‹ Les fondements de la moraleChapitre 23 sur 62 · A MATTER · texte numérisé non relu

A MATTER

tain que la formule en est un organisme vivant de sa propre existence. La solidarité des parties constituantes dans cet organisme, leurinterdépendance est un fait nécessaire, une loi de nature pour les simples. En montant de ceux-ci aux composés, aux agrégats, aux agrégats des agrégats, l’évolution doit inévitablement conserver le même caractère. Tant et si bien que la même nécessité existant pour les corps simples, les protozoaires, les métazoaires et les hyperzoaires, la solidarité n'est point un idéal à réaliser, mais une chose déjà faite. La cité en train de se faire serait une contradiction pure et simple. Elle est faite, comprend et justifie toutes les manifestations de l’activité humaine : le sentiment, la parole, la pensée, la raison, la liberté (!!), la législation, l’industrie, la science, l’art et même la religion. Elle est en un mot tout ce que l’imagination peut concevoir. A l'individu qu'est chacun de nous de se contenter du reste. |

Un certain ministre de la République, imbu des doctrines de M. Izoulet, a déclaré que l'Etat avait pour morale celle de la solidarité morale reposant sur une base scientifique, c'est-à-dire inébranlable. On comprend sans peine qu'une éthique livrant âmes, corps et biens à la société, c'est-à-dire à l'Etat, doit être la bienvenue pour celui-ci, qui ne demande pas mieux que d’être affranchi de toute entrave. C’est la conception de Hegel qui revient après avoir suivi une autre filière et qui avait un

certain correctif dans l’autocratie d’un seul maître. T'andis que la solidarité des démocraties égalitaires nous réserverait la plus intolérable des servitudes, sans aucune espérance d'y voir mettre un terme. Ce serait la liberté perdue, sans retour, au nom de ce qu’on appelle la science.

Le divorce devrait-1l donc se consommer entre la République et la Liberté ?

Telle n’est point la pensée de M. Izoulet. D’après lui, les cellules s’agrègent (on ne sait pourquoi); puis, au nom du principe de Îla division du travail (quine se comprend que chez des êtres dont l'intelligence fonctionne déjà), ces cellules se spécifient, se coordonnent et se subordonnent. L'égalité n’est donc plus qu'une chimère et scientifiquement, ce qui est vrai ce sont les classes dirigées et les classes dirigeantes, c'est-à-dire l'infirmité originelle d’une part et l'aristocratie due à un processus intérieur de l’autre. Cette aristocratie ne pourrait-elle faire une certaine place à la liberté?

Je suis naturellement conduit à dire quelques mots de l'individu, dans l'ancienne acception du terme que n'a pas complètement reniée l’auteur de La Cité moderne. La Cité étant tout : sentiment, pensée, parole, raison, religion, morale, etc., ce qui réduit l'individu à rien, on est stupéfié d'apprendre que: « il est principe et fin, mais que l'association est moyen » (1). Une négation, un

(1) bid., p. 539.

néant, en soi-même, être à la fois principe et fin, tandis que la société, qui est tout, serait un moyen pour faire passer, sans doute, ce néant à l'être, voilà certes de quoi confondre une intelligence ordinaire. |

L'individu n’a évidemment d'autre morale que le rôle à lui assigné par la société; des droits naturels? il n’y faut pas songer; des devoirs ? oui dans le sens de l'instinct social, comme le pensait Darwin (1). Toutefois, dans cette donnée, comment comprendre les paroles suivantes : « Personne peut-être encore sur la terre ne sait ce que c'est que le devoir » (2). % i

Un autre point de départ non moins certain de. la morale scientifique est dû à la grande hypothèse de l’évolution, telle que l’a conçue Darwin. Celui-ci fait provenir la morale de l'instinct social, de l'amour et de la sympathie qui se rencontrent déjà chez les animaux. Pour l’homme, comme pour ceux- ci, la satisfaction de l'instinct est un plaisir qui sollicite à l’action ; cependant il est probableque, | dans beaucoup de cas, les instincts se perpétuent, chez les êtres qui en sont doués, par la seule force de l’hérédité sans le stimulant du plaisir. La conscience est le rappel et la comparaison de nos actions; c'est un caractère spécial à l’homme, chez lequel la transformation de l'instinct social animal

Per QU

en sens moral (ou conscience) est accomplie. La morale est modelée par la nature particulière des instincts primitifs, elle n'est donc point immuable.

