LE COUP DE FORGE
Novembre 1917.
L'étrang-e semaine ! Est-ce une émeute de plus, ou une révolution ? Est-ce une insurrection de capitale, ou une convulsion du pays ? Qui pourrait le dire? Avons-nous vécu quelques-unes de ces heures considérables qui marquent dans Thistoire ou simplement des jours troublés? Ce qui est certain, c'est que mes yeux ont vu fort peu de choses, au milieu de la tourmente et qu'en dehors de ce que j'ai constaté personnellement, je suspecte a joriort tout ce qu'on me raconte. Pendant ces périodes de fièvre, les imaginations travaillent sans fin et les crédulités sont complaisantes. Les nouvelles les plus folles se propagent avec une rapidité inouïe, soit qu'elles soient chuchotées en confidence, soit qu'elles trouvent un journal pour les accueillir, et lorsqu'elles sont folles, ce n'est pas une raison, dans ce pays, pour qu'elles ne soient pas vraies. Je me suis senti perdu dans cette révolution comme je m'étais senti perdu dans une bataille à laquelle j'ai assisté sur le front italien. Une long-ue expérience judi-
ciaire m'a enseigné la frag"ilité des témoignag-es ; et l'expérience d'aujourd'hui m'apprend, pour les événements historiques, que l'observateur le plus attentif ne voit pas autour de lui, au delà d'un très faible rayon. Les historiens ne seraient-ils qu'un groupe de la famille des romanciers ?
Le samedi, le dimanche avaient été calmes. Un calme angoissé toutefois. Amis du Gouvernement provisoire, amis des Soviets triomphaient également. Si Fépouvantail du grand jour s'était évanoui, c'était à raison des mesures prises, disaient les premiers ; pour mieux réussir, disaient les seconds. Et de part et d'autre on se préparait à la bataille proche. Le lundi, Kérensky prononçait, devant le Conseil provisoire de la République, un grand discours, l'un des meilleurs, m'a-t-on assuré, qui soulevait l'enthousiasme de l'assemblée. Cette même assemblée, une heure après, le mettait en minorité. Les ministres donnaient pleins pouvoirs à l'un d'entre eux. Un nouveau commandant des forces de Pétrograd était nommé. A Smolny, on préparait le Congrès panrusse des Soviets. Une conférence des Comités de régiments décidait la création d'un Comité militaire révolutionnaire et décrétait qu'aucun ordre de r Etat-Major ne pouvait être exécuté qu'avec son assentiment.
Le dimanche soir, eut lieu une procession de Cosaques, d'un caractère plutôt religieux ; ils défilèrent en portant des icônes et leur manifestation ne fut pas troublée par les bolchévicks.
Un incident tapageur vint distraire l'attention. Bourtzeff, le 21 au soir, dénonça le ministre de la Guerre Verkhovsky, comme ayant proposé de conclure une paix séparée à l'insu des Alliés. Le général s'en
défendit dans une lettre fort digne, mais ses ennemis rappelèrent qu'après avoir été chassé jadis du corps des Pag-es et s'être humilié devant l'Empereur, il l'avait trahi pour faire, dans la Révolution, une carrière rapide ; et ses amis répliquèrent que cette campagne avait été méchamment inspirée par Kérensky, auquel la personnalité du général, suspect de sympathie pour les bolchévicks, portait ombrage. On fut, pendant deux jours, pour ou contre Verkhovsky qui, excédé, donna, ou se laissa imposer, sa démission.
Comme je me promenais sur le quai près de l'ambassade d'Angleterre, j'ai vu passer, dans les eaux de l'admirable fleuve, un bâtiment de guerre. Il remontait majestueusement le courant, comme une grande menace silencieuse. A quels ordres obéissait-il, quels étaient les chefs de l'engin formidable? On le sut bientôt. Le croiseur Aurora venait de Gronstadt se mettre à la disposition de Smolny. Les marins de la flotte forment l'élément le plus actif, le plus intellectuel, le plus décidé du parti bolchévick. Ils accouraient à l'appel de leurs camarades, les ouvriers du faubourg et les soldats de la garnison, h' Aurora s'arrêta au milieu du fleuve aux eaux rapides, non loin du Palais d'Hiver.
