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LE DIPLOMATE DES SOVIETS

Fin octobre 19 H

La Révolution française a connu le règne des clubs. La Révolution russe a donné celui des Soviets. Un Soviet est, comme on le sait, un Conseil ou un Comité. Lorsque le peuple eut conquis la liberté, il en profita aussitôt pour multiplier à l'infini les associations. Il y eut des Soviets d'ouvriers, des Soviets de paysans, des Soviets de soldats; il y en eut même de condamnés de droit commun et de prisonniers de guerre ! Ces Soviets, recrutés selon les bases professionnelles, s'arrogèrent immédiatement le droit de s'occuper de tous autres objets que les choses professionnelles, et notamment de politique. Ils désignèrent des Comités exécutifs, actifs et hardis, mais comme ils n'entendaient point reconstituer une autorité en mains de quelques dirigeants, ils voulurent que les commissaires fussent révocables en tout temps. On ne doit donc pas s'étonner si leurs opinions furent parfois instables et dépourvues d'esprit de suite.

Parmi ces innombrables Soviets, ceux des Paysans d'une part, ceux des Ouvriers et des Soldats d'autre

part, réunis à Pétrograd en une fédération nationale, ont pris peu à peu une importance majeure, et en Tabsence de Parlement se sont octroyés en autorité égale à celle du Gouvernement provisoire. Ils prétendent participer à la direction des affaires publiques, et devançant l'action hésitante du Gouvernement, ils viennent d'élaborer un programme, sous forme d'instructions au « camarade » Skobeleff, qu'ils veulent envoyer à la Conférence de Paris, en même temps que le ministre des Affaires étrangères.

Ce programme n'est pas très compliqué. Il réclame la restauration de la Belgique, de la Serbie, du Monténégro, de la Roumanie^ de la Perse et de la Grèce, la restitution à l'Allemagne de ses colonies, l'autonomie delà Pologne, la Lithuanie, la Dobroudja, des provinces lettones, l'Arménie, la Bosnie, l'Herzégovine, des provinces italiennes de l'Autriche. Pour l'Alsace-Lorraine, et les régions contestées des Balkans, plébiscite. Neutralisation des détroits. Pas de contributions de guerre et restitution de celles qui ont été perçues. Pas de guerre économique. Plus de diplomatie secrète. Limitation progressive des armements.

On retrouve là, comme on voit, la plupart des solutions proposées par la littérature socialiste, avec leur part de vérité et leur part de naïveté ignorante. Mais qu'on le remarque bien, ce programme-là, sincèrement et loyalement appliqué, n'est pas un programme défaitiste. Il faut pour le réaliser, battre l'Allemagne.

Les gens qui l'ont élaboré ont-ils des intentions droites? Sont-ils, comme certains le prétendent, des complices conscients ou inconscients d'agents du Kaiser, qui cherchent d'ingénieux prétextes pour ouvrir les portes à la paix allemande?

Je fais ùnë pi-emièrs expérience, Je leur écrii pont leur demander ce qu'ils entendent par la restauration de la Belgique et son indemnisation. La réponse ne tarde pas: le Comité exécutif déclare ne pas concevoir le rétablissement de la Belgique autrement que comme entièrement souveraine à l'intérieur et entièrement indépendante à Textérieur dans ses relations. Il déclare vouloir la réparation des dommages matériels causés par la guerre à la Belgique, à Taide d'un fonds international à la constitution duquel la Belgique n'a évidemment pas à contribuer.

Une autre expérience m'est fournie par la visite de Skobeleff. Il comprend un peu le français, mais le parle difficilement ; aussi vient-il avec le « camarade » Zilburg, qui devait l'accompagner à Paris. Celui-ci connaît admirablement notre langue, dont il a lu tous les auteurs, avec cette prodigieuse faculté d'assimilation qu'ont les intellectuels russes. Et cette aisance dans une langue étrangère est d'autant plus extraordinaire que Zilburg n'a jamais été en France ; il va seulement pouvoir réaliser, en partant avec Skobeleff, l'ambition qu'il a depuis ses plus jeunes années, d'aller à Paris. Ils ont tous deux, Skobeleff blond, Zilburg noir, des figures jeunes, éveillées, intelligentes et franches et me sont immédiatement très sympathiques.

Skobeleff a-t-il trente-cinq ans? Au plus. Il est frais et robuste comme un adolescent. Une moustache et une barbiche blonde lui donnent une élégance de mousquetaire, ses yeux bleus sont rêveurs, purs et mystiques. Les traits du visage ovale sont fins et distingués. J'avertis l'ancien ministre du travail que je crains pour lui un accueil assez frais en France, même chez nos amis socialistes.

— ^ Mais pourquoi ? me demande4-!i avec candeur^ -^ Pourquoi ? Mais parce qu^on attribue à la défaillance russe le succès des Allemands en Italie et leur résistance aux Anglais en France.

