‹ Les fondements de la moraleChapitre 47 sur 62 · PO RE · texte numérisé non relu

PO RE

N'est-ce point encore une pensée analogue que Vico a développée dans la Science nouvelle? N'a-t-il pas prétendu, lui aussi, ramener l'histoire à des lois nécessaires sinon constantes. Il a admis trois âges historiques : l’âge divin qui correspond au patriarcat, l’âge historique qui correspond à l'aristocratie et l'âge humain ou la civilisation qui correspond à la démocratie d'abord, puis à la monarchie, quand

la première se corrompt. Si la monarchie elle-

même se corrompt, alors conquête par un peuple supérieur ou retour par l’anarchie à la barbarie (qui aurait dû constituer un quatrième âge), où se reconstituent à nouveau le patriarcat, puis l’aristocratie; tel est l’ordre immuable des destinées (1). La science nouvelle nous montre des lois établies par la providence, de telle sorte que la destinée des nations a dû, doit et devra suivre le cours indiqué par elle (la science nouvelle). De cette manière est tracé le cercle éternel d’une histoire idéale, sur lequel tournent dans le temps les his- Loires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence, leur fin (2). C’est ainsi qu'au processus succède le regressus, au flux le reflux, aux corst les ricorsi.

Nous voici donc en présence, en fait de lois fondamentales de l’histoire, de deux théories : l’une

optimiste, l’autre sensiblement pessimiste. Entre

(1) La science nouvelle, trad. Michelet, IE, liv, V. (2} 4brd., L'p: 411; 412:

les deux, il y en a une troisième à caractère mixte. Je vais discuter la question générale :

1° La loi du progrès doit être inhérente à la nature humaine, sans aucun caput mortuum.

2° Elle ne se prête à aucune alternance dans sa marche; elle n abandonne point un rivage, comme le flot de la mer, pour se porter vers un autre rivage.

3° Elle doit avoir des effets toujours constants, ininterrompus. Tout phénomène contraire, tout phénomène de déchéance n’a nécessairement qu'un caractère illusoire. |

4 Etant inhérente à la nature humaine, elle a toujours existé et existera toujours. La voie du perfectionnement est indéfinie.

5° Elle implique la prévision des événements : le présent engendré du passé est gros de l'avenir. Le savant est un homme qui prévoit.

6° Cette loi enfin est la justification péremptoire du passé, tout évoluant sous sa direction suprême.

Or 1° la loi du progrès n'est point inhérente à la nature humaine, car il y a des peuplades qui ont des caractères si élémentaires, dans leur état individuel et social, qu'on a eru pouvoir les assimiler aux hommes primitifs eux-mêmes n'ayant éprouvé à peu près aucuns changements ou modifications appréciables. De plus, il y a certains peuples qui, après avoir progressé, ont présenté des arrêts séculaires ou des reculs immenses. Certaines races semblent poursuivre un idéal de perfectionnement,

d’autres n'en ont point ou n’en ont plus. Si la loi existe, elle se ramène à un fait particulier non susceptible de se généraliser partout. Le char de la civilisation écrase les arriérés, ou les civilisés les suppriment.

2° Elle ne se prête, ai-je dit, à aucune alternance, dans sa marche, de facon, pour ainsi dire, à toujours occuper la scène et à ne rien perdre du mouvement acquis. Mais alors il faudrait admettre, malgré toutes les évidences contraires, que, non seulement moralement mais physiquement, l'humanité ne constitue qu'un seul et même organisme. Ainsi une amibe sur le corps rudimentaire de laquelle on voit s'élever alternativement une protubérance, puis une autre.

Au point de vue de ce prétendu va-et-vient historique, on a pu invoquer l'exemple d'un pendule ou celui de ces oscillations, à immense envergure, telles que les décrivent les corps célestes, dans les solitudes infinies de l’espace. Mais quel est le proorès de ce mouvement oscillatoire et quel en est le regrès ? La terre ou grand fétiche de M. Comte s'embellit au printemps et s égaieen automne mais, considérée en soi, la translation est toujours la même. Si d’ailleurs nous revenons au va et vient de l’histoire, je demande qu'on m'en montre Îa série chez les Chinois et chez les Hindous; qu’on me la montre aussi chez les nations ou dans les civilisations qui ont complètement disparu.