Le mercredi 25 (style russe), on apprit que le Comité de Smolny avait fait occuper, par des matelots et des soldats, la Banque d'Etat, l'agence télégraphique, la poste^, le télégraphe, le téléphone et les gares. Dans les rues, je vis passer, avec un grand bruit de ferraille, des autos blindées, massives et redoutables. Pendant la nuit, j'entends le canon.
Le lendemain, nous avons les nouvelles de la nuit.
C'est contre le Palais d'Hiver que VAurora, a tiré le canon. C'est contre le Palais d'Hiver qu'on a dirigé les mitrailleuses. Les ministres y étaient réfugiés. Ils avaient vainement essayé de téléphoner pour organiser leur défense. Quelques Junckers (élèves de l'école militaire), et quelques femmes des bataillons de la mort^ chantant des cantiques, ont essayé une résistance impossible. Le Palais d'Fïiver a été criblé de balles. Les Ministres se sont rendus, ont été arrêtés et conduits à la forteresse Pierre et Paul, sauf Kérensky qui a pu s'échapper. Détail significatif qui prouve à quel point tous l'avaient abandonné, ce fut dans l'automobile d'un ami étranger qu'il trouva asile et salut ^ . Le Conseil provisoire de la République a esquissé une tentative de protestation ; il a été dispersé et la salle de ses séances occupée par les maximalistes.
Le coup d'Etat est donc accompli. 11 n'y a plus d'autorité. Cela presque sans combat. Il n'y a que quelques morts et blessés, et le pillage du Palais d'Hiver. C'est peu pour une telle secousse. L'impression générale est la stupeur. Tant d'audace, de méthode, d'organisation déconcertent. C'est trop fort pour être russe, me dit un Russe, il doit y avoir de l'allemand là-dessous.
A Smolny, au Congrès des Soviets^ Trotzky, le juif rusé, triomphe : « Camarades, au nom du Comité « militaire révolutionnaire, je déclare que le Gouver- « nement provisoire n'existe plus ! » Applaudissements frénétiques. Plus frénétiques encore lorsque apparaît
1 . J'ai su depuis que l'abandon de Kérensky était plus complet encore. Des officiers de son état-major, fidèles au Gouvernement provisoire mais le jugeant impossible à défendre avec Kérensky, avaient décidé de l'arrêter !
le blond Lénine. Depuis des semaines, il vivait caché ; aujourd'hui, il apparaît victorieux. Minute enivrante .' Pourtant la voix est calme et froide, il enregistre : « La Révolution ouvrière et paysanne est accomplie ; « nous allons procéder à la réalisation d'un état socia- « liste. » Et quelqu'un qui l'entendit fut frappé de son extraordinaire tranquillité, de son absence de toute émotion : a On eût dit un comptable énonçant le total d'une addition ».
Ils triomphent peut-être un peu vite, les « camarades ! )) Car si leur complot a merveilleusement réussi, ils n'ont encore dans leurs mains que Pétrograd. Kérensky, qui a pu rejoindre des troupes fidèles, ne doit pas être loin. A Pétrograd même, deux centres de résistance s'organisent : la Douma municipale avec le maire Schreider, le Comité de Salut Public, avec Avxentiew, Skobeleff et d'autres leaders.
Mais Smolny ne s'endort pas sur ses lauriers. Ces gens sont d'une activité prodigieuse. Ils ont doublé leurs gardiens en ressuscitant à côté des soldats, pour la plupart hésitants, la garde rouge. Les rues sont parcourues par des prolétaires armés. Certains d'entre eux ont des armes magnifiques, toutes neuves, suspendues à l'épaule par une ficelle ; ils sont de tous âges, depuis des gamins à figure patibulaire, le vrai type du pâle voyou des capitales, jusqu'à des hommes mûrs, souffreteux et débonnaires. Ils marchent en désordre, ou s'accroupissent autour des foyers de bois près desquels l'on vient se réchauffer un peu, car le froid commence. Tous ces gaillards, avec leurs baïonnettes au canon et leur évidente inexpérience des armes qu'on leur a confiées, sont peu rassurants ; on peut en craindre tout, plutôt une maladresse qu'un acte
de mauvais gré. On entend, sans cesse, des détonations. Et la vie continue quand même, presque normale.
