MORALE SCIENTIFIQUE
La morale, considérée comme scientifique, a un point de départ certain dans Ja tradition sensualiste. Helvétius ne voit, dans l'Éthique, qu'une Physique des mœurs, une branche des sciences naturelles. La porte se trouve ainsi largement ouverte au positivisme de Comte. Pour celui-ci, l'objectif prime le subjectif qui n'en est que l'expression incertaine ou illusoire. La morale, à vrai dire, n’est autre chose qu'une Physique des Mœurs, ayant son point de départ dans l'Histoire naturelle de l’homme. Les mêmes termes, on le voit, se reproduisent, et on pourrait croire à une répétition, à une imitation.
L'objectif étant la principale et presque l'exclusive matière de la connaissance la morale scientifique fut, dans cette donnée, tout naturellement la morale sociale, et telle est bien la doctrine qui fleurit de nos jours au sein du positivisme. Cette philosophie, ayant son point de départ exclusif dans l'expérience externe, n’a d’autre méthode à suivre que d'observer les faits particuliers, puis d'induire, de généraliser, et alors
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l'Ethique n’est et ne peut être que le fruit de cette. généralisation. Enhistoire naturelle, quand il s’agit de zoologie, il est impossible de distinguer la morale des mœurs. De même en est-il fatalement pour l'humanité dont lindividu procède, tout comme un animal quelconque procède de sa propre espèce. Dans un cas, comme dans l’autre, l’'Individualité n’est qu’un phénomène fugitif et: d'une valeur plutôt négative. Au fond, et telle était bien la pensée de Comte, elle est moins qu’une apparence puisqu'il la qualifie d’abstraction. « IL n'y a de réel que l'humanité, surtout sous le rapport intellectuel et moral » (1). De cette affirmation, il est utile de rapprocher cette pensée de Pierre Leroux que l'humanité forme une unité réelle, substantielle, d’où solidarité intime de tous ses membres. ‘
Je dois préciser et accentuer l'influence de Comte sur le positivisme contemporain. Ge philosophe a reconnu : « L’extrême accroissement fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme individuel à l'organisme collectif ». « La biologie ne saurait être complètement constituée sans l'intervention prépondérante de la sociologie ». Ainsi l'influence de l'association sur le développement biologique et par conséquent sur la physiologie cérébrale (disons la psychologie), a été clairement indiquée par le maître lui-même.
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(4) Philosophie positive, IV, p. 590.
M. de Roberty s'est placé sur le même terrain et inspiré des mêmes idées, tout en les dépassant, lorsqu'il a développé son hypothèse bio-sociale, « Rien ne défend de conjecturer que cet homme psychologique soit, non une cause, mais un effet; non un facteur, mais un produit et que les véritables causes, les véritables facteurs sont les conditions biologiques et les conditions sociales » (1). « En conséquence, la psychologie, loin d’être considérée comme une science indépendante de Îa science immédiatement supérieure (sociologie), pourra être regardée, au contraire, comme une dépendance, un prolongement de la sociologie, et comme une étude qui ne saurait devenir une science constituée que lorsque la sociologie aura atteint son plein développement » (2). « La société façonne, développe, je dirais presque crée l’individu psychique » (3).« L'individu apparaît partout comme le laboratoire où agissent les forces sociales, où elles se rencontrent et se combinent avec les forces organiques, pour produire les résultats psychiques » (4). « L'homme social est le produit d’une action séculaire de la société, d’une pénétration lente et graduelle de l'individu par le milieu social » (5).
1) Sociologie, p. 187.
2) Jbid., p. 188.
3) Ibid., p. 195.
4) Jbid., p. 193.
(5) Zbid., p. 197.
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Avant M. de Roberty, et obéissant à une influence analogue, Lewes, en Angleterre, a déclaré, dans son ouvrage : The Physical basis of Mind, que les facultés spécialement humaines de l'intelligence et de la conscience ne pouvaient être que les produits de Îa coopération des facteurs sociaux avec les facteurs biologiques.
La morale scientifique a pris une physionomie particulière avec l’école de la solidarité sociale qui n'est elle-même qu'une branche gourmande du positivisme. Que signifie, au Juste, cette expression de solidarité ? Ce terme a un sens juridique, celui de responsabilité commune à deux ou à un nombre quelconque de personnes. Il a
aussi une acception différente, quand il s’agit de
la solidarité organique, auquel cas il s’agit de la relation nécessaire d’un acte de l’économie avec tel ou tel autre acte différent (1). Cette solidarité
pouvant, à mon avis, s'entendre également d'un
fait anatomique en connexion rigoureuse avec tel autre fait anatomique. Ïl y a enfin la solidarité morale telle que l'ont entendue MM. Renouvier et Marion (2).
