‹ Les fondements de la moraleChapitre 51 sur 62 · HAE · texte numérisé non relu

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singulièrement ses expressions : mouvements de masse, mouvements moléculaires et ceux-ci d'ordre varié.

Comment faut-il entendre, à ce point de vue, la force ou l'énergie? Comme une valeur motrice dont les équivalences sont invariables, Suivant des formules rigoureuses, les mouvements de masse se transforment en mouvements moléculaires et ceux-ci en mouvements de masse. On en a conclu que ce qui est vrai de la matière brute, l’est également de la matière organisée, tout fonctionnement biologique ou psychologique n'étant, par lui-même, qu'une application particulière de la dynamique universelle.

Il y a ici une première observation à présenter, c’est que, dans le monde extérieur, comme je Pai déjà dit, l'expression de cause ou de force est une projection inconsidérée du dedans au dehors.

Nous savons, en effet, subjectivement ce que c’est que la causalité, la force interne puisqu'il s’agit là pour nous d’un fait de conscience, mais pour Île dehors nous n’en avons pas la moindre idée, ou, si l’on préfère, aucune idée susceptible de se laisser formuler scientifiquement. Au fond :l s’agit d'une loi de notre pensée qui est préalable à toute expérience sensible (1), et on a été conduit, pour les faits extérieurs, à appliquer cette expression à des phénomènes antécédents qui précèdent tou-

(1) Helmholtz,

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jours desphénomènesconséquents.Noussommes ici en présence de la première des sept énigmes du monde, de M. Dubois-Reymond, savoir l’impossibilité où nous sommes de comprendre la nature intime de la force, c’est-à-dire de la cause des phénomènes moteurs. D'où l'erreur profonde qu'il y a à vouloir subordonner la psychologie, dont nous savons quelque chose, aux idées de matière et de force motrice dont nous ne savons rien du tout. La mécanique, comme l'avait reconnu d’'Alembert, ne peut s’occuper que de ce qui est scientifiquement appréciable, c'est-à-dire des effets moteurs (1).

La seconde des sept énigmes du monde, de M. Dubois-Reymond, est l’origine du mouvement, problème impliqué par l’inertie de la matière, donnée initiale de la physique mécanique. Si le mouvement a une origine non mécanique, car autrement le problème ne se poserait point, nous sommes sur la voie d’un dynamisme non défini, mais compris d'une tout autre manière que celui de l'énergie. Il s'agirait d’un fait non plus de transmission, mais peut-être d’impulsion naturelle, avec l’idée toute psychique d’un effort, d'une force mise en œuvre qui n'est ni matière, ni mouvement (2).

On a admis, Hæckel entr'autres, que tous les

(1) Traité de dynamique.

(2) Renouvier, Critique philosophique, 1882, I, p. 187.

atomes de la nature sont doués de sensibilité, on a même prétendu qu'ils étaient doués de volonté, mot vague d'ailleurs, mais dans l'espèce suffisamment explicite. M. Fouillée admet également, dans tout atome, une sensibilité fort obscure, sensibilité qui se retrouve dans le groupement d’atomes, de molécules, de cellules. Cet auteur ne voit alors dans les phénomènes variés d'attraction entre les atomes, les molécules et les masses d'importance si diverse de la matière pondérable, que l'effet des appétits ou modes sensitifs qui ne se satisfont que par le contact, l'union mutuelle et plus ou moins intime de tous ces éléments. D'où la conséquence évidente que le mouvement est l'effet direct d’un phénomène psychique, que ce phénomène soit sensilif ou volontaire. Sommes-nous bien loin des monades de Leibniz et du dynamisme que celui-ci leur a attribué ? On sait d’ailleurs son opinion sur le mécanicisme : Celui-ci n’a d’actif que les apparences qui recouvrent un dynamisme partout répandu.

Pour quiconque cherche à se tenir au courant des sciences psychiques contemporaines, on doit avouer, tout en étant obligé de reconnaître qu'elles sont encore dans l'enfance, qu’il y a cependant certains résultats obtenus qui établissent, à côté du monde visible, l'existence concomitante d’un monde invisible. Je ne citerai que deux ordres de faits : 1° Ceux de télépathie ou d'influence à distance de la pensée sur la pensée, influence qui

peut se produire de près ou de loin, quelquefois même de très loin, puisqu'il peut s’agir de plusieurs milliers de lieues; 2° ceux du mouvement des objets sans impulsion, ni communication du mouvement, ni gravitation, c'est-à-dire en dehors de tout ce que nous pouvons savoir comme origine des phénomènes moteurs et des lois qui leur sont propres.