Le vendredi et le samedi se passent dans cette indécision. Les bolchévicks ont constitué un collège des Commissaires du peuple ; les noms sont ceux d'inconnus ; ceux des vrais chefs du mouvement, Lénine et Trotzky, ne figurent pas dans la liste. On la sent provisoire, et autour d'elle des négociations, incessamment rompues, incessamment reprises, se poursuivent au nom de la fraternité socialiste. On cite Tchernoff, puis Martoff quelques heures après, comme pouvant être le chef d'une concentration des partis révolutionnaires.
Et Kérensky? On le dit partout^ mais nul ne sait où il est réellement. A-t-il trouvé des troupes fidèles, ou erre-t-il à l'aventure, comme il advint tragiquement au Tzar détrôné, cherchant du secours et ne constatant que l'abandon ?
Les soldats des divers régiments de la garnison parlottent plus que jamais dans leurs Comités et leurs casernes. Ils sont pour, ils sont contre, on ne sait pas trop, car ils changent d'avis toutes les 24 heures. «L'attitude de neutralité » est très à la mode. A un colonel français qui interrogeait un soldat envoyé à l'hôtel Astoria par les bolchévicks, sur le parti qu'il adoptait, le soldat répondit gravement : « Ce n'est pas encore décidé. » Et à tous ces gens qui sont bien résolus à ne pas se battre, les uns p^arlent de lutter contre le généralissimcj les autres les conjurent d'éviter l'effusion du sang. Que de mots, de pauvres mots, creux et sonores, que de sottises et de confusion ?
Pourtant, dans la journée de samedi, on sait que Kérensky est à Gatchina, sur la route de Moscou, avec des Cosaques. Il s'était dirigé d'abord vers l'ar-
mée du Nord, mais le général Tchérémissoff avait voulu l'arrêter. On avait parlementé, et Kérensky s'en était allé ^ . Il avait été mieux accueilli par les cosaques, et les troupes envoyées contre lui, après avoir parlementé, avaient fraternisé. Les nouvelles qu'on me donne de Smolny et du Comité de Salut Public confirment ce revirement. Les bolchévicks sont nerveux, sombres et inquiets ; leurs adversaires ne parlent plus de conciliation : Kérensky est à Tsarskoié Selo, aux portes de Pétrog^rad.
Le matin gris du dimanche se lève lentement, avec l'appréhension de la bataille. Je sors. On entend partout des coups de fusil. Je passe sur le pont de la Fontanka, près du cirque ; les passants fuient éperdus, les soldats ne sont pas les derniers à courir, en traînant leur fusil ; les isvostchiks se lèvent à demi sur leur siège pour mieux fouetter leurs chevaux qui détalent crinière au vent. Des magasins de la rue ont leur double vitrine percée de trous, étoilant le cristal.
Il n'y a pourtant sur le sol ni morts ni blessés, et pas de troupes en vue. Qui donc se bat ici, et contre qui cette fusillade ? Je n'y comprends rien. Cette affaire de la Fontanka reste pour moi un mystère. Des amis m'expliquent en revanche ce qui s'est passé à l'Hôtel des Ingénieurs et au Téléphone. Des junkers croyant à l'arrivée imminente de Kérensky, s'en sont emparés et sont assiégés par des marins et des gardes rouges. Une fois |de plus, on a parlementé, mais cette fois la palabre a dégénéré en vraie bataille. Bataille féroce et partie inégale. Les junkers doivent se rendre et certains sont massacrés sans pitié. On raconte des détails
1. Cette nouvelle courait Pétrograd ; j'ai su plus tai^d qu'elle n'était pas exacte.
atroces. Inutile de les répéter ; qui ne sait combien les foules sont lâches et cruelles quand elles sont possédées de la folie de la lutte et du sang? La foule russe^ la foule anonyme et sans chefs responsables, n'est pas meilleure que les autres.
