‹ Les fondeurs de neigeChapitre 17 sur 35 · LA MAISON OLIVE · texte numérisé non relu

LA MAISON OLIVE

N'allez pas croire qu'elle fût peinte en vert: Olive est le nom de ses propriétaires. Les Olive appartiennent à une famille distinguée, très connue à Pétrog-rad. Gens de goût, amateurs d'antiquités et de belles choses, ils avaient meublé leur home avec un faste discret au point d'en faire une sorte de musée qu'aucun connaisseur d'art n'ignorait depuis qu'un catalogue somptueux en avait été dressé. Ce fut cette demeure exquise que j'eus la chance — fortune heureuse parmi tant de contraires ! — de louer au moment où, lassé de recherches vaines après une installation décente, je commençais à désespérer de m'évader jamais du séjour affreux de VHôtel de VEurope.

Les maîtres de la maison, appelés par leurs affaires à Moscou, me la confièrent telle quelle, contenant et contenu, un peu, j'aime à croire, sur ma bonne mine et la compréhension charmée que je leur laissai voir, beaucoup, certes, à raison de la protection que l'on pouvait espérer déduire, pour ces œuvres précieuses, des immunités diplomatiques.

Avec elle, un vieux domestique, homme de confiance, qui la connaissait bien et qui en savait les traditions. C'était un Italien, débile et fïuet, qui portait dérisoi-

fêment le nom d'Ercole. Je pus lui adjoindre un cuisinier français qui nous composa des nourritures saines et propres, impossibles à trouver dans les restaurants de Pétrograd. Ainsi Texistence s' org-anisa presque confortablement, et c'est à la maison Olive que je dois d'avoir conservé, au milieu de ces temps durs et troublés, ma santé et ma bonne humeur.

Je ne l'aurais pas souhaitée plus avenante et plus jolie à voir, plus commode et plus agréable à habiter. Suffisamment vaste pour permettre, si les temps avaient été plus cléments, des réceptions nombreuses, elle était pourtant assez petite pour qu'on pût en avoir une possession entière, y trouver une douceur d'intimité et de chez-soi.

Au-dessus d'un rez-de-chaussée, bas et réservé au service, on accédait à l'étage des salons pour la vie diurne, et au second étage de chambres à coucher et des cabinets de toilette, clairs et spacieux, chose rare dans les habitations russes où tout est, le plus souvent, sacrifié aux appartements qu'on montre aux visiteurs. Mes fenêtres donnaient sur le jardin de Tauride et à l'est; et maintes fois, le matin, je vis l'aurore tardive des jours d'hiver se lever dans un éblouissement rouge et rose^ parmi les petits nuages nacrés, en fêtes furtives de lumière et de couleurs.

Au premier étage, j'avais un bureau lambrissé de boiseries Louis XV, encadrant des fêtes galantes en sanguine et quelques tableaux de maître, un grand salon de réception, presque toujours vide, et un salon intime, le salon rouge, dans lequel une tapisserie flamande et quelques tableaux mettaient une atmosphère d'art, enfin une grande salle à manger, ornée de panneaux décoratifs, dus à la collaboration de Ganaletto et

de Tiepolo. On y mangeait parfois bien modestement, mais la vaisselle était de vieux Saxe. Ainsi, tout dans cette maison rare, était choisi avec ujo g-oût éclairé et délicat, sensible aux connaisseurs seuls ; et quand le hasard nous conduisait dans un de ces palais russes, pompeux et encombrés de bibelots ridicules, nous rentrions chez nous avec la joie d'avoir échappé à ces horreurs fastueuses. Presque tout, il est vrai, chez les Olive, était d'origine étrangère. Il n'y avait guère qu'une partie du mobilier qui fût russe : les lustres de cristal. Ils s'harmonisaient avec l'ensemble, par leur légèreté, leur grâce, leur élégance discrète. Ils semblaient emprisonner les lumières scintillantes ou des retombées de jets d'eau en pluie. Ces inventions sveltes sont ce que j'ai vu de plus original et de plus artiste dans l'ancien mobilier russe.

La paisible maison eut ses drames. Dans les premiers jours de notre installation, le bruit d'une vive querelle dans le vestibule d'entrée m'obligea à y descendre : c'était l'ancien chauffeur des propriétaires qui avait à moitié étranglé Ercole. Prétendant avoir à réclamer toutes sortes de choses à ses maîtres, il avait persisté à demeurer dans une des dépendances, et Ercole, dans l'espoir de l'obliger à déguerpir, avait cessé de lui fournir du bois à brûler. L'homme, pour se réchauffer, avait bu de la vodka, et très excité, trapu, têtu et redoutable, il paraissait prêt à appuyer ses revendications de toutes les violences utiles. Devant moi, il devint respectueux, tout en gardant son air sournois de bête prête à mordre. On parlementa ; il me fallut subir une interminable histoire ; je lui fis donner du bois pour quelques jours, à condition qu'il nous débarrasserait de sa présence. Il tint parole, mais il voulut

sa veng-eance. Une dénonciation à Smolny nous amena une équipe de gardes roug-es pour réquisitionner Tautomobile de M. Olive. Elle gisait démontée, inutilisable, dans le garage. Je dus parlementer encore, j'expliquai que la voiture, à la supposer en état, m'avait été louée comme tout le reste, et qu'étant données les longues courses auxquelles m'obligeait ma mission, je ne serais pas fâché de m'en servir un jour. Ces gardes rouges ignoraient visiblement ce que pouvaient être la Belgique et la diplomatie ; mais ils acceptèrent d'en référer aux gens de Smolny qui leur enjoignirent de me laisser tranquille.

