DE L'OBLIGATION MORALE
Nous savons que, d’après Socrate, nous pratiquons nécessairement le bien qui est notre vrai bonheur, par cela seul que nous le connaissons. Le savoir vertu, comme je l’ai déjà dit, est aussi une doctrine de Platon, qui admet que la volonté tend naturellement au bien. Un véritable déterminisme psychologique nous oblige à bien agir. La discipline du juste milieu, entre les extrêmes, est la règle pratique d’Aristote. D'après le stoïcisme, pour lequel la douleur n'est pas un mal et le plaisir nest pas un bien, il y a, dans ce qu'on peut appeler sa première manière, plutôt une convenance (+è xx0%xoy) qu'une véritable obligation à vivre conformément à la nature. Ce précepte fut lui-même modifié dans le sens de pratiquer une vie se conformant à la raison, et la convenance se transforma ainsi en o/fictum, terme beaucoup plus expressif quant à l'obligation, mais peut-être insuffisant encore et qui ne traduit pas exactement le xx0%xov (D).
- (1) V. Renouvier, Critique religieuse, 1884, p. 51 et s.
L'obligation morale n'existe point pour l’école d'Epicure et le sensationnisme qui en est issu. Mais celui-ci a cherché l'explication du fait qui empiriquement ne peut être contesté.
Hume paraît être le premier qui ait vu, dans 1e châtiment, l'origine de l’idée même d'obligation, | châtiment pouvant procéder soit des lois ellesmêmes, soit de l'effet antipathique que nos mauvaises actions sont susceptibles de produire chez nos semblables. Bentham, plus tard, n'admet d'autre origine à l'obligation que la sanction légale. Stuart Mill l'interprète comme n'étant qu'un effet plus ou moins artificiel de la crainte du châtiment soit humain, soit divin, soit intérieur, dans le fait du remords, qui est la sanction donnée par la conscience. Le même philosophe donne encore une autre explication. L'association des idées des intérêts, voilà le principe de l’obligation, de même que la conscience est une association d'idées. Les intérêts s'associent nécessairement dans l'intelligence, ce qui nous nécessite à les associer pratiquement. Ce sentiment de l'obligation morale est appelé à disparaitre. D’après Bain, le sentiment de l'obligation, dans ce qu'il a d’impératif, n’est pas seulement la crainte du chàtiment, mais c'est encore l'imitation de l'autorité extérieure : Ja conscience est une imitation, en nous, du gouvernement hors de nous. C’est une répétition du dehors par le dedans. Attribuer à l'éducation de l'enfant l’origine exclusive de l’idée
d'obligation, c'est encore se placer au même point de vue, faisant dériver la morale d’un simple dressage, dû aux circonstances extérieures.
Darwin a traité la question d'une manière vraïment originale. À son dire, le verbe impérieux : devoir, semble impliquer, tout simplement, la conscience d'un instinct persistant, Inné ou en partie acquis, lequel nous sert de guide bien que nous puissions lui désobéir. Cet instinct persistant est l'instinct social. Lorsqu'une passion violente entraîne et fait mal agir, la réflexion saisit le fait accompli et le souvenir de la défaite subie par l'instinct social prend la forme du remords. L'obligation morale est la conscience d’une direction imprimée à notre volonté, par toute une série d'activités antécédentes; elle est la conscience du déterminisme par lequel nos ancêtres nous sollicitent à pratiquer le bien social.
