CÔTÉ EMPIRIQUE DE LA MORALE
Kant a voulu faire de la morale une science et, à l'exemple des mathématiques, une science basée sur des à priort. Comme l’a dit Schopenhauër, la nature humaine est le fondement dernier de la moralité (1), et pour découvrir ce fondement, il ny a quune route à suivre, celle de l’expérience (2). À titre de confirmation, on doit invoquer un témoignage qui me parait d'importance majeure : celui de l’histoire, qui nous montre que nombre de peuplades conduites par leur conscience témoignent, avec un développement intellectuel très restreint, d’une moralité assez élevée. Rien n'empêche d'admettre que cette moralité fût un caractère général des hommes primitifs, avant
(1) Schopenhauër, op. cit., p. 119.
(2) Hbid:, p.103.
ON
que les passions égoïstes ne les eussent mis en guerre les uns avec les autres. On connaît les lésendes antiques de l'Age d'or, de l'Eden. Les philosophes chinois, qui en avaient sans doute recueilli de semblables, ont dit que l’homme avait été créé bon. Ainsi, moralité originelle très probable, régression plus ou moins profonde de cette moralité.
Il y a là un fait qui me paraît avoir pour lui
toutes les vraisemblances. Mais, au point de vue subjectif, il en est d’autres qui ne me paraissent
pas moins intéressants. Ainsi la pitié, l'amour des hommes, l'amour de Dieu, faits que nous retrouverons parmi les auxiliaires de Ja morale, ont une nature empirique évidente; aussi Kant les a-t-il
rejetés de la morale telle qu'il r'entendait. Je cite-
rai aussi une circonstance bien connue. Nombre d'individus, après avoir admis certaines théories morales, les rejettent finalement, mais leur pratique de la vie n’en est point sensiblement modifiée, et, tout en estimant le crime un fait noïimal et salutaire dans la société, ils se gardent bien d’en commettre. Ils continuent à s'inspirer de leurs règles de conscience, dont leurs nouvelles croyances auraient dû faire bonne justice, Cette conscience continue à vivre malgré Je mécanicisme, malgré le naturisme qui, pour certains, ne sont qu'un frontispice. Bien peu des théoriciens dont
je parle, peut-être aucun, n'a fait comme cet apô-
tre militant (un conférencier) de la sélection naturelle par la bataille de la vie qui, à Paris, sachant