Quoi qu'il en soit, l'existence substantielle de Dupuy LS

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l'humanité constituant un E&ov, comme disait Aristote, un vivant unique nest point à discuter. C'est un rêve métaphysique plus ou moins excusable, chez Hegel, qui savait bien, lui, ce qu'il faisait, mais qui à l'heure présente hante encore la pensée de gens qui méprisent profondément la métaphysique et en font sans le savoir. C'est une catégorie de Jourdains fort commune de nos jours.

3° Cette loi, en tant qu'expression scientifique, doit avoir des effets toujours constants, ininterrompus, car c'est là un caractère essentiel de toutes les lois de la nature. Il est impossible qu'il en soit autrement. Or la constance de ces effets, leur invariabilité sont absolument contraires à l’observation. Il n’y a que l'esprit de système qui puisse inspirer une affirmation pareille, véritable défi jeté à la raison et au bon sens qui réclament des caractères d’évidence et au besoin de démonstration tels, qu'il soit impossible de douter.

4° Etant inhérente à la nature humaine, elle a dû toujours exister et elle existera toujours, l'esprit humain étant sur la voie d’un perfectionnement indéfini comme l’a pensé Leibniz, comme Pa répété Condorcet. S'il en était ainsi, cette loi du progrès serait comme le soleil; suivant une parole célèbre, bien aveugle qui ne la verrait point. En réalité, il n’y a que des optimistes de parti-pris . qui en proclament l'existence. Il s’agit pour eux, qu'ils le sachent ou l’ignorent, d’un article de foi.

5° Elle implique la prévision des événements.

En effet la physique sociale n’estaprès tout qu’une physique, et dans celle-ciquand on a déterminé les conditions, le déterminisme des phénomènes consécutifs est de toute rigueur. Donc, dans la physique sociale, il en est de même, preuve en soit la démonstration éclatante qu’en a donnée Comte, lui le Képler, le Newton annoncé par Kant (1). Ayant découvert la grande loi de l’évolution de l’histoire il possédait la clé des événements à venir. Aussi a-t-il pu prophétiser, en toute assurance, que la République française de 1848 ne serait jamais détruite, qu’il n’y aurait plus de grandes guerres européennes, et que les prolétaires soustraits à l'influence de l'esprit révolutionnaire (la bêtenoire de M. Comte) se rallieraient à la réorganisation positiviste (2). |

6° Elle est la justification de tout le passé de l'espèce humaine, fait de pleine évidence, puisque les actions humaines sont nécessairement déterminées et dirigées par elle. Si ellene dépend point de la gravitation, chose ignorée, elle n’en est pas moins une loi de la nature au même titre que Îa gravitation. On arrive ainsi à la méconnaissance la plus absolue de la morale dans tous les temps, et par conséquent du droit qui est l’un de ses deux éléments essentiels.

(1) Littré, 4. Comte et la philosophie positive, p. 53. « L'homme prévu par Kant est M, Comte » a dit pieusement M. Littré,, - (2) Zbid., p. 592.

7° La loi du progrès constitue une contradiction flagrante entre la physique sociale et la physique vulgaire. Comment, en effet, la physique sociale pourrait-elle être soumise à une loi de perfectionnement indéfini, si la physique de la nature n'offre point le même caractère ? Impossiblede méconnaître dans celle-ci un véritable temps d'arrêt, et peut-être pour certaines masses sidérales un com. mencement de décadence.Cetemps d'arrêt n'existet-il point d'ailleurs chez les animaux que nous connaissons, fait qu'on pourrait expliquer par une expérience trop bornée? Dans les limites de cette expérience il n'est pas contestable. Il y aurait donc ici un véritable hiatus dans la série, car nous voyons, sans raison suffisante explicative, seulement dans la physique sociale, se manifester diton une loi de progrès indéfini. Indéfini, comment pouvons-nous le savoir, puisque nous avons l’expérience d'une physique sans progression, et d’une animalité, rivée au statu quo ?

Pourquoi cette illusion d’un absolu nouveau qu'on prétend imposer à la pensée de lPhomme ? si ce n'est parce que celui ci, au moins dans certaines races, a soif d'idéal,etcomme il ne le trouve plus dans les anciennes croyances, en voie de déchoir, provisoirement ou non, il a bien fallu pour satisfaire à un impérieux besoin de notre être, les remplacer par quelque chose, et ce quelque chose .a été l’idole du progrès, veau d'or érigé par le xvin° siècle et qui est l’objet du culte du

xix°. Trompeuse et vaine idole dont il sera comme de bien d’autres.