Des témoins sûrs m'ont relaté l'incident de l'automobile blindée devant l'hôtel Astoria. Des junkers avaient réussi à en prendre la direction ; la voiture eut une panne sur la place et fut assaillie par des marins. Les trois junkers en furent arrachés et massacrés. L'un d'eux râlait sur le trottoir. Des officiers français voulurent lui porter secours ; ils furent rudement priés de
se mêler de leurs affaires et de laisser crever ce chien
Pauvres jeunes gens, qui peut-être avaient accepté de mourir à la guerre, mais qui n'avaient jamais pensé que ce pût être cette guerre-là !
Le soir tombe dans l'angoisse et la mélancolie. Que va être la nuit? Kérensky...
Le lendemain, Kérensky était battu à Gatchina. De nouveau en fuite . Ce qui lui restait de prestige a disparu. Trotzky signe des communiqués exubérants du front de Gatchina. Lénine fait, dans la Pravda^ ressuscitée sous son nom primitif, des proclamations et des appels aux peuples. Le Comité du Salut Public est consterné et l'association des Cheminots (Vikgel) qui avait pris un instant le rôle d'arbitre entre les partis socialistes désespère d'aboutir à une conciliation.
En même temps, nous apprenons quelques terrifiantes nouvelles de Moscou. La lutte entre les troupes bolchévicks et les junkers semble y avoir été beaucoup plus meurtrière qu'à Pétrograd. Un régiment, installé dans le Kremlin, subit le siège des junkers qui réussissent à l'en déloger, pour en être lui-même chassé peu de temps après.
Cela se passait le 26 octobre. Cependant la ville était livrée au pillage et des massacres avaient lieu en de nombreux endroits. Les artilleurs bolchévicks des hauteurs avoisinantes auraient bombardé les monuments du passé. De vieilles églises, et peut-être aussi le Kremlin, seraient en ruines. Et l'émeute gronde encore partout, prête à éclater de nouveau. Ces détails doivent évidemment être contrôlés. Mais tels qu'ils sont, ils légitiment les pires angoisses et les plus grandes indignations.
Fin décembre 1917.
Les journaux français nous arrivent, avec plus de six semaines de retard. On y trouve avec ahurissement les relations les plus fantaisistes des péripéties de la révolution maximaliste. J 'épingle entre autres, cette dépêche, de Fagence Reuter, qui a fait le tour de la presse :
L'agence publie les renseignements complémentaires suivants, d'après un télégramme de Stockholm daté du 13 novembre à 16 heures :
Moscou est le siège du Gouvernement provisoire. M. Kérensky lance des ordres de Moscou au public et à la presse. Les journaux antibolchévicks de Pétrograd et les journaux d'Helsingfors annoncent la fin prochaine du mouvement bolchévick. Toute la Russie, à l'exception d'une petite partie de Pétrograd, est maintenant aux mains du Gouvernement provisoire. Le général
Kalédine est dictateur du Sud de la Russie. Les ordres du Gouvernement provisoire sont signés par Kérensky, Korniloff et Kalédine. Les voyageurs revenant de Pétrograd déclarent « que les combats avaient eu lieu dans les rues entre la population et les bolchévicks ; quand ils quittèrent la ville, les bolchévicks avaient été battus par Kérensky au Palais d'Hiver, étaient hors de Pétrograd. La garnison de Pétrograd déserte la cause des bolchévicks, les ambassades alliées sont maintenant en contact avec Kérensky. Les cosaques annihilent la garde rouge, principal régiment des bolchévicks. La population de Pétrograd arrache les proclamations des bolchévicks, lesquels sont pourchassés à « travers les rues.
Bonnes gens d'Europe ! vous étiez vraiment bien renseignés I
L'incident est un exemple, entre bien d'autres, de la ténacité des illusions que l'Europe veut entretenir à propos des affaires russes ; au lieu d'essayer de voir et de comprendre la Russie telle qu'elle est, on la croit telle qu'on désire qu'elle soit, et chaque fois que les faits viennent déranger l'illusion, on s'écrie gravement : « La Russie est le pays de toutes les surprises. »
UN TAVARISGH ESTHÈTE
Novembre 1917.
