‹ Les fondeurs de neigeChapitre 13 sur 35 · UNE NUIT DE GARDE · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE GARDE

Quoi qu'en dise le camarade Lunacharsky, les nuits sont peu sûres. A rtiôtel de TEurope, les voyageurs sont affolés. Perquisitions, arrestations, s'y font aux heures les plus inattendues. Des gardes rouges ou des brigands — comment distinguer ? — se présentent, impérieux et brutaux, avec un papier émanant d'une autorité incertaine, revêtu d'un cachet ou d'une signature inconnus, et fouillant les malles, les meubles et les papiers. A supposer qu'ils agissent pour l'intérêt public, ils ne négligent pas leurs intérêts privés, et après chaque visite de cette sorte, disparaissent les choses qu'ils ont pu trouver à leur convenance. A qui se plaindre ? Comment même accuser au milieu d'une telle confusion ?

Aussi, les voyageurs ont décidé de se défendre. La protection des voyageurs sera l'œuvre des voyageurs eux-mêmes et nous avons eu notre petit Soviet.

On a nommé un président, naturellement, et l'on a constitué une garde nocturne, malgré les protestations du directeur de l'hôtel à qui la précaution paraissait génératrice de bagarres.

C'est pourquoi, cette nuit-là, à quelques-uns,

browning" au poing-, nous avons fait sentinelle dans le corridor d'entrée. De deux à quatre^ seulement. Faction calme; de temps en temps, une patrouille de g-ardes rouges, une auto qui ronfle, sont les seuls bruits qui troublent le silence de la rue. Il y a, parmi nous, deux Russes, visiblement ivres. Ils sont enrag-és contre les bolchévicks et proposent de faire une sortie vers la Nevsky à la recherche des brigands. Les revolvers aux mains de ces pochards nous paraissent le plus certain de nos dangers et Tincident justifie les appréhensions du directeur de Ihôtel. On finit pourtant par les calmer, ils s'endorment comme des brutes.

Débarrassés de ces ivrognes, nous causons. Un industriel nous raconte les exigences ouvrières. Les augmentations de salaires, au début, étaient complètement justifiées ; les salaires anciens étaient insuffisants et peu équitables ; la condition ouvrière était misérable, et progressivement intolérable à mesure qu'augmentait la cherté de la vie ; il n'était pas juste que les patrons fussent seuls à bénéficier des profits, souvent considérables que la guerre avait accordés à l'industrie. Aussi, en général, ces premières augmentations furent concédées sans difficultés. Mis en appétit par la facilité même de leur victoire, les ouvriers en réclamèrent d'autres. On les accepta avec résignation. Mais ce qui vint rendre la situation inextricable, ce fut la prétention de la rétroactivité. Avec cette logique puérile qui conduit le Russe à pousser tout à l'extrême, les ouvriers dirent aux capitalistes : « En nous octroyant des « augmentations, vous reconnaissez que les anciens « salaires étaient au-dessous de ce qui nous est dû. « Or, il y a un mois, trois mois, un an, que vous nous >:< volez de la sorte, vous allez restituer l'arriéré. » Que

répondre à ces enfants terribles ? Que la caisse patronale ne pouvait se vider à leur profit que pour autant qu'elle fut alimentée par les recettes à provenir de la vente des produits, et qu'aucun prix de ces produits n'était déterminable si le passé était sans cesse remis en question? C'était beaucoup trop compliqué pour eux. Ils nous ont répondu : « Faites-vous payer davantag^e par l'État. » Et commeAt leur expliquer que le Trésor n'était pas inépuisable, et qu'encore une fois il ne pouvait payer qu'en proportion de ses recettes, d'où renchérissement de la vie justifiant de nouvelles augmentations de salaires. Et ainsi de suite, en une proj^ression qui pouvait durer quelque temps, mais qui fatalement avait un terme : la banqueroute de la Russie.

Voilà une première source de difficultés. Il en est une autre : la prétention des ouvriers de soumettre à l'élection toute autorité. Je reconnais que le vote peut être motivé par la compétence et l'habileté professionnelle, mais il peut aussi s'ég-arer sur des intrigants et des incapables. 11 est curieux de voir la classe ouvrière attacher tant d'importance à cette introduction du parlementarisme à l'usine, alors qu'elle se détache chaque jour du parlementarisme dans la politique.

