DES BELGES
Novembre 1917.
La fête ,de notre Roi (15 novembre), survenait au milieu de ces jours secoués. J'avais, tout vivant encore à l'esprit, le souvenir de la célébration, Tan passé, de cette journée au Trocadéro, Dans Ténorme salle, un innombrable public de Belges et de Français avait acclamé des affirmations d'union et de confiance. Tous ceux qui avaient vécu ces heures-là s'en étaient trouvés réconfortés et cuirassés d'espoir. Ils s'étaient sentis réchauffés dans l'atmosphère sympathique de la foule parisienne.
Il ne fallait songer à rien de pareil à Pétrograd. Dans la cité en émeute, nous étions oubliés et dédaignés. Pis, nous étions des reproches vivants. A ce peuple qui voulait la paix, nous rappelions trop la guerre. Le milieu russe nous était presque hostile, de de cette hostilité sournoise et un peu honteuse, comme celle qu'on a pour un créancier importun, comme celle que j'avais rencontrée déjà chez les catholiques romains. Conséquence bizarre du pacifisme : né incon-
testablement de sentiments généreux, il aboutit, dans la pratique, à imposer silence aux générosités, déserte les revendications qui réclament la lutte et sacrifie la justice à la paix.
Une réunion publique étant impossible, restait une réception privée. L'on m'en dissuada : qui donc s'y risquerait dans de pareilles circonstances ? Je crus au contraire que nos compatriotes auraient la crânerie nécessaire et mon attente ne fut pas trompée, car il suffit d'un avis inséré dans les journaux de langue française : VEniente et le Journal de Russie, pour amener une centaine de Belges au jour fixé, à la Légation. Tous ceux qui avaient pu venir étaient là, heureux de se sentir rapprochés, d'échanger des nouvelles, de demander des informations. On entendait chanter, dans les conversations, les accents du terroir, persistants et vivaces malgré la transplantation Nous étions, dans la grande salle du Palais Karachevsky, presque dans l'ombre, car l'électricité toujours capricieuse à Pétrograd pendant les jours de crise, tardait à venir. On voyait à peine les visages, mais les poignées de mains étaient cordiales. Une Brabcinçonne, écoutée religieusement, nous parla de la patrie et de ses épreuves. On fut quelques minutes en dehors de l'heure qui passait...
Je bois au Roi, symbole de la résistance nationale devant l'envahisseur étranger, personnification du peuple de Belgique et de son indomptable aspiration vers la liberté. Il me plaît de rappeler, dans ce Pétrograd, qui s'imagine avoir découvert la liberté, que nos ancêtres ont été les premiers à conquérir et à faire respecter les franchises communales. Il me plaît de rappeler dans cette Russie qui l'oublie, qu'elle a garanti
jadis notre indépendance aujourd'hui menacée. Il me plaît surtout d'opposer aux discordes ambiantes, le spectacle de notre concorde et de notre union qui fait la force. Union avec nos g-ouvernants en exil, avec nos soldats dans les tranchées de la terre natale, avec nos ouvriers déportés en Allemagne, avec nos compatriotes sous le joug". Ceux-là supportent avec une résignation fière le présent parce qu'ils ont foi dans l'avenir réparateur. Prenons-les en exemple. Participons à leur foi. Soyons dignes de leur espoir. Soyons la nation qui ne veut pas se soumettre et ne veut pas mourir. L'heure est périlleuse et trouble ? Qu'importe ! Elle ne nous impressionne pas si nous nous inspirons du courage avec lequel les autres Belg-es ont, sans défaillance et sans peur, supporté l'angoisse d'heures plus dures
Je leur dis cela, et d'autres choses encore, que tous pensent, mais qu'ils ont pourtant besoin d'entendre une fois de plus. Lorsque de nouveau, je me mêle aux conversations, elles ont un tour plus aisé et plus confiant. Un peu de quiétude a été retrouvée. H y a même des rires. La bonne humeur vaillante reprend le dessus. Résultat heureux, non des paroles prononcées, mais de la réunion elle-même, du fait de se sentir rapprochés les uns des autres, de l'émulation à vouloir ne plus trembler et de ne pas s'affoler.
