‹ Les fondeurs de neigeChapitre 11 sur 35 · SI · texte numérisé non relu

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de l'uniforme militaire, mais n'ayant ni discipline, ni instruction, ni occupation. Ils vivent dans leurs casernes sans souci des chefs ni des règlements, en petites républiques indépendantes. Ils ont leurs Comités et prétendent tout discuter, en se réservant d'ailleurs le droit de ne pas se conformer aux décisions prises. Il est, parmi eux, de fort braves gens qui flânent et qui s'ennuient; il en est aussi de véritables bandits pour qui leurs armes ne sont que des instruments d'extorsion et de pillage. Ils n'ont pas connu les roburantes épreuves des fronts et ne veulent pas combattre. L'oisiveté sans risque leur plaît et ils sont reconnaissants aux bolchévicks, dont ils fréquentent les meetings, d'avoir interdit au Gouvernement de les éloigner de Pétrograd.

A ces gens-là, et aux ouvriers des immenses usines qui se sont développées autour de la capitale, les amis de Lénine expliquent infatigablement depuis des mois, un programme très simple : la Paix, le Pain et la Terre. Formule peu compliquée, accessible aux plus humbles, et qui correspond à leurs plus pressants appétits. Si on crève de faim, c'est à cause de la guerre. Si on fait la guerre, c'est pour le bon plaisir des capitalistes russes et étrangers. Quand la guerre sera finie, le paysan aura la terre qu'il cultivait pour le seigneur. C'est la théorie de la lutte des classes simplifiée à l'extrême, mise à la portée des plus primitifs. Et le terrain est favorable à de tels ensemencements ; plus que partout ailleurs, le soldat russe est un prolétaire, venant des champs et de l'industrie ; il a soutfert jadis de la rapacité, de la dureté, tout au moins de l'éloignement du propriétaire et du patron, il a retrouvé à l'armée, les oppresseurs de sa classe, non à ses côtés, dans les tranchées, mais parmi les officiers qui le

rudoyaient, ou dans les bureaux sans risques de Farrière et des villes. Le bourgeois lui a, trop souvent, montré le souci de sauver sa peau ; pourquoi ne songerait-il pas lui aussi à sauver la sienne ?

Il accueille avec faveur les orateurs qui viennent lui en donner le conseil. 11 les vénère, puisqu'ils viennent d'exil, qu'ils ont été condamnés et ont souffert pour les peuple, qu'ils sont savants autant que lui est ignorant ; qu'ils sont fraternels et accueillants autant que les propriétaires, les patrons, les officiers et les employés qu'il a connus étaient distants et rognes. Il est touché de s'entendre appeler : « Camarade ».

Et comme l'homme du peuple russe est à la fois bavard et intelligent, il s'accoutume vite à la phraséologie qui sert de développement aux formules maximalistes. Affreuse tuerie, droit des peuples, crimes de l'impérialisme, union internationale des prolétaires, pas d'annexions, fraternité, liberté, pain pour tous, etc.. Il est bientôt capable de soutenir une discussion et de devenir propagandiste à son tour.

Gomme il est ignorant, plus encore qu'il n'est délié d'esprit et de langue, il ne peut trouver en lui aucune raison de critique des doctrines qui lui sont enseignées, et si, parfois, il s'en présente une sur son chemin, son défaut de culture ne lui permet pas d'en profiter.

Ni le sentiment de la patrie, ni celui de la discipline ne peuvent l'induire à une réaction. Il n'a aucune notion de ce qu'est la patrie ^pour nous autres, Occidentaux ; on lui a dit que c'était une invention de bourgeois et il l'a cru. Et quant à la discipline, les bourgeois l'ont suffisamment félicité d'en avoir fait fi en mars dernier pour qu'elle apparaisse encore comme un devoir.

Je crois donc que cette propagande, soutenue non seulement par des socialistes de bonne foi, mais aussi par les influences allemandes qui y voient des germes de désagrégation profitable, et parles influences réactionnaires qui en espèrent vaguement quelque pêche en eau trouble, est extrêmement redoutable.

Elle s'alimente de la faiblesse même du Gouvernement provisoire. Si nous n'avons pas de pain, dans le pays productif du blé par excellence, c'est la faute du gouvernement, disent les bolchévicks. Nous en avons assez de ses promesses et de ses discours ; nous voulons des actes. Il a promis la terre aux paysans; pourquoi ne la leur donne-t-il pas, tout de suite, avant la Constituante ? Il dit qu'il désire la paix ; qu'attend-il pour commencer les négociations? Nous, nous voulons la paix, la terre, le pain, immédiatement. Le mot « immédiat » est celui qui se répète le plus fréquemment dans les thèmes maximalistes, et il séduit la foule que huit mois de phrases ont lassée.

Si, par hasard, un socialiste notoire, incontesté comme G. Plekhanoff qui fut avec Lénine le chef du parti social-démocrate, essaye de discuter, on le traite de jaune, de vendu, de valet complaisant des impérialistes d'Occident. Et la masse qui préfère toujours être excitée dans ses désirs qu'instruite de ses erreurs, le conspue.

Un Plekhanoff est d'ailleurs une exception. L'aristocratie et la bourgeoisie, directement menacées, sont silencieuses et inertes. Certains sont partis ; d'autres se cachent ; tous se taisent. C'est un des aspects les plus étranges de la situation que cette désertion de toute une classe devant les devoirs sociaux qui lui incombaient.

Où sont les forces du Gouvernement provisoire ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus si les bolchevicks ne finiront pas par l'emporter, mais ce que je tiens pour certain, c'est que leurs théories ont empoisonné moralement le pays d'une façon si profonde que pendant longtemps elles auront leur influence.

Chez un Lénine, chez un Trotzky, ce sont encore des théories. Chez certains de ceux qui les écoutent, elles ne sont plus que l'excuse de crimes du droit commun. Il est des soldats bolchevicks qui veulent la paix, et massacrent leurs officiers ponr attester leur liberté ; des paysans bolchevicks qui veulent la terre, et qui la prennent, assassinant par surcroît le propriétaire et incendiant le château : il est des ouvriers bolchevicks qui veulent travailler peu, gagner beaucoup et diriger rindustrie, et comme démonstration de leurs droits, pillent la caisse et incarcèrent le patron. Les journaux sont remplis de faits divers de ce genre que chacun considère avec indulgence comme inévitables en ces temps troublés. Ces « manifestations politiques » se multiplient avec une rapidité effrayante.

Aujourd'hui, celle qui devait être le bouquet de ces feux de joie, la grande démonstration suprême, a été décommandée. Les amis du Gouvernement triomphent bruyamment. Trotzky, sarcastique, répond : « Rira bien, qui rira le dernier. Ce qui est différé n'est pas perdu », et autres sentences de la sagesse internationale.

Attendons.

Mais pareille attente est pénible. Cette incertitude est énervante. On rencontre des gens qui en sont tellement excédés qu'ils appellent un maître pour rétablir un peu d'ordre et de tranquillité. Un maître ? — Oui»

Nous sommes malades de liberté. N'importe lequel. — Même allemand? — Oui, même allemand, s'il le faut, pour en finir.

Au début de l'histoire de la Russie, la lég-ende place, vers le ix^ siècle, une supplique des Russes aux Princes Scandinaves : « Notre terre est grande et féconde, mais l'ordre y manque. Soyez nos princes et venez nous g"0uverner. » Mille ans ont passé; Thumiliant aveu d'impuissance n'a pas chang-é.

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