‹ Les fondements de la moraleChapitre 46 sur 62 · IN · texte numérisé non relu

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d'idées, ce qui n’est relatif qu'à des faits secondaires; montrer par exemple, comme n'ayant jamais été qu'un obstacle à la civilisation le système féodal et théologique, dont l'établissement a été, au contraire, le plus grand progrès provisoire de la société et sous l’heureuse influence duquel elle a fait tant de conquêtes définitives... Les 1nstitutions et les doctrines doivent être regardées comme ayant été à toutes les époques, aussi parfaites que le comportait l'état présent de la civilisation... De plus, dans leur période de pleine vigueur, elles ont toujours eu le caractère progressif et en aucun cas elles n’ont eu le caractère rétrograde... » (1). « La civilisation est assujettie à une marche progressive, dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés, suivant les lois naturelles que peut dévoiler l'observation philosophique du passé » (2). Le véritable esprit général de la sociologie dynamique consiste à concevoir chacun des états sociaux comme le résultat nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant » (3). « Le mouvement social est soumis nécessairement à d’invariables lois naturelles, au lieu d'être régi par des volontés quelconques » (4). « Il faut toujours concevoir les phénomènes sociaux

(1) Système de politique positive.

(2) Système de politique positive, p. 133.

(3) Cours de philosophie positive, IV, p.263. (4) Cours de philosophie positive, IV, p. 267.

comme inévitablement assujettis à de véritables Jois, comportant régulièrement une prévision rationnelle » (1). |

Pour le saint-simonisme d’abord, pour le comtisme ensuite, la période intermédiaire entre l’antiquitéet la Renaissance ou l'ère moderne, semblait constituer une difficulté grave, relativement à la marche progressive continue et sans aucun retour rétrograde de lhumanité. Une distinction ingénieuse, plutôt que vraie,parutaux novateurs détruire toute difficulté. Après avoir admis en principe que la caractéristique du progrès c'est surtout l’organisation, et que le moyen-âge a joui d’une organisation puissante, on doit considérer la période finale de l'antiquité et celle quia suivi le moyen-âge comme des époques critiques, préparantd’une part la constitution féodale et théocratique du moyenàge, et d’autre part la constitution sur des bases positives de l’âge contemporain. Dans celui-ci, on reverra en présence, comme jadis, en dehors de toute influence révolutionnaire, et un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel scientifique chargé, lui, du gouvernement des âmes. Cette dernière utopie procède en droite ligne de Saint-Simon ou du D' Burdin.

Comte, n'ayant point accepté la gravitation comme la grande loi de l’histoire (au dire de Saint- Simon elle régit l'univers sous tous les rapports,

(1) Zbid., p. 230.

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dans ses détails, comme dans son ensemble), il crut donner cette loi fondamentale de l'histoire dans sa conception des trois états successifs : « l'état théologique préparatoire, l’état métaphysique transitoire et l'état positif final ». « elle est, dit-:11,la loi fondamentale de l'évolution humaine »(1) qu'il a découverte en 1822, « dans ces trois états généraux, passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de spéculations » (2).

M. Comte, on le sait, a été le premier à ne point justifier, par lui-même, la loi des trois états, par où passerait toute intelligence spéculative. Il a pu sans doute sucer dans son enfance le lait de la théologie; il n a jamais été métaphysicien, du moins avec quelque conscience de l'être; enfin, à l'exemple de son maître Saint-Simon, il est revenu aux idées religieuses mais en le laissant bien Join derrière lui. On l’a vu définitivement tomber en pleine théologie, en adoration finale de l'humanité (le grand Etre), du grand fétiche (la terre) et du grand milieu (l’espace). Telle est la trinité positive dont il fut le pontife accepté et officiant. Qu'on imagine Copernic, Galilée, Newton revenant au système de Ptolémée !

Conclusion : la loi fondamentale de l’histoire n’en est pas une et la nature, en créant M. Comte, n'a pas justifié la prévision de Kant. M. Littré lui-même

(1) Zbid., VI, p. 409-410, (2) Zbid., IV, p. 463.

au lieu de trois états en admet quatre sous le nom d’âges : le premier est l’âge des besoins, le second l'âge des religions où le moral se développe, le troisième l'âge de l'art, le quatrième est l’âge de la science (1).