L'esprit humain est arrivé de nos jours à un véritable tournant de son histoire, et il n'y a pas ici deux attitudes à prendre. Il faut ou carrément nier les faits de ce genre comme anti scientifiques, ou les accepter comme les données d’une science nouvelle, pouvant modifier certaines opinions relatives à l’ancienne, y apporter quelques correctifs mais nullement la détruire. Il y aurait à admettre un dynamisme distinct, le psychisme, susceptible de produire, lui aussi, dans certaines conditions, des actions motrices très manifestes. Nous serions ainsi conduits à supposer, non à affirmer, qu'il pourrail bien s’agir là de l'exaltation, de la modification d’un pouvoir naturel de l'élément subjectif de notre être. Ce pourrait ne pas être un pouvoir nouveau.

Ce pouvoir agirait-il dans les faits de télépathie, par exemple, par l'intermédiaire de vibrations d'une vitesse presque inconcevable par seconde, et serait-il par lui-même intelligence et volonté libre, comme le suppose M. William Crookes ? Il y a là une hypothèse admissible, et qui laisse

debout la faculté motrice de l’esprit humain, au moins dans certaines circonstances données. Cette hypothèse ne trouve point d'application dans Île mouvement des objets sans contact, et dans le phénomène de la lévitation qu’on peut en rapprocher (1). En se plaçant au point de vue de M. W. Crookes, elle ne saurait être entendue comme attribuant à l'intelligence et à la volonté le rôle de cause productrice des vibrations, mais celui de faculté directrice de ces vibrations ayant une tout autre origine, et qui relèveraient elles-mêmes dela grande loi physique de la conservation de l’énergie et de la corrélation des forces. Pour ce savant intelligence et volonté, ces forces mystérieuses, sont elles-mêmes en dehors de la loi de la conservation de la force, telle qu'elle est comprise par les physiciens. |

Si je ne me trompe, M. Crookes revient sur une question qu'a dû nécessairement soulever le mécanicisme. Descartes, le rénovateur dela philosophie, le fondateur du spiritualisme moderne, avait soumis toute existence matérielle, vivante ou non vivante, aux lois de la mécanique, mais il avait eu la conscience des conséquences, pour l'âme humaine, de sa théorie universelle du mouvement.

(1) Annales des sciences psychiques, Mars, avril 1897, p. 102 et sq. M. W. Crookes, membre de l'Association royale de Londres, a été, en 1898, le président de l’Association Britannique pour l’avancement des Sciences, Dans son discours d'ouverture du 24 septem-

bre, il parle de Télépathie,

Aussi avait-il admis qu’elle possédait une propriété directrice des forces mécaniques. Leibniz a refuté cette manière de voir, donnant pour motif que le changement de direction impliquait un mouvement initial, et il a pensé résoudre la question par l'hypothèse de l'harmonie préétablie, tandis que d’autres invoquaient déjà un occasionnalisme qui, au fond, ne diffère pas beaucoup de la conception de Leibniz.

La conservation de la somme totale d'énergie n'est certainement qu'une hypothèse inductive, et de soi indémontrable. Toutefois, comme elle est devenue, au point de vue des limites si bornées de notre expérience, un principe fondamental et toujours vérifié dans la nature inorganique, on s’est préoccupé, quand on admet un autre dynamisme que celui des mouvements indéfiniment communiqués et transformés, de savoir comment on pourrait concilier ce dynamisme avec le fait de l’invariabilité de l’énergie. On a fait à ce sujet diverses suppositions. C’est ainsi qu'on a cru pouvoiradmettre, dans l’ordre psychique, une action spéciale de la volonté qui jouerait sur les forces de tension de Ja même propriété de détente ou de décrochement que l’on observe dans le cas des poudres fulminantes. Dans celles-ci des occasions presque insignifiantes amènent des effets considérables. Seulement l’occasion est un phénomène moteur, et si la volonté est d’une nature différente, comment expliquer son action ? « La question se résout, au

dire de M. Renouvier, par la méthode des limites. Dès que la moindre force suffit pour rompre un état d'équilibre parfait ou mathématique, et mettre en liberté, pour ainsi dire, une quantité quelconque de force vive et accomplir un travail aussi grand qu'on peut l’imaginer, il s'ensuit que le rapport de la force causant la détente à la force déployée, par l'effet de la rupture, peut être supposé aussi petit qu'on le veut, descendre au dessous d’une quantité assignée, quelque petite qu’elle soit. On peut donc affirmer, passant à la limite, que la détente est possible, sans qu'aucune force sensible, aucun mouvement sensible s’introduise dans le système mécanique. Donc enfin le principe de la conservation de la force mécanique peut être maintenu, sans que l’on renonce à considérer la force psychique comme la cause du passage de certaines forces de tension de l'organisme à des forces actuelles... Il suffit de constater ce fait : que la production de la force psychique ou consciente est suivie, sous certaines conditions, du passage de mouvements simplement virtuels (en état de tension) à des mouvements actuels dans l'organisme, en d’autres termes de mouvements moléculaires insensibles à des mouvements sensibles qui peuvent ne représenter que la même quantité de force vive ou de travail; et il n’y a rien à chercher au-delà » (1).

