‹ Les fondeurs de neigeChapitre 16 sur 35 · EN ROSE · texte numérisé non relu

EN ROSE

Voici l'hiver venu et la neig^e qui est son signe. La hideuse ville de boue a pris des aspects charmants. J'ai vu organiser la défense contre le froid. D'énormes tas de bois font sur les quais et dans les espaces libres, ainsi que dans les cours des maisons, des remparts imposants. On a calfeutré les doubles fenêtres, lavé les carreaux, placé entre ceux-ci l'ouate qui absorbera l'humidité et empêchera les vitres de s'orner d'opaques fleurs de gel.

Et quand sont tombés les flocons blancs, ont fait aussitôt leur apparition les traîneaux légers qui glissent silencieusement, les bonnets de fourrures, les manteaux doublés de peaux de bête, les épaisses écharpes, les protège-oreilles, et la rue de Pétrograd prend enfin une physionomie bien spéciale. On ne voit des passants que les yeux, un bout de nez, les taches rouges des joues. Ils se hâtent dans leurs bottes de feutre. Aux moustaches, aux sourcils, de petits glaçons se suspendent, et le poil long des chevaux est comme saupoudré de givre. Il y a dans l'air sec et froid, je ne sais quoi d'allègre, de fortifiant. On se sent léger et plus actif.

Cette neige, partout épandue, est d'une douceur infinie. Les saillies des façades en sont recouvertes et donnent de Fintérêt aux architectures banales. Aux gouttières des toits pendent de longues stalactites de glace. En tombant, la neige fait du silence, amortit tout ce qui est criard, cache tout ce qui est sale, impose la paix candide. Elle est un manteau pieux et pur aux vilenies des choses. Sa douceur caresse et endort. Les voitures de l'automne défunt, avec leur tapage de ferraille et leurs essieux gémissants, paraissent des machines grossières auprès des traîneaux rapides qui vont, sans bruit, sur la moelleuse épaisseur de la neige tombée. C'est une volupté que de glisser ainsi, bien enfoncé dans les fourrures, au trot d'un cheval fringant, crinière auvent, à la rencontre de l'air vivifiant. Toutes les agitations de la ville semblent alors amoindries, étouffées, réduites au silence.

Et la neige est splendide. Elle met partout de la clarté. Ce chien qui passe, on le croirait blanc; sur la neige, il paraît jaune. Ces corneilles sont d'un beau noir profond. Les arbres dessinent, dans les jardins, leurs squelettes noirs. Dans les rues, de petits moineaux ébouriffés, des pigeons sautillants, tous très hardis et familiers, cherchent obstinément des nourritures. Les isvostchiks rembourrés avec, parfois, la fantaisie de leur ceinture de couleur claire, sont comme des statues de bonhomme Noël.

Les quais de la Neva offrent un spectacle d'une admirable beauté. La large rivière gelée n'est qu'une étendue blanche immobile. Les piétons la traversent et font une théorie de petits points noirs mouvants. Sur l'autre rive, les cheminées des faubourgs industriels s'estompent dans le ciel gris. Suivons le quai Français,

allons vers le pont de la Trinité. Il est trois heures et le soleil va se coucher. Vers la gauche, il est d'un rouge de fournaise ; vers la droite, ses rayons expirants parent tout d'un enchantement rose.

L'atmosphère a des tons d'une délicatesse et d'une opulence incroyable, c'est un paysage de rêve. Les ponts indiquent la courbe de leurs arches dans le brouillard, comme s'ils étaient suspendus dans l'espace ; par moments, le trolley d'un tramway fait un éclair vert, et là-bas, la flèche d'or de la forteresse est, au-dessus de la nuit qui commence, un fantastique trait vertical de lumière étincelant dans le ciel de turquoise. Tout est blanc et rose délicieusement.

Qui n'a point admiré les prestiges des aurores et des crépuscules d'hiver à Pétrograd, ignore les souveraines beautés de cette ville. La neige et le soleil combinent ici leurs magies comme en aucun autre endroit du monde.

L'hiver a fait apparaître dans les rues de la capitale une industrie bizarre. Les charrois n'étant pas suffisants pour enlever la neige tombée, on s'en débarrasse en la fondant. De cent mètres en cent mètres, dans les grandes artères, une cuve de bois en forme de cube évasé, contient un foyer ardent,» qu'on remplit incessamment, à larges pelletées. Un homme, debout sur cet étrange appareil, y entasse la neige qui fume et qui s'écoule par le bas en une eau fétide où toutes les ordures cachées réapparaissent et s'en vont au ruisseau. Ces fondeurs de neige acharnés à détruire la beauté de la ville, à dégager la fange des voiles dont la nature clémente les avait enveloppés m'ont paru, à certains jours, symboliques —

Page 1