— Vous voudriez donc faire la connaissance de quelques personnalités maximalistes ? me dit un ami^.
— Certainement. Leur propagande ne m'est pas sympathique, c'est clair, mais on apprécie mal les gens à travers les journaux et je préfère me renseigner personnellement.
— Fort bien. Voulez-vous que je vous amène Lunacharsky ? Il vous connaît, et m'a dit qu'il serait heureux de causer avec vous.
— Lunacharsky ? Hum ! J'ai lu, de lui, des discours de la plus basse démagogie et de la plus sotte violence. Mais soit! va pour Lunacharsky.
— Un conseil. Dites-lui tout ce que vous pensez : il est homme à supporter la contradiction. Mais ne
1. L'ami en question est le capitaine Sadoul dont il a été tant parlé en 1918. Je ne sais naturellement pas ce qu'il a pu faire après mon départ de Pétrograd, mais j'aime à dire ici que pendant cet hiver de 1917-1918, je l'ai vu souvent et que j'ai beaucoup estimé son intelligence, sa bravoure, sa loyauté et son empressement à servir ses compatriotes.
l'appelez pas « Monsieur », tout serait perdu. Et pas « citoyen » non plus.
— Alors ?
— Appelez-le « tavarisch ». Ça veut dire « camarade ». C'est le mot à la mode. C'est ainsi qu'on reconnaît les vrais socialistes, les purs.
Le tavarisch Lunacharsky est donc venu me voir. A la différence des bolchévicks que j'ai rencontrés, il n'a point été aigre et méfiant. Il a bien voulu me traiter en socialiste et a eu quelques paroles aimables pour les camarades belges. C'est une originalité, car en général, pour les maximalistes, les socialistes patriotes d'Occident ne sont que de vils suppôts de l'impérialisme bourgeois
11 est arrivé crotté comme un caniche, une chaussette rabattue sur le cou-de-pied, le col fripé, très débraillé. La mousse rare et brunâtre qui pousse sur ses joues et sur son crâne accentue encore cet aspect famélique. Grand, maigre, le teint blême et bilieux, avec des mains fines et nerveuses d'intellectuel, et des yeux mobiles et souvent fuyants, un sourire qui découvre des canines comme pour mordre, le « camarade » parle un française peine hésitant, doux et fluide, avec des termes un peu désuets, un français qu'il aurait appris en Suisse. De suite, je lui demande ce qu'il pense de la guerre et de la paix.
Lunarchasky est un sentimental, et avec abondance il me développe les considérations pacifistes sur la nécessité de terminer l'abominable boucherie, de tarir le fleuve de sang et de larmes. Il paraît étonné lorsque je lui riposte que je ne demande pas mieux, et j'ai l'air de lui faire une révélation en lui apprenant que ce n'est pas nous qui avons commencé. On nous calomnie,
affirme-t-il, quand on nous accuse de vouloir la paix séparée ; on nous calomnie quand on nous accuse de préparer la paix allemande. Non, les bolchévicks ne veulent que la paix démocratique, en accord avec les Alliés.
— Mais immédiate?
— Oui, immédiate. C'est-à-dire que nous voulons y travailler immédiatement. Mais nous comprenons fort bien que cet accord des peuples ne peut se réaliser en un jour. Il faudra des semaines, peut-être des mois.
— Et croyez-vous, camarade, que tous ceux qui vous suivent soient disposés à attendre des mois ?
— Ils attendront, s'il le faut, et surtout s'ils comprennent qu'il le faut. Le soldat russe se battra pour la liberté, mais il ne veut plus se battre pour l'impérialisme. L'impérialisme d'Occident lui est aussi suspect que l'impérialisme russe.
Je pense que si tout cela est sincère, ce n'est pas bien différent de ce que me disait l'autre jour Skobeleff, et de ce que pensent nos amis d'Europe. Se pourrait-il qu'on fût si rapproché, au fond, et que l'éloignement serait fait de malentendus et d'incompréhension?