Le soir, au Cercle Albert, la cordialité est plus intime encore. Quelques discours, notamment celui d'un socialiste gantois, en flamand, qui évoque le grand nom d'Anseele et stigmatise les traîtres du Conseil des Flandres. On lui fait une chaude ovation. Il y a là des ouvriers et des bourgeois, des Flamands et des Wallons, des catholiques, des libéraux, des socialistes, ne pensant tous qu'à la Patrie. L'exil et le péril ont fait
apparaître une unité d'aspirations et de volontés qui nous était cachée lors des jours prospères. On ' entend des chansons patriotiques et gauloises. Notre groupe turbulent et joyeux est un spectacle étrange, pour qui songe à Técroulement formidable de Talentour. J'en suis fier pour mes compatriotes : le Belge chante dans la tempête.
Des Belges, j'en ai vu ce jour-là, et les jours suivants. J'en ai vu de toutes sortes. Ils étaient nombreux en Russie. On répétait souvent chez nous avant la guerre, que les Belges sont casaniers. Rien n'est moins vrai. 11 y a, au contraire^ fréquemment dans notre peuple, des conquérants et des chercheurs d'aventures. J'en ai trouvé partout, actifs, ingénieux, débrouillards, partout où m'ont mené les voyages. 11 y avait en Russie plus de Belges que de Français et d'Anglais, sinon de façon absolue, tout au moins proportionnellement aux populations respectives. Le développement industriel de la Russie à la fin du xix^ siècle en avait amené beaucoup, la guerre en amena d'autres. Car, événement inattendu, ce fut la Belgique qui vint au secours de la Russie. Secours modeste, naturellement, mais notable quand même.
On écrira quelque jour l'histoire de ce corps d'autoscanons, qui, recruté parmi les Belges engagés volontaires, vint participer aux plus durs combats du front russe et se couvrit de gloire en maintes occasions. Ce sera une belle illustration de plus à ajouter à toutes celles qui célèbrent l'endurance et l'intrépidité de notre race.
Moins glorieux, mais utiles aussi, les centaines d'ouvriers choisis dans l'armée belge et mis à la disposition dn Gouvernement russe pour ses usines militaires.
La plupart travaillaient dans des établissements des environs de Pétrograd, et j'eus souvent à écouter leurs confidences et leurs requêtes. Wallons presque tous, ils avaient des noms et des façons de parler qui rappelaient de façon saisissante, le pays. De suite, je les devinais du Borinage ou de la province de Liège. Je me souviens d'un homme de Couillet qui, rien qu'à la manière dont il prononça siiirhord d'ell Samhe^ m'évoqua la rivière reflétant les arbres noirs et les usines fumantes, et le vieux château flanqué de tourelles à g-irouettes où se découpaient des canards passants, armes des anciens seigneurs, et l'église de pierre près de la place où l'on joue à la balle.
Ils parlaient des leurs avec tendresse, et de leur nation avec une tendresse égale, et des épreuves avec courage, et de la Révolution avec bon sens. Le milieu russe les avait influencés, certes ; mais ils avaient une tournure d'esprit si pratique qu'ils avaient fait d'eux-mêmes un choix réfléchi parmi les innovations révolutionnaires.
Les plus nombreux de mes compatriotes étaient dans le Midi, notamment dans la région industrielle du Donetz, où sont des usines métallurgiques, des verreries et des charbonnages. Ils y avaient été bien accueillis autrefois, mais la situation devenait inquiétante. Ceuxlà m'écrivaient ou m'envoyaient des délégations. Les doléances étaient analogues : exigences croissantes des ouvriers russes, diminution de la production, manque de charbon, fermeture des usines, crise des transports, hostilité croissante des ouvriers russes vis-à-Ads des ouvriers belges, menaces aux ingénieurs et aux contremaîtres, arrestation des directeurs, confiscation des établissements. Et quand des affaires paraissaient défi-
nitivement compromises, le courrier suivant apprenait qu'une combinaison imprévue, issue de palabres sans fin, avait prolongé leur vie. C'étaient ainsi des alertes successives, des difficultés sans cesse renouvelées et aggravées qu'on se sentait impuissant à surmonter et contre laquelle on luttait pourtant avec opiniâtreté, sans jamais vouloir, s'avouer vaincu. Beaucoup de ces Belges qui ont vécu la crise russe, ont mérité, à leur façon, leur croix de guerre.