— Bref, fit quelqu'un, en s'organisant, les ouvriers ont surtout mis en commun leurs préjugés et leurs incompréhensions ?

— Ne soyons pas trop sévères et efforçons-nous d'être justes, répliqua l'industriel. L'ouvrier, le soldat, le citoyen ne A-eulent plus obéir aveuglément. Après avoir supprimé le Tzar, on ne veut pas le retrouver à l'atelier ou au régiment. Reconnaissons que cette tendance est légitime. Chacun de nous la porte en soi, dans sa conscience d'homme libre. Je ne vois pas pourquoi je

contesterais à mes ouvriers un droit que je revendique pour moi-même.

— Soit, mais il y a des nuances, tout de même.

— Précisément. Et de même pour les salaires. Le principe de Taug-mentation n'était pas discutable ; on ne peut reprocher aux ouvriers que de s'être trompés sur le degré. Et voici pourquoi je vous demande de ne pas être trop prompts au blâme : pour apprécier ces nuances et ces degrés, il eût fallu à la classe ouvrière une éducation professionnelle que nul n'a jamais cherché à lui donner. Au contraire, tout l'effort de l'ancien régime a été de la lui interdire. Les fautes d'aujourd'hui, ce ne sont pas les fautes de la Révolution, croyez-moi, c'est l'héritage du Tzarisme. L'erreur des révolutionnaires, ce n'est pas de vouloir la liberté, même à l'extrême, c'est de croire que l'on change la nature humaine, instantanément, avec des mots. On peut sans doute modifier brusquement une forme sociale ou une forme politique, on ne transforme pas d'un même coup et les hommes et les âmes. Nous sommes liés au passé, même quand nous nous en proclamons affranchis. Nous ne sommes jamais tout à fait innocents des crimes de nos pères. Si l'Europe et le monde pâtissent aujourd'hui, et demain, de la convulsion russe, c'est parce que l'Europe et le monde ont été complices du despotisme russe. D'une façon indirecte et lointaine, je le sais bien. Mais il faut expier même des fautes inconscientes. Tout se tient, tout se paye ; il y a dans la continuité de la vie, une inéluctable loi de solidarité,...

A ce moment, tumulte. Un homme, avec fracas, se débattant contre un domestique qui lui barrait le passage, poussait la porte en tourniquet et entrait en bon)be dans l'hôtel. Six revolvers braqués arrêtèrent

— lOS —

son élan. On s'expliqua. C'était un Danois qui arrivait de Copenhague, ig-norant tout des événements et ayant télégraphié pour retenir sa chambre. Notre accueil Favait plutôt décontenancé. Il eut Tesprit d'en rire

— Vous disiez ?

— Je disais qu'une révolution sociale en Europe n'offrirait sans doute pas le spectacle des mêmes sottises et des mêmes excès, parce qu'elle trouverait une classe ouvrière préparée à la compréhension des nécessités économiques. Mais ici, il n'y a aucun apprentissage de la liberté. Permettez-moi un souvenir personnel : J'ai dirigé d'importantes entreprises, je me suis toujours efforcé de grouper mes ouvriers, parce que je trouve plus pratique de discuter avec quelques délégués qu'avec une foule. Les ouvriers m'ont toujours été reconnaissants de la confiance que je leur avais témoignée. En 1905, je n'ai pas eu de grèves dans mes ateliers. Eh bien ! croiriez-vous qu'une fois la révolution terminée, j'ai reçu la visite d'un général qui me reprocha vivement la tranquillité de mes ouvriers et me fit grief d'avoir évité les pogroms? La circonstance que je considérais comme un titre était, au contraire, suspecte au régime absolu et je faillis aller en Sibérie pour avoir essayé d'éclairer ceux que j'occupais. On les voulait dans l'obscur ; ne soyez donc pas étonnés si à présent, après tant de ténèbres, leurs yeux ne sont pas encore habitués à la lumière. . . .

