‹ Les fondements de la moraleChapitre 49 sur 62 · TP · texte numérisé non relu

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est dù principalement à des causes sociales ou bien à des causes physiques, c’est dire qu'il est dû à des causes de ces deux genres, individualisées par l'adhésion de [a personne à leur action » (1). Cet auteur me paraît d’ailleurs beaucoup exagérer la part qu'il fait au milieu social, quand il dit par exemple que la criminalité est toujours un fait de propagation lmitative (2). Et encore : on tue ou on ne tue pas par imitation (3). Pour M. Tarde, en effet, celle-ci est la cheville ouvrière de tous les phénomènes sociologiques, et la morale individuelle n'est elle-même qu'un écho de la morale sociale (4). Cependant il a admis une certaine imitation de soi et qu'au centre de celle-ci, comme de l'initiative d'autrui, il y a toujours une volonté à laquelle la société a suggéré son but (5). Les deux psychologies individuelle et sociale se complèteraient l’une l’autre.

M. Tarde a d'ailleurs bien montré que la part faite au milieu, relativement à l'élévation de la température, avait été mal interprétée et qu'on lui avait accordé une importance qu'elle n’a point. Il donne en exemple le fait de l’Ecosse, qui était, à l'époque des clans, l’une des terres les plus ensan. glantées de l'Europe, elle pays septentrional. Or,

(1) Zbid., p. 217.

(2) Jbid., p. 364.

(3) Zbid., p. 322.

(&) 1bid., p. 2%.

(5) Jbid., p: 251.

en 1880, pour 10 homicides sur 100,000 habitants

en talie, 7 à 8 en Espagne, 1 à 2 en France; l’'Ecosse n’en a qu'un demi. Nous sommes donc en présence de conditions intellectuelles, morales, religieuses peut-être, et en tout cas politiques très différentes, qui ont ici singulièrement atténué la criminalité. Quand elle était élevée, ce n'est point la chaleur qui y était pour quelque chose.

On serait ainsi disposé à penser qu'il s’agit là d’une question de civilisation attardée, que par conséquent les pays les plus sanguinaires sont Îles moins civilisés, par exemple la Corse, l'Italie méridionale, l'Espagne méridionale. Malheureusement la ville-lumière, Paris, nous offre un exemple qui ne paraît pas confirmatif à première vue. De 1826 à 1882, les crimes de sang ont presque triplé pendant qu'ils baissaient d'un tiers dans les campaones, et augmentaient légèrement dans les autres villes. Pour la France entière (sauf la Corse), l’augmentation est d'un septième, elle est des deux tiers pour Paris. On constate aussi qu'en 1857 ily avait à Paris 5 meurtres et 9 assassinats, et qu'en 1887 il ya eu 16 meurtres et 36 assassinats. En réalité, l'augmentation est beaucoup plus forte, parce qu on n a tenu compte dans les statistiques, suivant la très judicieuse remarque de M. Tarde, que des condamnatious et point de l’ensemble des préventions, |

Il est à noter de plus que, en France, le mobile des meurtres et des assassinats s’est considérable-

ment modifié. La proportion de ces crimes, dus à la cupidité, a presque doublé de 1826 à 1880 ; elle s’est élevée de 13 à 22 pour 100. De même, les viols d’entants se sont élevés de 136 en 1836 à 791 en 1880. Ils se constatent surtout dans les grands centres urbains. De même en est:1l pour les crimes et délits commis de 16 à 20 ans. À partir de 1831 jusqu'en 1885, les chiffres de 5,933 pour les garçons et de 1,046 pour les filles sont devenus 25,539 pour les premiers et 3,149 pour celles-ci.

Un dernier fait à signaler est l'erreur relative dans laquelle est tombée l’écoleitalienne qui admet un rapport iuverse entre les crimes contre les personnes et les crimes contre les propriétés ; c’est au contraire pendant une assez longue périodeune véritable concordance qui a été constatée entreles uns et les autres, soit en France, soit en Allemagne. À Paris, de 1865 à 1885, le chiffre des vols s'est élevé de 3,205 à 5,364; celui des escroqueries de 532 à 803 ; celui des abus de confiance de 921 à 983. Donc la criminalité, au moins dans une partie importante de l'Europe, a pris un développement singulier, dù à la violence cupide, astucieuse, voluptueuse et à la ruse cupide qui sont venus se substituer à la violence vindicative et brutale. Mais dans ces dernières années, il est survenu au contraire un véritable défaut de concordance entre les crimes contre les personnes et ceux contre la propriété. Ainsi, pendant que de