(1) Critique philosophique, 1878, IT, p. 185, 286.

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Cette explication, en supposant qu'elle soit valable pour les mouvements moléculaires, serait sans application possible pour les mouvements de masse, lorsqu'il s'agit par exemple du déplacement des objets sans contact.

Dans cette donnée de la force mécanique infiniment petite, nécessaire pour le décrochement, on est allé jusqu'à la supposer égale à zéro, c’est. à-dire nulle, mais, comme le remarque M. Dubois : Raymond, c’est abuser d’un artifice employé par le calcul infinitésimal. M. Cournot semble hésiter, lui, entre deux solutions : «1° considérer une grandeur comme devant décroître de plus en plus, et tomber au-dessous de tout degré de petitesse assignable, sans pouvoir démontrer directement que la grandeur finit par s’annuler, porte à croire que l'absence d'une preuve directe de l'évanouissement rigoureux tient à l’imperfection des procédés logiques dontnotre esprit dispose (1); 2° il est bien plus philosophique d'admettre que l'influence de la vie, la sensibilité ou l'irritabilité des tissus, déterminent momentanément le développement de nouvelles forces physiques... On pourrait constater des différences qui ne pourraient raisonnablement s'expliquer qu'autant qu'on admettrait que les puissances vitales ne se bornent pas à imprimer une direction aux forces physiques, et qu'elles sont

(t) Traité de l’enchainement des idées fondamentales dans ta

science et dans l’histoire, 1, p. 373.

elles-mêmes une cause productive de force physique » (1).

- [ne s’agit point ici d’ailleurs du libre vouloir, suivant la remarque de M. Renouvier, mais des phénomènes de la vie et de l'organisation; au fond, la question est la même. On voit, soit dit en passant, à qui M. Claude Bernard a emprunté l'idée de . l’action directrice de la vie sur les phénomènes physico-chimiques. |

D’autres auteurs ont admis que dans les organismes animés le perfectionnement de plus en plus grand du mécanisme peut arriver à le supprimer. Tel M. de Saint-Venant. M. Boussinesq, lui, après avoir fait la part du déterminisme, pense que la vie et la liberté introduisent des exceptions dans ce déterminisme, les rattachant à des cas d'indétermination mécanique parfaite. Ceci se produirait dans les circonstances où un mobile, arrivé à certains points, pourrait prendre indifféremment deux ou plusieurs directions différentes, tout en donnantsatisfaction aux principes de la mécanique. Alors une action extra-physique, extra-mécanique pourrait être l'effet d'un pouvoir directeur.

La difficulté me paraît toujours demeurer entière à moins qu'on ne fasse retour à l'occasionnalisme des Cartésiens, à l'harmonie préétablie de Leibniz. M. Boutroux s’est placé à un point de vue

tout différent, en admettant, à côté de la stabilité

(1) Zbid., p. 367 et 379.

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dans la nature, un principe de changement absolu, de création proprement dite. De là le titre de sa thèse : De la contingence des lois de la nature. L'univers physique ne serait pas régi absolument et sans exception par des lois mathématiques (1).

L'indéterminisme mécanique me paraît encore à prouver, etil n'a point la probabilité pour lui. La thèse contraire a la probabilité, mais elle n’est point susceptible, à mon avis, d’être elle-même rigoureusement démontrée. Par cela seul que nous connaissons des mouvements par communication, par impulsion, nous ne connaissons certainement pas la cause première du mouvement, et nous ne pouvons affirmer que nous en connaissions toutes les causes possibles. En effet l'expérience établit, formellement, pour tous ceux qui sont au courant des recherches d’ordre mental étudié expérimentalement, qu'il y a une puissance psychique susceptible de donner lieu à des phénomènes moteurs, avec ou sans l'intermédiaire des mouvements vibratoires infinitésimaux. Cette démonstration faite, la loi de la constance de l'énergie n’est plus qu'une approximation générale et n'est point un obstacle au fonctionnement de la liberté humaine.

(1) Renouvier, Critique philosophique, 1881, I, p. 305-337.

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