Un jeune Israélite, qui nous avait déclaré ses idées • socialistes révolutionnaires, ajouta :

— Vous dites bien, Monsieur. Si tous nos industriels avaient pensé comme vous, bien des conflits eussent été évités, ^'^ous nous faites comprendre mieux l'ouvrier russe. Pour le soldat, il est vrai aussi que tous nos

malheurs viennent du Tzarisme. Que disait le catéchisme du soldat au jeune paysan arrivante la caserne: « Qui sers-tu? Le Tzar. » — Le Tzar, Monsieur, pas la Patrie. La Patrie était une nation aussi étrangère à Tancien régime qu'elle peut Têtre aux amis de Lénine. — Quel est ton devoir? — Combattre les ennemis extérieurs et intérieurs. — ' Quels sont ces ennemis extérieurs ? — Ceux qui attaquent notre Tzar. — Et les ennemis intérieurs? — Les socialistes, les juifs et les étudiants.

Les socialistes, c'étaient tous les mécontents, tous les écrasés, tous ceux envers qui on avait été injuste et qui esquissaient un geste de protestation. Socialiste était vite dit ; il n'en fallait pas plus pour la prison ou la Sibérie. Nous, les Juifs, nous étions plus caractérisés ; notre nez, nos cheveux, nos oreilles, nous révélaient et nous avions beau être souples et serviables, ils nous détestaient parce que nous étions plus intelligents qu'eux et que nous étions un ferment de révolte et de désagrégation. Chaque fois qu'une calamité atteignait le pays, la tactique du despotisme était de nous rendre responsables, et le sang des fils dTsraël a coulé bien des fois pour des péchés russes. Aujourd'hui on met des mots fraternels sur ces souvenirs et sur ces plaies. Cela ne suffit point à me tranquilliser pour l'avenir des miens, car vous l'avez dit, Monsieur, on ne change point en un jour, avec des phrases, le fond des âmes. On nous massacrait hier. On nous massacrera peut-être demain, en raison de la bienveillance même qu'on nous montre à l'heure actuelle. Lorsqu'il faudra un bouc émissaire, le Russe pensera d'instinct au Juif.

Et quant aux étudiants, c'étaient souvent des jeunes

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g^ens admirables. Ils voulaient, non pas comme chez vous en Europe, se préparer à une profession libérale, mais savoir. Ils ne suivaient pas un cours, mais tous. Ils avaient une frénésie de science. Ils entassaient pêle-mêle les lectures les plus hétéroclites. Ils acquéraient ainsi une érudition formidable. Formidable, mais livresque. Aucune expérience sociale ne leur était permise. Toute réunion prenait des allures de complot. Je fus moi, menacé de prison, parce que j'avais essayé d'établir entre mes condisciples une coopérative pour l'achat du papier et des plumes. Le lendemain, j'entrai dans une association terroriste. Presque tous, nous étions pauvres, farouchement pauvres ; nul n'eût accepté des subsides officiels qui impliquent une abdication morale ; certains donnaient des leçons, d'autres plus robustes déchargeaient, leur Karl Marx en poche, des bois sur les quais de la Neva, et il ne fut pas rare de voir des étudiants laver à la rivière leur unique blouse de toile.

Voilà les ouvriers, les soldats, les intellectuels que nous a lég-ués l'ancien régime. Tous ignorent parce qu'il ne leur ajamais été permis de l'apprendre que la vie en commun est une combinaison de relativités et ils raisonnent dans l'absolu. C'est une beauté et une faiblesse. Il faut à la fois nous admirer et nous prendre' en pitié

Le discours s'arrêta là, car la garde de quatre à six vint nous relever.

— Rien ?

— Non, rien, tout est calme.

CHEZ TROTZKY

Novembre i9l7.

Dès ces premiers jours, Trotzky (Bronstein de son vrai nom) s'avérait Tâme du mouvement insurrectionnel. Je voulus le voir et la réquisition par les émeutiers d'une automobile qu'un compatriote avait mise à ma disposition, en tut le facile prétexte.

