AU COMITÉ DU SALUT PUBLIC
Novembre i9i 7 .
Le Comité de Salut public, qui groupe actuellement les organisations politiques et professionnelles hostiles aux maximalistes, s'est installé dans une ancienne école de droit, au quai de la Fontanka. C'est au bord du canal tranquille où sont arrêtés les bateaux chargés de bois de chauffage, un vaste établissement à la porte duquel des g"amins distribuent des appels de la Douma municipale à la concorde et à la fin des luttes fratricides. Allées et venues. Dans le hall, une immense bannière rouge avec des inscriptions brodées d'or. Des soldats, des marins, des ouvriers. Pour pénétrer plus avant, il faut un laisser-passer que nous délivre, sans difficultés d'ailleurs, une aimable jeune fille installée dans un petit bureau de fortune, où sa jeunesse et son sourire mettent une grâce dans un chaos mystérieux et rébarbatif. A l'étage, dans un vaste hall dominé par une icône, des groupes discutent, en attendant une séance ou en se reposant de celle qui vient de se terminer. Une autre salle de réunion avec ses bancs
d'école, a conservé Taspect d'un auditoire universitaire. Mais les soldats couchés sur des bancs, ou roulés en boule dans leur capote au pied du mur, font penser aussi à un corps de garde. C'est en somme la même impression d'émeute, d'installation hâtive et provisoire qu'à Smolny avec plus de désordre et de laisser-aller.
Le Comité central siège dans une chambre basse, au bout d'un étroit couloir. Ce couloir est plein de monde : jeunes révolutionnaires ou vieux paysans échangeant avec un soldat leurs réflexions sur les nouvelles publiées par le Bulletin officiel des Soviets. L'utilité de cette parlotte entre gens qui ne se connaissent pas, qui ne se reverront sans doute plus, m'échappe, mais elle doit être grande si j'en juge par la vivacité de la discussion. Chaque arrivant y prend part et l'huissier luimême s'y mêle en gardant faiblement une porte vitrée derrière laquelle le Comité central délibère, offrant un spectacle analogue : des mots et de la fumée.
Skobeleff sort de la chambre, nous serre la main et nous entraîne, pour causer plus à l'aise, dans une pièce voisine. Quelques citoyens, le chapeau dans la nuque, accoudés à une table, ont une conversation passionnée dont un bout de papier griffonné au crayon est le centre. Voix ardentes, mais basses ; aspects de conspiration. Ils nous regardent d'un air interrogatif et soupçonneux. Skobeleff les rassure et appelle un ami qui servira d'interprète. C'est un aimable Arménien qui serre comme un trésor dans ses mains fines et maigres, un bol ébréché d'où monte la vapeur du thé.
Tandis que Skobeleff nous explique la situation, je l'examine. Je retrouve en lui cette allure d'intelligence, éveillée et de simplicité un peu niaise qui m'a charmé lors de notre première rencontre. Dans son costume
de gros drap, avec ses épaules rondes et puissantes, il a Tair d'un jeune fermier avisé et doux. Ses yeux bleus vous regardent bien en face. Sa figure rose, sous les fins cheveux blonds, est élégante et puérile. A certains mots, un éclair dur passe dans les yeux de rêve, les traits se durcissent, les poings se ferment. Il est doux, mais têtu. Il fait penser à un mouton qui aurait des colères.
Il est très irrité contre les maximalistes. En conclusion, il me dit qu'un accord paraît se faire sur le projet suivant : un gouvernement qui répudierait le bolchévisme, mais accepterait son programme, un ministère dans lequel entreraient quelques bolchévicks, non pas comme représentant leur parti, mais à titre personnel. Cette solution tarabiscotée me paraît d'un byzantinisme ingénu, mais elle lui semble, à lui, naturelle et très acceptable. C'est celle d'aujourd'hui. Il y en a eu dix autres les jours précédents. Il y en aura sans doute une autre demain. Et chacune a nécessité des discussions en comité, des discours, des délégués, des ordres du jour, des entrevues avec des adversaires : que de paroles inutiles !
Nous sortons de ces lieux où règne ce despote à tête creuse : le mot. Et dans la rue, tandis qu'un soleil decrépuscule met des reflets rouges sur les eaux du canal et fait luire, dans le ciel assombri, les bulbes d'or d'une église, un marin de Cronstadt lit tranquillement à un ami la feuille du soir où s'imprime — fausse ou vraie — la nouvelle que les Allemands, ayant occupé les îles d'Aaland, viennent de débarquer en Finlande.
Quelques joui' s après.
Je ne suis pas retourné au Comité du Salut public. A mesure que Trotzky et Lénine agissaient, on a continué à y parler. Quand Lénine et Trotzky se sont sentis assez forts, ils ont hautainement refusé de discuter davantag'e. Et le Comité de Salut public, qui avait un instant paru un pouvoir en face du pouvoir, s'efface, n'est plus qu'un meeting- d'opposition, s'efface, n'est plus rien.
C'était un beau titre.
VISITE A G. PLEKHANOFF
29 novembre 1917.
C'est dans un quartier assez éloigné, un imniense bâtiment où le pas ouaté d'une infirmière vous înène à travers les longs corridors. Par les p!:iries ouvertes, on voit les chambres claires de Thôpital, avec leurs lits blancs, et sur les oreillers, des faces maigres et terreuses de malades.
N° 33. Je frappe. J'entre. Georges Plekhanoff est étendu, tout habillé, sur son lit. Il vient à moi avec un véritable élan de joie. Les traits sont émaciés, les yeux brillants de fièvre. Je m'enquiers de sa santé. — Merci ! Je vais mieux maintenant, et cela me fait tant de plaisir de vous voir, de voir un socialiste, un A^rai, un défenseur de ces idées pour lesquelles j'ai tant travaillé et souffert, et qui, maintenant, servent de pavillon à tant de choses lamentables ! Parlez-moi de mes tilles que vous avez vues à Paris ; parlez-moi de l'Europe !