Hegel, qui plane toujours à des hauteurs inaccessibles, se représente l'histoire comme une partie du mouvement nécessaire de l'esprit universel, lequel arrive à l’état concret dans l'humanité. Il a donné une théorie de l’évolution sociale en trois moments dont la fin est la liberté (ce qui signifie la nécessité). En réalité, c'est l'Etat qui est, pour ce philosophe, le produit naturel de tout le mouvement de l'histoire. Le point de départ de toute chose c’est l'esprit pur, le non être autrement dit, qui arrive à se réaliser concrètement par l'évolution de l'idée, mais celle-ci ne se manifeste pas partout dans l'humanité; elle en néglige la plus grande partie, savoir les peuples non historiques, limitant son action à la Chine, l'Inde, la Grèce, Rome, les Germains. Le mouvement est progressif de l’est à l'ouest. Le premier moment a trait à la Chine et à l'Inde : c'est le règne de l'infini; le second, à la Grèce et à Rome : c'est le règne du fini et de lindividu; le troisième à l'Allemagne qui synthétise le fini et l'infini. Comme on le voit, non seulement Hegel est très exclusif, dans sa conception des lois de l'histoire, mais encore il nous montre une idée

(1) Paroles de philosophie positive, p. 46.

d'humeur voyageuse, allant d’un peuple chez un autre, de telle sorte que lorsque le progrès s'affaisse quelque part, il s’exalte ailleurs et qu’ainsi l’humanité continue à s'élever toujours. Néanmoins à l'avenir il n’en sera plus ainsi, relativement à ces flux et reflux, car le progrès maximum a fixé définitivement sa demeure en Allemagne, les autres nations devant se contenter du rôle inférieur que l'esprit leur accorde.

Schelling reconnaît que le cours de l'Hisbie n'a pas été celui d’un progrès continu. Schopenhauër trouve qu'elle nous montre toujours la même chose sous des formes diverses : Zadem sed alter, telle est sa véritable devise. Au dire de M. de Hartmann, il y a trois périodes d’illusion dans l'humanité : La première est celle de la patrie terrestre; la deuxième est celle du paradis (résurrection et immortalité); la troisième est celle du progrès qui fait représenter la nature et l’humanité comme des parties d’une évolution unique.

Spencer, le grand métaphysicien de l’évolution, admet deux lois essentielles qui régissent non seulement les destinées de l'humanité, mais celles de la nature entière. Procédant en droite ligne comme inspiration de son précurseur Héraclite, il pose en principe : 1° un état progressif qui précède des oscillations en sens inverse, suivies d’autres oscillations dans le sens du mouvement primitif avec un gain total dans chaque série partielle et de durée indéfinie; 2° un état d'équilibre ou d'arrêt

du mouvement, auquel doit succéder une phase de désintégration ou de retour au point de départ primitif ou matière cosmique, c'est-à-dire la déchéance absolue. Donc au progrès, avec des correctifs en sens contraire, succède le regrès. Après avoir atteint les rives fortunées du millénium, l'humanité est condamnée à un recul qui n'aura d'autre terme que sa disparition du globe.

Un socialiste de marque, M. de Greef, a dû avouer, récemment, qu'il y a « dans l'humanité des régressions partielles et même générales qu'il est impossible de se dissimuler » (1). « Progrès et regrès, dit-il encore, sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau soit supérieur, soit inférieur » (2).

On commence à ne plus trop se reconnaître dans ces lois fondamentales de l'histoire qui déterminent, en dehors des volontés particulières, le cours des actions humaines. Ces lois, si elles existent, sont-elles progressives où non? Faudrait-il en revenir plutôt à certaines assertions pessimistes qui nous arrivent comme un écho lointain de l’antiquité? D'après Polybe : « Tous les états, toutes les entreprises suivent la même marche; toute chose s'élève, tend vers un certainétatde perfection, enfin déchoit et tombe ». Au dire de Sénèque, la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle.

(1) Le transformisme social, p. 121.

(2) Zbid., p. 370

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