Je n’ai à tenir compte, dans Île cas actuel, que de l'espèce de solidarité comparable à l'organique, et qui est précisément la solidarité sociale. Je cède la parole à M. Izoulet.
(1) Littré, Dictionnaire de la langue française. (2) H. Marion, La Solidarité morale.
La solidarité sociale ou morale a ses racines dans les profondeurs du monde physique. Les corps simples agissent et réagissent les uns sur les autres, profondément. L'indépendance apparente fait place à une interdépendance réelle. Ainsi la solidarité est un fait positif universel, fondamental, non pas seulement d'ordre sociologique, mais aussi d'ordre biologique et même d'ordre chimique (1).
L'interdépendance étroite des milliards d’animalcules (cellules) composant un animal constitue la solidarité positive (2). Les cellules sont des individus, elles constituent des individualités physiologiques, possédant à elles seules toutes les propriétés essentielles de la vie. Elles peuvent s'agglomérer, s'associer; aussitôt apparaît dans l'agrégat le phénomène de la division du travail, c'est-à-dire que les cellules se spécialisent, et de similaires deviennent différenciées. Et, conséquence de la spécialisation, la coordination et la subordination s'imposent (3). L'organisation con- siste dans une division du travail, c'est-à-dire dans une spécialisation et une coopération, c'està-dire dans une solidarité (4). Des corps simples on passe aux cellules ou protozoaires, de ceux-ci
(1) Izoulet, La Cité moderne, métaphysique de la sociologie, p. 10.
(2) Zbid., p. 437,
(3) Zbid., p. 37,
(4) Zbid., p. 446.
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aux métazoaires ou pluricellulaires, ou animaux. De ces derniers nous passons aux hyperzoaires qui constituent les sociétés animales ou agrégats d'agrégats, autrement dit la cité (1). L'association est créatrice. Par le fait de l'association, la cellule est modifiée, transformée, elle acquiert des aptitudes nouvelles (2). La pensée n'a pas toujours
existé, l’homme primordial ne pensait pas (3).
L'association a créé l'intelligence animale (4). Elle crée la raison et la liberté (5). Le citoyen est im-
mergé dans la cité comme l’animalcule dans l'ani-,
mal. C'est la cité entière qui sent, pense et agit en lui et avec lui, par lui et pour lui (6). Ce n'est pas l'individu, c'est la cité qui est raisonnable et libre, religieuse et législative, industrieuse, savante et artiste, pensante et parlante (7). L'interdépendance ou solidarité des individus, dans le corps social, est aussi positivement vraie que l’interdépendance des cellules dans le corps animal (8). La solidarité est le fond et la base de toute sociologie et de toute morale (9). Le corps physique
(1) Izoulet, sbid., p. 65.
(2) Zbid., p. 34.
(3) Zbid., p. 145.
(4) Zbid., p. 194.
(5) Zbid., p. 54.
(6) Zhbid., p. 357.
(7) Jbid., p. 371.
(8) Zhbid., p. 450.
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est une morale en acte et le corps politique une morale en puissance (1). Le fait moral est essentiellement réductible au fait social, L'homme a un moral parce qu'il est citoyen, c'est-à-dire membre d’une cité (2). Moralité et socialité sont choses rigoureusement identiques. L'humanité ne nous montre pas une cité faite, mais une cité en train de se faire (3).
Ce qu'il faut adorer, s’écrie M. Izoulet, dans un accès de lyrisme, n'est point la patrie, ce n'est point l'humanité (Comte), c'est la cité. Quel sera, en effet, le fruit certain de cette bio-sociologie : « L'âme humaine ploiera sous le poids des félicités » (4).
L'hypothèse générale que je viens de développer a pour fondement métaphysique et logique le {üoy d’Aristote et l'unité réelle, subtantielle de l'humanité, d’où la solidarité nécessaire de tous ses membres (Pierre Leroux). Ici la conception est large et intelligible; tandis que ramenée à la cité, c'est-à-dire aux innombrables sociétés répandues à la surface de cette terre, elle est mesquine et semble une réminiscence du clan ou tribu primitive. Chacune de ces sociétés constituera-t-elle un &üov particulier ? Quelle que soit sur ce principe lopinion particulière de M. Izoulet, il n'en est moins cer.
(1) Zbid., p, 438.
(2) Zbid., p. 457.
(3) Ibid, p. 466.
(4) Jbid., p. 76.