L'Institut Smolny où le Comité révolutionnaire avait établi son quartier général, était, l'an dernier, un élég-ant et paisible lycée de jeunes filles où l'aristocratie et les fonctionnaires envoyaient leurs enfants. Lors de ma visite, il offrait le spectacle le plus pittoresque : dans la grande cour, des camions, des automobiles, des autos blindées, avec une foule de soldats et d'ouvriers s'ag"itant dans la nuit, allant et venant, s'interpellant, donnant des ordres, apportant des nouvelles, fîg-ures de fièvre dans les ténèbres, et qui passaient de temps en temps, dans la clarté des fanaux électriques. On ne se sentait pas en sûreté. Imagination fausse d'ailleurs: les révoltés étaient, pour les visiteurs, inoffensifs et presque accueillants.

Sur le perron, des mitrailleuses braquaient leur gueule vers la ville. Des sentinelles soupçonneuses barraient la route. Il fallut parlementer et recevoir, d'un contrôle rigoureux, la permission d'accès.

A l'intérieur du lycée blanc, même confusion, même foule, même fièvre. Des soldats dans les couloirs. Des soldats dormant sur le plancher dans les chambres. Par les portes ouvertes, j'aperçois des bureaux où des tavarishs enregistrent, interrogent, commandent à de trépidantes machines à écrire. Il y a dans la bureaucratie de Smolny, un certain nombre de femmes et de jeunes filles à l'air intelligent et décidé. Beaucoup de Juifs.

J'entre dans une salle plus spacieuse que les autres, l'ancienne salle des fêtes du lycée, toute claire, ornée de jolis lustres, d'où tombe à profusion la lumière. Un meeting s'y tient, quatre à cinq cents auditeurs, presque tj tous des soldats. La fumée des cigarettes est tellemenl dense, qu'on découvre à peine sur l'estrade la silhouette agitée de l'orateur. On s'aperçoit vite que je suis étranger, et l'on me donne avec une courtoisie qui n'exclut pas quelque méfiance, des explications en anglais, en français, car il y a des polyglottes dans tous ces milieux révolutionnaires. Je laisse l'assemblée célébrer par des applaudissements en tempête la nouvelle de la défaite de Kérensky, à Tsarkoié-Sélo, et je monte chez Trotzky. C'est tout en haut de l'édifice, au second étage. Les couloirs sont moins encombrés et ' l'on aperçoit davantage la saleté, le désordre, la souillure des locaux clairs transformés en corps de garde.

Le cabinet de Trotsky est une chambre modeste, avec un mobilier sommaire. Devant une table encombrée de papiers est l'insurgé. Les yeux, très noirs, ont

une incroyable vivacité. La tête, un peu forte, à l'ossature marquée, spirituelle et rusée, rappelle un peu, par son aspect sarcastique et agité, celle de Rochefort. Moustache noire, barbiche en virgule ; traits énergiques ayant quelque chose de douloureux et de crispé. Gestes saccadés, parole ardente. Trotzky parle français avec aisance ; on le sent rompu à la dialectique des réunions politiques et des polémiques de journaux.

Il écoute ma requête avec déférence et puis nous causons, en « camarades ». Mais il met quelque âpreté à marquer qu'il n'ignore point que cette « camaraderie » n'exclut pas une profonde divergence de vues. Et moi de mon côté, je souligne que je ne viens pas saluer un soleil qui se lève, et je ne cache rien de ma désapprobation. Le programme de Trotzky ne diffère guère de celui que m'exposait l'autre jour Lunacharsky. Mais la forme est autre, plus systématique, plus tranchante, plus attentive à ne faire aucune concession. Le débonnaire Lunacharsky me traitait en camarade, l'intransigeant Trotzky me traite en bourgeois.

Ce n'est pas une causerie, c'est presque un duel, un duel franc et courtois.

— Nous sommes les maîtres, aujourd'hui. Nous serons le Gouvernement de demain. Cette fois, la Révolution est en marche.

— Attention I V^ous la livrez à l'oppression allemande et à l'exécration des démocraties d'Europe.

