‹ Les fondeurs de neigeChapitre 10 sur 35 · LA MENACE · texte numérisé non relu

LA MENACE

2 novembre 1917.

Le soir tombe, et tout est tranquille. Ce ne sera donc pas pour aujourd'hui. Depuis plus d'une semaine, la journée du 20 octobre (style russe) faisait le sujet de toutes les conversations, de tous les articles de journaux, de tous les discours des meetings. Les bolchévicks avaient annoncé une grande manifestation armée et ils ne faisaient point mystère de leur ferme intention de s'emparer du Gouvernement provisoire. On s'attendait donc à une nouvelle édition des événements de juillet. Hier et avant-hier, les trains quittant Pétrograd, dans toutes les directions, étaient partis au complet. Aujourd'hui, les boutiques avaient clos leurs volets, et dans les rues, les passants étaient peu nombreux. Certaines journées du premier mai ont provoqué chez nous des frousses collectives analogues, mais ici, c'était plus intense et, avouons-le, plus justifié. L'angoisse qui étreignait la ville était sans objet précis, nul ne pouvant conjecturer vraisemblablement quels seraient les endroits de la lutte et les caractères qu'elle prendrait.

On savait seulement que les ministres étaient particulièrement visés. Les orateurs des réunions bolcheviques, chaque jour plus animées, l'avaient annoncé sans détours. Lénine, soupçonné d'espionnag^e, Trotsky, sorti sous caution de la prison où il avait été enfermé après le coup de juillet, Lunatcharsky. adjoint au maire de Pétrograd, la Kollontaï, Kameneff et quelques autres cachant des noms allemands sous des pseudonymes russes, avaient prononcé des discours insurrectionnels précis. On avait annoncé qu'un mandat d'arrêt avait été décerné contre certains d'entre eux et ils étaient insaisissables bien qu'ils parlassent chaque soir devant des milliers de personnes. Le Soviet de Pétrograd leur était acquis. Trotsky avait audacieusement réquisitionné cinq mille fusils aux a+eliers de Sestoresk pour armer ses partisans. Ils paraissaient sûrs de la victoire.

Le Gouvernement, ainsi menacé, laissait faire. Plein d'une superbe confiance, il rassurait ses amis, déclarait que l'on ne pouvait pas prendre les bolchévicks au sérieux, que leurs déclamations n'étaient que jactance et fanfaronnades révolutionnaires pour lesquelles il fallait être indulgent. Au surplus, s'ils essayaient de passer des paroles aux actes, l'émeute serait aisément réprimée. Toutes les précautions étaient prises.

Entre ces deux confiances contradictoires, on pouvait hésiter. Car l'une et l'autre, en dernière analyse, se basaient sur la fidélité des soldats. Mais à qui les soldats seraient-ils fidèles ?

Aux ordres reçus, penserait-on dans un pays normal. Mais la Russie n'est plus un pays normal, et la garnison de Pétrogradest particulièrement étrang-e. Elle se compose d'un pullulent ramassis de fainéants revêtus

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