Le vrai principe sur lequel repose la morale n'est point le bonheur personnel ou le bonheur général, c'est le bien général, ce qui signifie la prospérité, la santé physique ét morale de la communauté. « Le bien général, dit Darwin, est le moyen qui permet d'élever, dans les conditions existantes, le plus grand nombre d'individus en pleine santé, en pleine vigueur, doués de facultés aussi parfaites que possible ». De plus, l'espèce humaine, dans sa totalité, ne pouvant être le vrai but de nos actions, la morale naturelle (et avec elle le bien général) s'arrête aux limites de la communauté (1). Darwin reconnaît, d’ailleurs, que le bien de la communauté et le bonheur de l'individu coïincident habituellement. « C’est revenir, suivant la remarque de Guyau, par une sorte de détour à l’utilitarisme ». L'homme, étant comme imprégné par l'instinct social, est mûü par lui vers le but suprême de la morale. Ainsi se trouve écarté le reproche de placer, dans le vil principe de l'égoïsme, les fondements de ce que notre nature a de plus noble, à moins cependant qu'on n'appelle égoïsme la satisfaction que tout animal éprouve lorsqu'il

(1) Voilà qui est on ne peut plus Anglais, et l'histoire d’un pays résumée d’un seul trait, Dupuy 6

obéit à ses propres instincts, et le mécontentement qu’il ressent quand il en est empêché.

D'après Spencer, la morale chez l'homme esten correspondance, non plus seulement avec le règne animal, comme chez Darwin, mais avec l'Univers lui-même. Aussi a-t-elle un côté physique (comprenant l'astronomie, sans doute), un côté biologique, un côté psychologique, un côté sociologique ; et il y a une entière correspondance entre l’évolution morale et celle qui est propre à la physique, disons la nature. En effet, le progrès de l’humanité est une partie du développement qui embrasse tous les êtres. La fin marquée de ce progrès, le bonheur, n’est qu'un cas particulier de la fin totale assignée au développement de l'ensemble. La morale ne peut donc être séparée de la cosmologie. Ce qui est absolument bon ne peut être que ce qui produit un pur plaisir, un plaisir sans mélange d’autre peine. Le bonheur n'est point une fin dernière, mais une fin prochaine. Les bons et les mauvais résultats de la conduite sont les conséquences nécessaires de la nature des choses. La science morale doit déduire des lois de la vie et des conditions de l'existence quels sont les actes qui tendent à produire le bonheur, et quels sont ceux qui tendent à produire le malheur. La morale étant une application particulière de la doctrine de l’évolution, doit avoir surtout un caractère déductif.

L'homme est le produit de l'Univers qui le

RS

faconne à son image. Pour vivre, il doit s'adapter

à son milieu, à l'Univers, et la morale, dont le but

est le bien, est la science des degrés successifs de cette adaptation. Au point de vue individuel, la moralité n'est point une faculté propre ; c'est un ensemble de sentiments et d'idées produit par les impressions accumulées, fixées et devenues héréditaires. Car, de même que l’intuition de l’espace provient d'expériences accumulées et organisées, de même les expériences d'utilité accumulées et organisées ont produit des modifications nerveuses correspondantes qui, par transmission et accu* mulation continue, sont devenues, chez nous, certaines facultés d’intuition morale, sans aucune base apparente dans les expériences d'utilité individuelle. Le plus grand bonheur de l’homme est l'aptitude à satisfaire ses besoins de toute nature, et son adaptation complète à la vie sociale, à son milieu (Spencer avait dit d’abord à sa destination). Les sentiments les plus adaptés au bien-être de tous, sont les sentiments altruistes. L'humanité marche dans le sens de leur développement. Son évolution moraleest un progrès nécessaire, qui sera réalisé tôt ou tard. Le progrès n’est point un accident mais une nécessité. Le mal et l’immoralité doivent disparaître; il est sûr que l’homme doit devenir parfait. Nous voici en plein millénium.

L'évolution (qualifiée en premier lieu par Spencer de loi du progrès) a pour loi de passer de l’uniformité à une variété harmonieuse ; elle procède de

SLA NE cite

l'homogène à l’hétérogène. Elle a pour principe fondamental la permanence de Ja force: physique,

psychologie, morale, sociologie en dépendent. Ce principe de toute science et de toute morale, est en lui-même un a priori. Tout dans l'Univers est force et transformation de forces. Le rayonnement solaire est l’origine des forces physiques, celles-ci, des forces vitales ; les phénomènes moraux, sociaux sont de la chaleur transformée. L'évolution a un rhythme essentiel, ou mouvement d'aller et de retour, lié aux résistances que la force rencontre. La permanence de la force qui s'annonce actuellement par le rhythme, se révèlera, plus tard, par l'équilibre. Il y a également une oscillation par défaut d'équilibre entre l'individu ou la société. Or, tout rhythme tend à un équilibre final ou harmonie véritable. Cet équilibre sera le maximum de la perfection et du bonheur. Il est donc l'objet propre de la morale. |

Le mécanicisme est de pleine évidence le principe fondamental de l’évolutionnisme de Spencer. Or, bien et mal, dans la donnée propre de la cinématique, sont des termes ne pouvant avoir qu'une valeur conventionnelle, plutôt nulle. 11 y a des résultantes, des mœurs quelconques, il n’y a point de morale. Tel est le dernier mot du mécanicisme. |

Depuis Darwin, lun des plus déterminés parmi

les moralistes scientifiques, me paraît être Guyau,

évolutionniste à sa manière, Son programme est

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