— Point. Je traiterai avec l'Allemagne d'égal à égal, et si les démocraties d'Occident m'abandonnent, les peuples me suivront. Car, comprenez-le bien, notre force n'est pas dans l'organisation militaire, mais dans l'organisation du prolétariat. Nous ne voulons pas dresser les nations les unes contre les autres, point de

vue périmé de rimpérialisme, mais les classes l'une contre Tautre, et à la faA^eur du bouleversement prodigieux causé par cette guerre, supprimer les parasites et les exploiteurs et assurer Tavènement international des travailleurs.

— Eh ! croyez-vous que cela puisse se faire sans résistance et sans lutte, vous qui promettez la paix ?

— Je sais bien que non. Et nous luttons, comme vous le voyez. Mais notre lutte n'est pas la vôtre. Nous ne connaissons qu'un ennemi : l'impérialisme, et nous l'abattrons, où qu'il soit, chez les Allemands, ou chez les Alliés.

— Soit, mais comment ?

— En renonçant à la guerre qui ne peut aboutir qu'à consacrer le triomphe d'un impérialisme sur l'autre, et en excitant les peuples à la Révolution.

— Vous croyez à la possibilité d'une révolution en Allemagne?

— J'en suis sûr. J'ai des raisons précises de l'espérer. La peur de la révolution sera pour les impérialistes allemands le commencement de la sagesse.

— Gela me paraît peu probable. En permettant aux impérialistes allemands de se vanter d'avoir terrassé la Russie, vous paralysez, au contraire, la révolution en Allemagne.

— Mais si vous la désirez comme moi, de quoi l'attendez-vous donc?

~ De la victoire des Alliés.

— A mon tour, je vous dis : c'est peu probable. Trois ans de lutte acharnée n'ont abouti qu'à l'équilibre des forces en présence. Espérance pour espérance. Vous comme moi, vous raisonnez sur une opinion, non sur des faits dor;néSc

— ils —

— Convenez du moins que, des deux impérialismes en lutte, l'Allemand est le plus menaçant ?

— Je raccorde, mais ce n'est pas un motif pour se livrer à son adversaire. Oh ! je les connais vos bourgeoisies occidentales. M. Malvy m'a fait expulser de F'rance pour une brochure qui me valait en même temps une condamnation à la prison en Allemagne. 11 raconte ces incidents avec une telle amertume, de même que ceux de son internement à Halifax, et je le sens si profondément ulcéré, que je ne puis m'empêcher de lui dire :

— Il ne serait pas généreux de faire pâtir les peuples d'Angleterre et de F'rance en punition de vos mésaventures.

— Je suis de votre avis, mais j'ai voulu vous montrer que j'ai quelque expérience personnelle et que je sais à quoi m'en tenir sur la valeur de ces grands mots de liberté et de démocratie avec lesquels les bourgeois de chez vous abusent les nigauds. Il y a même eu des socialistes pour chanter dans le chœur. Avez-vous oublié que « votre « Vandervelde nous a demandé de renoncer à la Révolution ?

— Oh I n'exagérons rien. Il s'est adressé aux socialistes russes pour leur demander d'apporter leur concours à la défaite de l'impérialisme allemand, voilà tout.

— Concours qui eût dû être donné au Tzarisme, à l'impérialisme russe, l'une des formes les plus exécrables de l'impérialisme? Belle logique chez le Président de l'Internationale ouvrière !

— Faire la paix avec le Kaiser vaut-il mieux ?

— Sans doute, puisqu'il faut finir la guerre.

— A tout prix ?

— Non, démocratiquement, sans annexion ni conquête, vous connaissez la formule.

— Oui, et si r Allemagne n'accepte pas?

— Elle l'acceptera.

— Mais encore, si votre attente était déçue ?

— Alors, nous irons jusqu'au bout.

— Tiens, vous aussi?

— Nous ferons la g-uerre révolutionnaire.

— Avec quoi? Vous n'avez plus d'armée.

— Nous en referons dix.

— Après avoir proclamé les vertus de l'indiscipline ?

— L'indiscipline était nécessaire pour détruire la soumission à l'impérialisme ; elle deviendra de la discipline spontanée dès quïl Taudra défendre la Révolution.

— J'en doute,

— Comptez-vous pour rien l'idée ?