Gomme s'il devinait ma réflexion, Lunarchasky ajoute : — Vous, en Europe, vous voyez le conflit actuel en fonction d'une lutte de nations; nous, en fonction de la lutte des classes. Le premier point de vue est celui de la démocratie bourgeoise ; le second, celui du socialisme international. Si nous vous suivions, nous n'aboutirions qu'à renforcer l'impérialisme anglais.
Je lui objecte vainement que tout ce que les bolchévicks racontent de Timpérialisme anglais me paraît fort exagéré, que cet impérialisme est en tous cas de
beaucoup le plus libéral de tous ceux qu'on ait connus, v et qu'il faut d'abord assurer les libertés nationales et politiques de la classe ouvrière av^ant de penser à son émancipation sociale. Ecartons le péril allemand et nous travaillerons après.
— Erreur, erreur ! fait Lunarchasky. Nous, Russes, nous ne nous contentons pas de faire une révolution politique. La guerre a enlevé aux puissances capitalistes leurs moyens d'action habituels ; l'occasion est propice non seulement pour la révolution en Russie, mais pour la révolution sociale universelle. Nous sommes les premières lueurs d'un incendie immense.
Je lui dis mon manque de foi. Je vois bien en Russie des forces de destruction ; je n'y vois pas de forces constructives.
Et Lunatcharsky confesse : C'est vrai que parmi nous, les compétences techniques manquent. Nous avons de la bonne volonté et le désir de bien faire, mais nos camarades ne savent pas toujours comment il faudrait s'y prendre. Je serais pour ma part disposé à un accord avec les socialistes révolutionnaires, car il y a parmi eux des capacités qui nous seraient bien utiles. Oui, notre peuple est encore bien ignorant, soupire-t-il avec mélancolie. Mais nous allons lui donner immédiatement l'instruction, protéger les arts, faire son éducation.
Et il m'expose tout un programme généreux dans lequel je retrouve des idées que j'ai souvent défendues. Mais l'expérience m'a appris combien, en ces matières, le temps était un collaborateur indispensable. Lui, le camarade, ne doute point. Il a son projet, il l'énonce et c'est fait. Et le projet est vaste et universel autant que verbal. Je retrouve les deux traits frappants de la psy-
cholog'ie russe : la tendance à se contenter de mots sans réalisation consécutive, la tendance à tout concevoir dans rillimité.
— Enfin, lui dis-je en le ramenant sur terre, si l'Allemagne se dresse quand même en travers de vos espoirs ?
— Nous ferons la guerre révolutionnaire.
— Mais la force pour cette guerre ?
— La force est dans Tâme.
Que répondre à cet illuminé ? 11 me semble que je suis dans une taverne de Montmartre, en présence d'un émigré disert qui échafaude des illusions généreuses, dans la fumée des cigarettes. Hélas î nous sommes à Pétrograd et le rêveur mène ici des milliers de disciples.
— 11 ne se passe point de soir où je ne parle devant des milliers de personnes, ajoute Lunacharsky, c'est notre force à nous, d'être en contact constant avec les masses.
Lunatscharsky était surtout très fier de la police improvisée des bolcheviks. Selon lui, la moyenne des attentats et cambriolages de chaque nuit qui était, à Pétrograd, de quatre cents dans les derniers temps du gouvernement de Kérensky, serait tombée à cinquante. C'est bien possible. Mais le nombre des gens affolés ne diminue pas. Au contraire !
Huit jours après.
Je n'ai plus revu mon camarade. Avec le coup d'État maximaiiste, il a été promu aux plus hautes destinées.
Il est commissaire à rinstruction publique, dans le collège des Commissaires du peuple. A peine nommé, il a envoyé sa démission. Les troubles de Moscou et la nouvelle des destructions de monuments d'art et d'histoire avaient désemparé son âme sensible. Sa lettre de démission ne manquait pas de noblesse :
2 novembre 1918 (style russe).