Avec Spencer, la même thèse s'agrandit singulièrement, Les expériences héréditaires, devenues des instincts, s’affirment avec unesuprème autorité dans les sentiments altruistes qui y répondent. Cette suprême autorité n'est que la suprême néces sité de l’état d'équilibre final vers lequel tendent tous les individus. Cette autorité est-elle vraiment impérative, vraiment obligatoire? Non, car l’autorité des grandes règles de justice n’est pas une contrainte morale, mais une contrainte physique provenant de l'habitude; c'est une sorte de nécessité subjective résultant de notre constitution,
qui, elle-même, résulte des impressions accumulées à travers les ages. Cette tendance, grâce à l'hérédité, a pris la forme d’une intuition. Les nécessités de notre pensée, façonnée par les choses, correspondent aux nécessités des choses ellesmêmes. En vertu même de la vie sociale est né, et
s'est développé en nous, un sentiment de coerci-
vité qui nous porte à faire passer le présent après l'avenir, et nos désirs personnels après les droits des autres. Ce sentiment n'est d’ailleurs que transitoire et correspond à un état social inférieur. Un jour viendra où la conduite morale étant devenue la conduite naturelle, le devoir finira par être toujours un plaisir. Les sentiments moraux guideront les hommes aussi exactement et spontanément que le font aujourd’hui les sensations. Au sacrifice même, à tous les actes que nous regardons comme pénibles s’attacheront de telles joies qu'il y aura, entre les hommes, une sorte de concurrence pour le dévouement : partout et toujours le plaisir de chacun sera identique au bien de tous (1).
La théorie de Guyau, tout en se rattachant à l'évolutionnisme, est indépendante des précédentes. Il admet en principe que la morale, fondée uniquement sur les faits positifs, peut se définir : la science qui a pour objet tous les moyens de conserver et d'accroître la vie matérielle et intellectuelle, L'instinct universel de la vie, tantôt
(1) Spencer, De la morale évolutionniste.
inconscient tantôt conscient, fournit à la science morale sa seule fin positive. L'idéal moral est donc l’activité dans toute là variété de ses manifestations. La révélation‘du devoir est en même temps la révélation d’un pouvoir qui est en nous. Le devoir n'est qu'une expression détachée du pouvoir qui tend à passer nécessairement à l'acte. La vie se fait son obligation à agir par sa puissance d'agir. Le devoir est une surabondance de vie qui demande à s'exercer et à se donner. Ce qu'on appelle obligation ou contrainte morale est, dans dans la sphère de l'intelligence, le sentiment de la radicale identité de la conception et de l’action: l'obligation est une expansion intérieure, un besoin de parfaire nos idées. en les faisant passer dans l'action. Je puis, donc je dois.
Je présenterai quelques critiques relativement aux conceptions de l’obligation, telles que les comprend la morale évolutionniste. Instinct individuel, instinct social dus à lP’influence combinée de l'habitude et de l'hérédité, ou bien seulement confirmés et fortifiés par cette double influence, 1 s’agit là toujours d’impulsions biologiques prenant un caractère psychologique, lorsqu'elles arrivent à devenir conscientes. Malheureusement, avec la conscience, arrivent la réflexion et l’analyse avec leurs effets destructifs. Lorsque, étant donnée l'obligation, nous admettons que nous nous trouvons en présence, non d'un devoir inconditionnel, et, à ce titre, s imposant absolument à la volonté,
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mais d'impulsions natives, transmises par l'hérédité, et que les habitudes ancestrales ont consolidées en nous, si un intérêt puissant nous sollicite, il brisera la barrière fragile que la nature a pu nous imposer, mais qu'elle est impuissante à nous faire respecter. Science fatale que celle qui nous montre le caractère positif, mais illusoire de l'obligation ainsi comprise. Expliquer dans l’espèce, c'est détruire le sentiment du respect pour le commandement, et avec ce sentiment détruire la morale elle-même.
Sous une forme différente, Guyau remonte aussi au sentiment de la puissance de l’action qui cherche à se réaliser, c'est-à-dire, au fond, à un instinct profond de notre nature, conscient et inconscient, pour donner une explication de l'obligation, qui est le besoin de vivre, setraduisant par la psychologie et la biologie. Ainsi pour Guyau également, le devoir c’est un instinct s'appliquant à toutes les énergies vitales. Mais alors aussi, l'obligation n'est qu'une illusion que dissipent la réflexion et l’analyse. « L'esprit scientifique est le grandennemide tout instinct ; c'est la force dissolvante par excellence » (1). « Tout instinct tend à se détruire en devenant conscient » (2). « Le sens moral, si on le dépouille de toute autorité vraiment rationnelle, se trouve réduit au simple rôle d’obsession constante
(1) Guyau, Essai sur la morale sans obligation ni sanction, p. 52. C : Fe ï cé (2) {bid., p. 53. ï