Et je réponds à ces questions pressantes. Je le rassure sur le sort de ses filles auxquelles j'ai fait télé-
graphier la veille ; je le rassure sur notre confiance et sur notre espoir, quand même, dans l'issue satisfaisante de la guerre. Je force un peu mon optimisme pour rendre courage à ce cœur en détresse.
— Et la Russie, me demande-t-il d'un air confus. Gomment y êtes-vous ? Qu'en pensez-vous ?
Je dois confesser que j'y suis assez mal, et que le séjour de Pétrograd n'est pas folâtre. Ce que j'ai vu jusqu'à présent n'est pas réconfortant, certes, mais comment se faire une opinion après quelques semaines seulement? J'ignore tant de choses encore, et la Russie est si grande ! Mes impressions, jusqu'à présent, ne sont relatives qu'à Pétrograd ; serait-il juste d'apprécier l'ensemble sur cet échantillon fâcheux? Dès à présent, une observation m'est particulièrement désagréable, c'est de constater l'émiettement de la pensée socialiste et ses étranges déviations.
— Oui, me répond Plekhanoff. Vous avez raison. Nous n'étions, en réalité, qu'une faible minorité consciente dans un peuple innombrable. Il est devenu tout à coup socialiste; il s'est cru socialiste et ne connaissait rien du socialisme. La réforme agraire ? Elle va faire des millions de conservateurs âpres et féroces, plus étroitement réactionnaires que les ruraux les plus arriérés de n'importe quelle partie de l'Europe^.
Je vois combien ce sujet lui est pénible et pour faire diversion, je lui demande de me raconter ce qui s'est passé à Tsarkoïé-Sélo. Les journaux ont publié qu'il
1 . Je me suis efforcé de noter très exactement les paroles de Plekhanoff. Toutefois, je dois déclarer que lorsque je lui envoyai ^ le manuscrit, il me répondit qu'il aurait quelques rectifications à y faire. La mort ne lui a point permis, hélas ! de me dire sur quel point je l'avais mal compris.
avait été l'objet de mauvais traitements. Gomment se peut-il que des troupes révolutionnaires n'aient pas mieux respecté le révolutionnaire célèbre et incontesté ?
— Ce furent des scènes affreuses. J'étais couché très souffrant. Des marins et des gardes roug-es firent irruption dans ma chambre. Ils avaient des figures de haine et de colère. Ils me demandèrent brutalement si j'avais des armes. Je leur répondis que non. Ils m'ordonnèrent de me lever pour leur indiquer où j'avais caché mes armes. Je leur répondis à nouveau qu'ils pouvaient perquisitionner, que je n'en avais pas. Ils m'accusèrent d'avoir aidé les Cosaques. Je leur répondis que j'étais malade, au lit, dans l'impossibilité d'agir. Ils m'interrogèrent sur mes occupations. Je suis écrivain, j'ai travaillé pour la liberté et pour le socialisme. — N'êtes-vous pas Ministre ? — Non. — Membre de la Douma ? — Non. Ils parurent hésiter, réclamèrent ma photographie ou ma carte de visite, et j'entendis l'un d'eux dire à un marin qui paraissait les commander : — Mais est-ce bien lui ? Le marin fît un signe évasif et ces brutes me laissèrent. J'avais été plusieurs fois menacé d'un revolver et ces scènes m'avaient secoué et désespéré. Dans la bourgade, on tua un prêtre suspect d'avoir prié pour les Cosaques et on fusilla un ingénieur de l'usine d'électricité et un officier sous des prétextes ridicules. D'autres fois, on enferma dans des hangars des personnes paraissant devoir être arrêtées, et on les y laissa la nuit, sans feu. Pour moi, pareille aventure eût été la mort, et j'ai dû abandonner ma maison pour venir me soigner ici, où je suis en sécurité relative.
Quelles étranges et décevantes convulsions popu-
laires ! Oh ! ce n'était pas ça que je rêvais, quand j'espérais le triomphe du socialisme I Nous voulions Torg-anisation, ils n'ont fait que du désordre; nous voulions aug-menter l'activité productive de l'humanité, ils la paralysent ; bien que marxiste convaincu, je n'ai jamais pensé que la société peut se passer de justice; un Lénine déclare que ce sont là conceptions dépassées et fait appel aux pires instincts. Toute la bête humaine est éveillée et surexcitée. Non, non, tout ce que nous voyons ici n'est pas du socialisme... Et nous, socialistes, nous Russes, nous allons tout perdre, tout, même l'honneur
L'indignation et le désespoir étreig-nent son être ag"ité parla fièvre. J'essaye de le calmer, de panser ses blessures morales qui sont plus g-raves que sa souffrance physique. M^^ Plekhanoff qui le soigne avec sollicitude se joint à moi, mais elle aussi est ulcérée et voit l'avenir bien sombre-
En sortant, les journaux m'apprennent que la liste de VEdinsivo (l'Unité) même fortifiée de l'agrégation des autres listes socialistes, n'arrive pas au quorum aux élections de la capitale. Bolchévicks, cadets et socialistes révolutionnaires, se partag"ent tous les sièges. La grande voix d'un Plekhanoff n'a plus d'écho. Et c'est un spectacle émouvant et amer que de constater la versatilité de ce peuple ignorant et son ingrati- ,, tude pour l'un de ceux qui se dévouèrent à son affran- | chissement.