1893 à 1897 les premiers sont tombés de 1,549 à

1,213, les seconds, de 1895 à 1897, se sont élevés de 1,224 à 2,087. On peut se réjouir sans doute, avec M. le Ministre de la justice, de voir diminuer les crimes de sang, mais ne pas considérer avec lui comme normale (sic) l’aggravation des crimes contre la propriété. À moins toutefois qu'on ne considère celle-ci comme le fruit de la spoliation, et qu'alors le vol lui-même ne soit plus qu'une restitution du bien qu'on vous a pris et qu’on reprend soi-même. Pareille opinion serait-elle en faveur auprès des pouvoirs publics ou de certains d’entre eux ?

Quoi qu'il en soit :

en 1895, 1,302 + 1,124 — 2,496.

en 1897, 1,213 + 2,097 — 3,310:

Cela fait un gain de 874 criminels de plus, en deux ans, ce qui n’est un progrès que si le vol est une restitution.

En regard de cet état de choses, il y a un singulier contraste qui s’est produit en Angleterre. S'agit-il ici d'influences psychologiques ou économiques? C'est une question que d’autres pourront élucider : « La statistique est un hiéroglyphe à déchiffrer », suivant l’expression du statisticien éminent auquel j'ai emprunté tous les détails qui précèdent.

Quelles sont maintenant les conséquences à déduire des considérations dans lesquelles je viens d'entrer? En premier lieu, il faut reconnaître que l'anthropologie criminelle a été beaucoup trop

simpliste à l'origine, simpliste et erronée quand elle a invoqué l’atavisme ancestral. Les dégénérescences, l'aliénation mentale, l’épilepsie ellemême incontestablement, l’action d’une température trop élevée, l’alcoolisme, à caractère aigu ou chronique, jouent un rôle important, mais non exclusif. Celui du froid doit être considéré comme tout à fait indirect. Enfin, il y a une part à faire aux conditions économiques (augmentation des vols par exemple dans les années de famine), conditions auxquelles l’école socialiste attribue une très grande portée.

À ces causes, il faut joindre linfluence de limitation qui n’est pas exclusive, bien qu'elle ait une valeur réelle. Il faut y joindre aussi la part à faire aux passions humaines que la dernière moitié du présent siècle a mise en un singulier et fort triste relief, Qu'il me soit permis de citer encore ici M. Tarde : « Peut être on naît vicieux, mais à coup sûr on devient criminel. La psychologie du meurtrier, c'est, au fond, la psychologie de tout le monde, et pour descendre dans son cœur il nous suffit de sonder le nôtre. On pourrait, sans trop de peine, écrire un traité sur l’art de devenir assassin. Fréquentez la mauvaise compagnie, laissez grandir en vous démesurément l'orgueil, la vanité, la haine, la paresse, fermez votre cœur aux sentiments tendres et ne l’ouvrez qu'aux sensations fortes. Souffrez aussi, aguerrissez-vous dès l'enfance aux coups, aux intempéries, aux tour-

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ments physiques, devenez dur au mal, insensible, vous ne tarderez pas à être impitoyable, irascible et vindicatif» (1); et « les excitations au crime d'origine sociale ou autre ne s’exercent que sur des individus plus ou moins prédisposés à les recevoir » (2). Voilà donc un second ordre de conditions productrices de la criminalité qui sont d'ordre essentiellement psychologique. Dans le premier, d’ailleurs, nous touchons aussi à la psychologie par la folie et l'épilepsie. La folie ignorée des sauvages est un fruit certain d’une civilisation malsaine. Ses progrès, comme ceux du suicide, augmentent de jour en jour.

Après avoir fait la part de l'Etiologie qu'une analyse exacte nous montre se rattachant à des choses fort distinctes, je rappellerai qu'une des circonstances qui avaient beaucoup frappé les statisticiens, à l'origine, a été le peu de variations des moyennes annuelles. On a considéré Île fait comme exprimant une véritable loi qui néglige les individus, à proprement parler, les met hors de compte, mais s'applique seulement aux grandes collectivités. C'est ainsi que d’après Quételet « Nous devons avant tout perdre de vue l’homme considéré isolément, et ne le considérer que comme une fraction de l'espèce. En Île dépouillant de son individualité, nous éliminerons ce qui n'est

(1) Ouvrage cité, p. 256, (2) Zbid., p. 320,

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