En regard de la théorie du progrès il y a une autre théorie plus modeste qui ne conteste point l'existence de celui-ci, mais qui, non contente d’admettre comme Leibniz des points de rebroussement, ne verrait dans le progrès lui-même qu'un incident qui se produit comme à son tour dans la marche générale de l’histoire. La loi des trois ou quatre âges de Vigo n'a pas d'issue, pour ainsi parler, pas de couronnement final; c'est un recommencement éternel et, à ce point de vue, mais à ce point de vue seulement, elle rappelle la doctrine évolutive de Spencer. Ni Polybe, ni Sénèque n'ont établi certaines différences qui auraient pu influencer la pensée de Vico. Les institutions civilés, politiques, l'autonomie de la pensée humaine n'avaient pas fait de progrès bien signalés à l’époque où il vivait, toutefois il était survenu, depuis la Renaissance, un événement majeur et d'importance vraiment incalculable, savoir l'apparition et les premières applications de la méthode scientifique. Un astre nouveau s était vraiment levé sur le monde, et y devait faire germer, croître et mürir des moissons aussi abondantes qu'imprévues de faits sans précédents. Le progrès s'était constitué sur une base inébranlable, et depuis il s'est avancé incessamment, à grande allure et sans limite assignable, De plus lesautres manifestations de l'esprit humain ont également présenté une

évolution ascendante incontestable, mais avec les va et vient, les aller et les retour, les corsi e ricorsi qui en sont la caractéristique ordinaire. Aucun pays même n'a présenté ce spectacle au même degré que la France, dans le siècle qui vient de s’écouler. On peut sans doutese livrer à des espérances, pour des séries plus heureuses dans lavenir, mais en faire des lois de l'histoire régissant, asservissant les volontés particulières, serait persister dans les erreurs commises, sans tenir compte des leçons qu'elles nous donnent.

Le progrès nécessaire, par l’évolution continue, en série déterminée, est exclusif de la liberté morale. Celle-ci, au contraire, a pour corrélation possible, et à priori très probable, l’incohérence de l’histoire, la discontinuité du progrès, sauf le progrès scientifique. C'est donc à l'observation de se prononcer, c'est à elle de nous montrer quelles sont les véritables conditions d'existence de l’humanité. Ni les lois de Vico, ni les imaginations plus récentes du positivisme historique ne possèdent en réalité la nécessité de nature qui devrait leur être inhérente, si elles étaient ce qu'elles ne sont point : des lois.

Donc le déterminisme historique est encore à prouver. Doctrine contre laquelle s'élèvent les présomptions les plus graves, les objections les plus fortes, car elle est, non en harmonie, mais en contradiction singulière avec les faits qui, au lieu de venir se ranger docilement sous la gouverne

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d'une loi fondamentale pour l’espèce humaine, nous donnent le discordant spectacle de courants contraires, en conflit réciproque, et cela peut-être à perpétuité. Ceci nous l’ignorons, mais l’indépendance des volontés rend ce conflit possible. La grande coupable c'est d'abord la liberté qui a introduit l'anarchie dans le monde, en ne se conformant point à la loi qu'elle avait pour mission de réaliser par son effort personnel. Il ya aussiuneautre circonstance qui me paraît avoir été népligée, c'est la très grande variété des philosophiesde l’histoire qu'il y aurait lieu d'admettredans l'humanité. Celle convenant aux peuples primitifs,etrestés primitifs, ne peut être la même que celle des peuples qui ont progressé un certain temps ; puis, ou sont tombés en décadence ou se sont arrêtés dans les voies de la civilisation. La philosophie de l'histoire ne varie pas seulement avec les races, elle doit varier avec les sous-races ; celle qui serait applicable à l'An; glo-Saxon ne le serait point à son voisin le Celte. Mèmes différences entre le Germain et les diverses branches de la famille latine. En France, s’imagine-t-on qu on pourrait appliquer la même philosophie de l’histoire aux éléments dissemblables du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest ? N'y a-t-il point jusqu à la République d'Andorre qui pourrait venir réclamer ses droits à une loi fondarnentale des événements minuscules dont elle a été le théàtre, depuis qu'elle a été appelée à l'existence ? Penserait-on par hasard résoudre la difficulté en

établissant, je ne dirai pas des moyennes, mais une moyenne générale dans une pareille discordance d'êtres et de choses ? Le déterminisme historique lié à une loi générale qui conduirait l’humanité, de ses origines à ses fins dernières, est une chimère, est une utopie. Le passé l’apprend, le présent le confirme.

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