— Gela n'est pas juste. Les Allemands ont au plus pu disposer de vingt divisions. L'armée russe en retient plus de cent sur ses fronts. Et pourquoi nous en voudrait-on si nous avons souffert et si nous n'en pouvons plus ? Va-t-on oublier que la Russie a été plus éprouvée encore que la France ?

— Non, mais on vous reprochera de n'avoir pas la même force morale de résistance.

— Nous ne sommes pas dans les mêmes conditions. Nous avons besoin de paix, plus qu'ailleurs, à raison des causes psychologiques (la Révolution) et matérielles (la crise de ravitaillement et des transports). Pourquoi ne veut-on pas le comprendre et veut-on nous forcer à lutter ?

— Il faut se battre, quand même, parce qu'il est des paix auxquelles on ne peut pas souscrire.

— Nous le savons bien. Et nous ne sommes pas prêts à accepter n'importe quelle paix. Voyez l'armée : on vous a dit qu'elle était désorganisée, c'est vrai. Mais s'il y a des soldats qui désertent, il y en a aussi qui restent dans les tranchées et dans des conditions épouvantables. Ceux-là demandent à savoir pourquoi ils doivent se battre ; si on ne leur dit pas, ils s'en iront comme les autres. La propagande bolchévick les démoralise chaque jour.

— Les camarades français ne feront peut-être pas une grande distinction entre cette propagande et celle des Soviets.

— C'est précisément ce que je voudrais leur expli-

quer. Nous luttons de toutes nos forces contre le bolchévisme, mais si Ton veut que nous réussissions, il faudrait nous soutenir et nous aider.

— Gomment ?

— En précisant clairement les buts de guerre. Et les limitant, eomme les Soviets Font fait, à ce qui est équitable et démocratique. Quand je dis aux soldats qu'ils se battent pour la liberté belge, ils comprennent et restent à leur poste ; mais quand le bolchevik vient les railler de risquer la mort pour que TAngleterre conquière la Mésopotamie, ils ne comprennent pas et s'en vont. Le silence prolongé de l'Entente accélère la décomposition russe.

— Alors, selon vous, elle n'est pas encore tout à fait accomplie ?

— Non, je ne désespère pas. Il est bien tard, mais il n'est pas trop tard.

— Vous croyez pouvoir résister au courant bolchévick?

— Oui ; il le faut. Distinguez, je vous prie, deux formes de bolchévisme. La première, celle de ses adeptes intelligents et conscients, a une idéologie socialiste. Elle veut la paix, mais elle sait se battre, et la vaillance récente des marins de la Baltique le px^ouve. La seconde, celle des masses ignorantes, a des tendances anaxxhiques. Elle a pour tout principe, la satisfaction immédiate d'un appétit. Chez les premiers, il y a une construction d'idées; chez les seconds, des besoins élémentaires, zoologiques, si je puis dire. Je considère comme de véritables criminels les bolchévicks intelligents, qui spéculent sur des instincts zoologiques, parce que ceux-là vont, nécessairement, à l'acceptation de la paix à tout prix.

— On vous répondra là-bas, que si ces tentatives sont criminelles, il incombe au Gouvernement de les réprimer.

— Ceux qui diront cela ne se rendent pas compte des conditions de la Russie d'aujourd'hui. Une répression violente y est impossible. Tout essai dans cette direction renforcerait le mouvement bolchévick.

— Alors ?

— 11 n'y a que la persuasion. Mais il faut que les Alliés nous aident. Il faut qu'ils publient ce qu'ils veulent, qu'ils enlèvent à nos adversaires l'argument des traités secrets.

— Je n'en disconviens pas. Mais s'il est facile de répudier l'impérialisme, il n'est pas cependant possible de préciser en dix lignes les conditions de la paix. Lés Soviets s'y sont essayés ; permettez-moi de vous signaler que les instructions qu'ils vous ont données sont un peu simplistes. C'est somme toute, avec quelques autonomies distribuées à droite et à gauche, le retour au statu qiio, c'est-à-dire à la situation qui a engendré la guerre. En reconstituant la cause, ne craignez-vous pas de reconstituer l'effet ?

— Je comprends l'objection. Toutefois, je crois que cette guerre a été tellement affreuse qu'on ne la recommencera pas avant longtemps. D'ailleurs, nous ne nous refusons pas à examiner des moyens, tels que la Société des Nations, par exemple, pour régler, sans conflit armé, les contestations à venir. Mais si l'on veut aboutir, et aboutir vite, il faut se limiter aux problèmes les plus pressants. Ici, encore, je me sépare des bolchévicks qui, dans leur outrance, prétendent régler, non seulement les questions soulevées par la guerre actuelle, mais toutes les autres qui peuvent se présen-

ier dâîîs lé mdn(ia< Vouloir trop équivaut à rie Vôuloii^ rien du tout.

Tout cela fut dit avec un accent de bonne foi et de loyauté totales. Aussi, l'entretien terminé, nous nous séparâmes après une poignée de main cordiale.

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