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qu'une femme âgée avait de l'argent, en l’assassinant et en la volant, usa du droit du plus fort, qui est la loi de nature.
Dans l’état de civilisation, on rencontre souvent cette contradiction intime de la théorie et de la pratique, qui n’a de raison d’être que parce la conscience survit, malgré tout.
Les faits que je viens de passer en revue appartiennent incontestablement à l'expérience. C'est l’histoire, c'est l'observation intérieure qui mettent en relief certains côtés pratiques de la morale. Mais il y aurait insuffisance avérée à s'en tenir là Je prends d’autres exemples, dans ce que dit Jouffroy, sur le but passionnel et le but égoïste chez l’homme, condamnables sans doute dans certaines conditions, et qui ne sauraient l'être dans toutes. En effet nous avons été créés avec des appétits, des instincts, des passions qui sont légitimes en eux-mêmes, puisqu'ils sont en rapport avec notre destinée, et qui cessent de l'être ou peuvent cesser de l'être dans divers cas. De même en est-il pour l'intérêt personnel, l’égoisme, si l’on veut, qui est légitime tant qu'il ne porte tort à personne. Nous sommes donc en présence d'autres éléments empiriques, bannis généralement, mais à tort, du domaine de la morale. C’est la règle suprême, c’est la raison qui doit faire la différence des choses.
La morale est évidemment un fait très général, mais l’existence d'une règle des mœurs est-elle
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vraiment universelle? Celaest contesté, sans doute, par certains récits qu'on ne peut accepter qu avec réserves, non seulement parce que les voyageurs peuvent avoir étudié la question avec des idées préconçues, mais encore parce qu'ils n'ont pas généralement reçu une préparation psychologique suffisante, pour avoir la compétence nécessaire à de pareilles recherches. D'ailleurs, de même quil y a un âge où, faute de développement intellectuel, la règle des mœurs ne peut avoir aucune application, il ne serait pas impossible que, chez des hommes solitaires, isolés, sans aucun lien social, il y eût absence complète de préoccupations morales. Ces hommes existent-ils? Le fait de la vie en société
implique des règles de conduite. Celles-ci étant
données, les conditions générales de déchéance, relativement à l'état primitif, présenteront fatalement des différences, parfois même des contradictions. La chute, plus ou moins profonde, altère peu ou beaucoup la constitution morale de l'homme, mais arrive-t-elle à la dénaturer absolument ?
Les peuplades les plus dégradées, à tous égards, peuvent, sous l'influence de l’éducation et de l'exemple, remonter rapidement l'échelle de la moralité. De ceci il y a une raison essentielle : l'unité fondamentale de l'esprit humain, sous toutes les latitudes. De l’ensemble des traditions et de certains faits actuels, il paraît résulter que les notions de bien et de mal existent, à des degrés
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de pureté ou d'obscurcissement variables, chez tous les peuples. Le bien, l'honnète, le mal sont des mots que l’on retrouve dans les idiomes les plus divers, et qui ne sont pas sans signifier quelque chose et sans impliquer quelques règles de conduite. Le fait constant c'est la distinction établie entre ce qu'on doit faire et ce qu'on ne doit pas faire. Quant à la matière même de la morale, elle peut varier dans des limites assez étendues, et c'est la conséquence nécessaire de la déchéance générale que l’état de guerre individuel ou collectif a déchaîné sur l’humanité. Les inégalités et les contradictions possibles dans les règles des mœurs de peuplade à peuplade, ou de peuple à peuple sontmême inévitables, car on ne saurait admettre l’uniformité de la dégénérescence dans l'humanité tout entière. Ce qui peut varier aussi, ce sont les théories sur lesquelles la pensée religieuse, philosophique, scientifique a fondé la morale. Mais ce qui ne varie point, c'est le fait même de l'existence d’une morale à physionomie multiple, sans doute, mais qui n'en est pas moins un élément essentiel de notre nature mentale.
Ainsi la moralité, comme l’a dit M. de Quatrefages, est un des caractères propres de notre espèce. Il y a là un point de départ fondamental pour toute théorie éthique, relevant de la philosophie proprement dite; il y a là une observation certaine qui doit concourir à légitimer la valeur de l'éthique elle-même. Il ne s’agit point ici de
Vraie métaphysiquequintessenciée, mais de faits patents, visibles, clairs. | k
Maintenant arrive une question subsidiaire :
l'expérience subordonna-t-elle la morale à la religion? Les idées religieuses sont-elles la pierre angulaire de toute moralité ?
En fait, toutes les races sont pourvues d'une moralité plus ou moins inférieure, lorsqu'elles ont vécu vis-à-vis des autres ou d’elles-mêmes sur le pied de guerre. Les peuplades pacifiques, mieux avantagées sous ce rapport, doivent-elles leur supériorité à des religions supérieures elles-mèmes? Le fétichisme, le culte des ancêtres, celui
des forces de la nature, celui des héros divinisés,
celui des bons et des mauvais esprits nue peut
entrer en comparaison quelconque avec le mono-
théisme sémitique ou européen que l'on a certainement en vue lorsqu'on parle des origines religieuses de la morale. Lorsque celle-ci a un caractère élémentaire, il est impossible de la rattacher, par une filiation quelconque, aux premiers essais de religiosité que je viens de mentionner. Ces
premiers essais pourraient fort bien d’ailleurs être
consécutifs à la violation des données morales originelles.
J'ajoute que si on a pu contester, avec quelque vraisemblance, l'existence assurée et constante
des ébauches du sentiment religieux, si réellement
il en était quelquefois ainsi, les notions morales ne sauraient avoir alors une origine religieuse,
IH n'y a point d’ailleurs que les primitifs chez lesquels on ne saurait déduire une genèse quelconque entre la religion et les idées morales. Prenons les nombreuses populations de l'Orient qui se rattachent au Bouddhisme. Le culte dont on honore Çakya-Mouni, les ancêtres, les bons et les mauvais esprits, tout cela fait un mélange, religieux, sans doute, mais probablement vide de toute notion précise de la divinité. La morale de Confucius est le fondement essentiel de l'éthique pratiquée par ces populations, mais impossible de la faire procéder des religions qui se sont groupées sans constituer aucune unité. Ainsi, pas plus chez certains civilisés qui comprennent une partie très considérable de l'humanité, que chez les primitifs eux-mêmes nous ne pouvons déduire, ni logiquement, ni en fait, la morale ou les morales des religions mises en cause. On me répondra qu'il en est tout autrement de la tradition Judéo-chrétienne et que celle-er est le vrai fondement de la moralité chez les juifs et chez les chrétiens. Je veux bien admettre que les préceptes de l’Ecriture soient, pour les chrétiens fidèles, la source d’une morale très pure et très élevée, mais la morale stoïcienne n'en serait-elle point une pour ne point s'inspirer du Dieu de l'Evangile? Lorsque le christianisme a paru sur la terre, il y a trouvé la morale déjà installée non seulement chez les juifs, mais aussi chez les païens. Telle est l'opinion déjà citée d'un homme auquel, dans l'espèce, on voudra bien
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accorder une certaine compétence. « Or, quand les Gentils qui n'ont point la loi font naturellement les choses qui sont de la loi, ceux-ci n'ayant point de loi sont loi à eux-mêmes (autonomes), Is montrent par là que l'œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience rendant témoignage ».
Je me range à l'opinion de saint Paul (4).
(1) Epiître aux Romains, ch. IT, v. 14, 15.