— On ne se bat pas avec des idées.

— Non, mais on se bat pour une idée. Et voulezvous un fait immédiat, tangible. Si ce n'est pas la valeur de l'idée, comment expliquez-vous que nos gardes rouges aient mis en déroute les troupes de Kérensky ?

— Vous l'avez emporté sur un faible. Kérensky s'est trouvé abandonné de tous, comme Nicolas II. Mais Guillaume est un adversaire plus redoutable.

— Il n'est rien sans son peuple et son peuple sera avec nous. Il voudra la paix avec nous. Les ouvriers paysans et soldats d'Allemagne le briseront comme nous avons brisé le Tzar et Kérensky.

— Le Tzar et Kérensky, quelle assimilation !

— Non pas, deux figures du même impérialisme.

Tune aristocrate, l'autre bourgeoise, tous deux ennemis du peuple, tous deux prêts à le sacrifier aux appétits des capitalistes de Russie et d'Occident. Et le peuple russe ne vaut point que continue, pour de tels buts, cette tuerie universelle. Il a brisé Kérensky, comme il brisera Korniloff, Kalédine et tous ceux que votre presse vénale d'Occident transforme en grands hommes parce qu'elle y devine les serviteurs de ses maîtres. Et voyez comme les événements vont vite: quelques mois ont suffi pour que Kérensky, d'extrême g-auche, passât à l'extrême droite.

— De ce train-là, combien durerez-vous ?

— Peu importe. Ou nous ferons la paix, et avec la paix, la socialisation de la terre, des usines, des banques, l'expropriation radicale du capitalisme russe, et nous serons pour le monde étonné un grand exemple,

ou nous ne réussirions pas, et alors Le g-este acheva

la pensée. Qu'importait ce qui pourrait suivre ! Je retrouvais chez cet homme énergique, le même caractère de physionomie mentale que j'avais noté chez d'autres Russes : une sorte de fatalisme, de vertige de l'abîme, une résignation au suicide et au cataclysme universel. Ce ne fut qu'un éclair: Trolzky réemboucha aussitôt le clairon des assauts et des triomphes.

— Nous réussirons. La paix est désirée par tous. L'Italie chancelle. La France est épuisée...

— La France saigne par mille blessures, sans doute. Mais les Français ne s'avouent pas vaincus. Ils savent souffrir pour rester libres, eux.

J'avais dit cela avec une certaine vivacité. Trotzky comprit tout ce que ma pensée avait de désobligeant pour les Russes. J'avais blessé cet internationaliste dans sa vanité nationale. Je vis ses traits se durcir et devenir graves, et il me répondit d'un ton sec:

— Nous aussi, nous avons su souffrir pour notre idéal.

Et je vis, soudain évoqués, les durs chemins de la Sibérie et de Fexil, les prisons abominables et les massacres de pauvres gens. Certes, il y avait eu des âmes vaillantes jadis, dans ce peuple qui paraissait aujourd'hui si lâche !

— On l'oublie trop là-bas, quand on nous traite d'agents de FAllemagne. Nous avons tous payé, et durement, le droit de défendre nos idées. Si celles-ci déplaisent aux capitalistes d'Occident, et même aux socialistes de là-bas, dont nous aurions pu espérer plus de compréhension, ce n'est pas une raison pour nous calomnier et nous traîner dans la boue.

— Peut-être, pourriez-vous mieux vous expliquer, vous justifier de ces reproches?

— A quoi bon ! Ce seraient des mots, encore des mots. Nous n'en avons eu que trop avec Kérensky. Nous avons une indigestion de phrases. Des actes valent mieux. On les jugera mal dans la bataille, mieux lorsqu'on aura un certain recul. Pourquoi des commentaires? N'avons-nous pas causé pendant une heure, en camarades, sans fléchir d'une ligne dans nos convictions respectives? Vous restez persuadé que nos méthodes sont détestables ; j'en pense autant des vôtres. . .

Il n'y a qu'à se séparer, en effet. Pourtant, il y eut, dans notre poignée de main de départ, plus de cordialité et d'estime qu'il n'y en avait eu dans celle de l'arrivée.

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