur 62 · GO ILE · texte numérisé non relu

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voilà le critérium de l'acte qui a une valeur morale (1). « Si peu vraisemblable que la chose paraisse au premier coup d'œil, je pense que la justice elle aussi a sa source dans la pitié » (2). « Le très grand et très éclatant mérite de Kant,en morale, est d’avoir concilié la liberté avec la nécessité » (3). « La théorie de Kant nous délivre d’une erreur capitale qui était de faire résider la nécessité dans l’esse (le noumène, l'intelligible) et la

liberté dans l’operart (le phénomène, l'expérience);

elle nous fait comprendre que c’est le contraire qui est vrai. La responsabilité morale de l'homme porte ostensiblement sur ce qu'il fait, mais au fond sur ce qu'il est » (4). Il y a donc une liberté intelligible, mais il n’y a point de devoir. La liberté n'est point phénoménale, elle a précédé notre

(1) Zbid., p. 1138.

(2) Ibid., p. 80.

(4) Schopenhauër attribue à la théorie de Kant une origine platonicienne. Voici quelle serait la pensée de Platon : « Les âmes, avant qu’elles soient tombées dans les corps et entrées dans diverses voies, ont la liberté de choisir telle ou telle existence, pour -ensuite l’accomplir, en se conformant à tel ou tel genre de vie dans un corps à ce convenable, car une âme peut choisir de vivre en

lion comme de vivre en homme, Mais cette liberté, une fois l’âme

tombée dans ces diverses voies, est enchaînée.,.. Cette liberté

dépend de l'organisation du vivant, elle se meut par elle-même, mais se dirige suivant les désirs qui naissent de l’organisation ». Ibid., p. 84-85. La premiére condition serait l'état nouménal de Kant, la seconde l’état empirique. Dans le premier. cas, liberté ;

dans le second, nécessité,

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naissance et alors elle a fait son choix. Celui qui est né bon restera bon, celui qui est né méchant restera méchant. Le moraliste n’établit aucune loi qui commande, il constate ce qui est, voilà tout.

D'autre part, le monde où nous nous mouvons est un monde d’apparences; il est le plus mauvais des mondes possibles, d’où la nécessité de détruire l'être et la vie. La moralité consiste dans la négation pratique d’un tel monde, dans la négation pratique du moi ou de l’égoïsme. Par le renoncement, il. faut arriver à l'abolition du vouloir, à l'anéantissement de soi-mème, et aboutir ainsi à l'unité absolue : tous les individus font partie d’un seul et même être (monisme). |

Pour ne pas interrompre une filiation naturelle, J'ai parlé de Schopenhauër avant de faire la part de Maine de Biran. D’après celui-ci : « L'activité proprement dite ou la liberté est un sentiment, une aperception immédiate interne » (1). « La libre activité s’identifie au moi lui-même » (2). « Le sujet moi, réduit à ses propres limites, se

concentre dans le sens de l'effort » (3). « Le sentiment primitif du moi n'est autre que celui d’une

force libre qui agit, où commence le mouvement musculaire par ses propres déterminations » (4).

(1) Maine de Biran, édit, Cousin, IV, p. 249..° (2) Zbid., LIL, p. 25.

* (3) Zbid., II, p. 53.

(4) bid., III, p. 299,

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« Je veux, j'agis, done j’existe » (1). « Ma volonté est le principe ou la cause de mes déterminations et actes libres » (2).

Cette volonté, cette activité proprement dite, cette libre activité aurait-elle en nous un rôle exclusif ou s'associerait-elle à d’autres facultés ?

« L'homme s’entend dans le concret comme un

composé primitif de deux éléments, savoir

1° d’une force active qui s'aperçoit immédiatement dans ce qu'elle sait et perçoit ; 2° d’une organisation vivante qui peut être dite se sentir ou se mouvoir spontanément, mais qui ne s aperçoit pas ou ne sait pas quelle vit et sent » (3). Aomo

duplex in humanitate, comme l’a dit Boerrhaave

(Morbi nervorum).

Cette force active est-elle simple absolument ou bien n'est-elle que la synthèse nominale de deux propriétés distinctes ?

« La faculté de percevoir et celle de vouloir ou

d'agir sont bien réellement indivisibles dans leur

origine et ne sauraient être séparées d'aucune manière. Comment se fait-il donc que les métaphysiciens se soient accordés jusqu'à diviser en deux classes l’entendement et la volonté? » (4).

Tout ce que cette force moi opère par une libre 4

activité, déployée sur les parties de l’organisation

(1) Zbid., VX, p. 195.

(2) Zbid., IV, p. 263.

(3) 4bid., III, p. 52.

(4) Zbid., IT, p. 176.

qui lui sont soumises, est exclusivement perçu

par la conscience et s'y redouble ou s'y réfléchit. Tout ce qui sort de la libre activité tombe sous les lois nécessaires de la nature morte ou vivante et appartient à la physique (1). « L'attention, faculté mère de l’entendement qui n'est qu'un mode d'exercice de la volonté, ou plutôt qui est la volonté même, présente aux phénomènes des sens ou à ses propres actes » (2).

La volonté est donc comme le rayon direct et l'entendement ou l'intelligence comme le rayon réfléchi. Au fond, c'est toujours le même principe, savoir la volonté qui est en cause, quelle se redouble ou non, qu'elle se réfléchisse ou non. Nous voici donc arrivés à reconnaître, ce semble :t-il, résolument, catégoriquement, après une longue

évolution de la pensée, que le moi de l’homme, que

sa nature mentale n'est autre chose que la volonté.

Il y a quelques pages de Maine de Biran qui

n'existent point dans l'édition Cousin. Etant donnée la voie un peu étroite que suit sa pensée, je suppose qu’il n’y a pas plus abordé la morale proprement dite qu'il ne l’a fait dans les quatre volumes que ]j ai sous les yeux et qui ont paru en 1841, Il admet d’ailleurs pleinement la liberté et la responsabilité de l'homme, tout en n'ayant jamais employé à ma connaissance l'expression de libre

arbitre.

(1) Zbid., IV, p. 88-89.

(2) Zbid., IL, p. 234.

Maine de Biran n’est intervenu dans mon expo -

sition entre Kant, Schopenhauër et M. Renouvier que pour ne pas négliger absolument l ordre historique.

M. Renouvier occupe une place à part en philosophie. Il s'est prononcé trop catégoriquement contre la métaphysique, d'ordre purement rationnel, pour ne point éviter d’essentialiser la nature mentale de l'homme dans la volonté. On le sait, le fondateur du néo-criticisme est à la fois diseiple de Kant, qu'il blâme comme métaphysicien, et de Hume, qu'il loue fort comme phénoméniste. Dans de telles conditions, M. Renouvier ne pouvait suivre une autre voie que celle qu'il a prise, en faisant acte d'adhésion au phénoménisme. Pour lui, l'esprit humain est un groupe de faits, soumis à des formes ou lois spéciales qui en constituent comme l'ossature, la charpente. Ces faits sont d'ordre sensitif ou passionnel, intellectuel, volontaire. Dans sa pensée, la primauté doit évidemment appartenir à ces derniers, car 1] n’est certainement ni un passionnel, ni un intellectualiste, malgré la part LE Me qu'il fait à la raison, et c'est par le rôle qu'il assigne à la volonté qu'ilse montre

l'héritier direct et très légitime de ce qu'il y a de | 4

meilleur dans la pensée de Kant. Substantialiste, il aurait évidemment mis l'essence de l’homme dans la volonté.

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