La cathédrale du Bienheureux Basile, la cathédrale Ouspensky s'effondrent. Le Kremlin où sont réunies en ce moment les plus importantes collections d'art de Pétrograd et de Moscou est bombardé. Les victimes se comptent par milliers. La lutte revêt un caractère de férocité, voisin de la sauvagerie. Que se passera-t-il encore? Peut-on aller plus loin? Je ne puis supporter ces faits. La mesure pour moi est comble. Arrêter ces horreurs, je m'en sens incapable. Travailler sous le joug de ces pensées qui me rendent fou, c'est impossible. Voilà pourquoi je quitte ma place au Conseil des Commissaires du peuple. Je sens toute la g'ravité de cette déclaration, mais je n'en puis plus.
Sentiment sincère ou comédie ? J'opine pour la première hypothèse. Cette sensibilité presque maladive des Russes pour leurs souvenirs d'art ou d'histoire est fréquente ; ceux qui comprennent la valeur de ces trésors savent qu'ils sont rares en Russie, et d'autant plus précieux. Le jeune Zillburg, l'ami de Skobeleff, ne me racontait-il pas lui aussi que lors de l'attaque du Palais d'Hiver, quand il avait été parlementer, sous la fusillade, pour éviter la tuerie, il avait eu le cœur en
détresse à la pensée des dégâts que les balles faisaient à la façade du Palais ?
Trotsky n'a pas accepté la démission de son collègue. Il Ta excusé devant le Soviet, en disant que le camarade n'avait pas les nerfs assez solides pour supporter les secousses de la Révolution, mais qu'on pouvait compter sur son dévouement. Et Lunacharsky a accepté de continuer à régir Tlnstruction publique. Sans doute, pense-t-il qu'armé de ce semblant d'autorité, il pourra protéger les œuvres d'art qui lui sont chères. Et si des paroles peuvent y servir, il a eu en effet les paroles qu'il fallait :
Camarades, le peuple des travailleurs est maintenant le maître absolu du pays Outre les richesses
naturelles, le peuple a hérité d'énormes richesses culturelles, d'édifices d'une grande beauté, des musées, des
bibliothèques, etc Tout cela est maintenant le bien
du peuple.
Tout cela aidera le pauvre et ses enfants à devenir des hommes nouveaux
Camarades ! il faut veiller avec vigilance à la conservation de ce bien du peuple.
Vous criez : a Honte au voleur qui s'approprie le bien d'autrui » et vous le menacez des pires châtiments.
Mais il est cent fois plus honteux d'être le voleur du peuple... Oui, vous êtes le jeune maître du pays, et quoique vous ayez maintenant beaucoup à penser et à travailler, vous saurez défendre vos richesses artistiques et scientifiques.
Camarades ! ce qui se passe à Moscou est un malheur horrible, irréparable. La guerre civile a provoqué
le bombardement de nombreux quartiers de la ville, des incendies Le peuple, dans la lutte pour le pouvoir, a mutilé sa glorieuse capitale.
Il est particulièrement terrible en ces jours de lutte violente, de guerre destructive, d'être commissaire de l'Instruction publique. Seul Fespoir de la victoire du socialisme, source d'une nouvelle culture supérieure, nous apporte un réconfort. Sur moi pèse la responsabilité de la protection des richesses artistiques
du peuple Mais ne pouvant rester à mon poste, où
j'étais sans force, j'ai donné ma démission. Mes camarades, les autres commissaires du peuple, considérèrent cette démission comme inadmissible. Je resterai donc à mon poste jusqu'à ce que vous me trouviez un remplaçant plus digne.
Mais je vous en supplie, camarades, donnez-moi votre soutien, aidez-moi. Conservez pour vous et vos descendants la beauté de notre terre, soyez les gardes du bien du peuple.
Bientôt, même les plus ignorants, qui ont été tenus si longtemps dans l'ignorance, se réveilleront et comprendront combien l'art est une source de joie, de force et de sagesse.
Citoyens, veillez à nos richesses nationales.
Bien dit, camarade. Mais parmi les pauvres diables que vous avez déchaînés, en est-il pour comprendre ce rappel des droits de la Beauté ?