On était à peine remis de cette alerte que notre dvornik, très ému, vint se plaindre d'avoir été menacé et mis en joue par un dvornik qui exigeait, par ces méthodes sommaires, que notre homme se conformât à la grève des dvorniks. Ercole s'en fut au Comité des Grèves et après une longue discussion, obtint satisfaction; l'exterritorialité de ma demeure fut reconnue et licence fut donnée à mon dvornik de continuer sa besogne.

Un autre jour, la femme d'Ercole se précipite dans mon cabinet de travail, en pleurs et criant :

— Questo moujik ha ammazato mio marilo !

(Ce moujik a assassiné mon mari.)

Je la suivis, et trouvai à l'office, Ercole, avec une forte blessure à la tête, pâle et perdant du sang par le nez. Le moujik — Thomme préposé au bois de chauffage — avait disparu. Quand le pauvre Ercole fut soigné, lavé et pansé, et qu'il eut repris son aplomb, il se rendit au Commissariat et des gardes rouges vinrent fouiller la maison, découvrirent au grenier le coupable, et l'emmenèrent.

Au Commissariat, nouvelles discussions. On invita Ercole au pardon, et il acquiesça à condition que son agresseur s'en allât sur Theure,

Ces quelques incidents, et d'autre de moindre importance, ne m'inspirèrent qu'une médiocre estime pour les serviteurs russes. L'avis général est qu'ils sont lents et paresseux, pullulants (il en faut quatre pour faire, par divisions traditionnelles du travail, l'ouvrage que ferait un seul chez nous), chapardeurs et fourbes. L'absence de police contribuait naturellement à leur permettre d'étaler sans contrainte ce qu'ils avaient en eux de moins bon.

A l'heure du thé, dans le salon rouge au plafond de bois sculpté, où des rosaces d'or fané faisaient sur un fond d'azur sombre une sorte de ciel étoile, la causerie réunissait parfois des gens venus de toutes les directions de l'univers. Français, Belges, Italiens, Russes, Serbes, Norvégiens, Anglais, Américains, que la tourmente mondiale faisait se rencontrer quelque temps à Pétrograd, pour les disperser de nouveau par le monde. Singulier aspect de la vie diplomatique que ce cosmopolitisme tourbillonnant des relations, dont l'imprévu avait encore été accentué par la guerre !

Et Ton parlait toujours, pour commencer, de la nourriture et du prix de la vie, car la famine était le danger commun, celui dont la menace obscure était dirigée contre tous, indistinctement.

— Vous avez de la farine blanche, vous ?

— La belle question ! Qui est-ce qui a encore de la farine blanche ?

— J'aurais pu en acheter la semaine dernière à mille roubles le sac.

— Et pourquoi n'avez-vous pas profité de l'occasion ?

— Il fallait en prendre tout un wagon.

— Nous nous serions associés.

— Précisément, c'est cela qui m'a paru impraticable. Pendant le temps qu'il eût fallu pour répartir notre wagon, j'étais exposé à être dénoncé comme spéculateur et affameur public.

— C'était un risque sérieux, en effet. On raconte qu'il y a des Russes peu scrupuleux qui vous vendent de la farine, se la font régler comptant, et viennent la confisquer le lendemain, et ainsi de suite. C'est ingénieux et lucratif.

— Et sans danger, car comment les volés oseraient- Is se plaindre ?

— Mais, à défaut de farine, ne peut-on se contenter de substituts ?

— Ils sont aussi rares, répliqua une dame, et d'un prix? J'ai précisément chargé mon cuisinier d'une enquête dans cette direction. Voulez-vous savoir ce que coûtent, quand on en trouve, les féculents, riz, tapioca, semoule, macaroni ? Ce que veulent les vendeurs, car il n'y en a plus dans le commerce.

— Eh bien, il faudra manger plus de pommes de terre .

— Des pommes de terre, homme candide, vous ignorez donc qu'elles sont à deux roubles la livre, dont la moitié sont gelées ou pourries.

— Des légumes, alors?

— En plein hiver, il n'en est point de frais ou presque pas. Des conserves, tout au plus. La boîte de petits

pois, moyenne, 8 roubles; asperg-es coupées, 12 roubles ; haricots de 8 à 10 roubles.

— Mais il y a des fruits encore ?

— On vend des pommes dans les rues, de misérables petites pommes gâtées à 60 copecks la pièce ; et chez les marchands, on paie pour une qualité un peu meilleure, de un à deux roubles. Dix mandarines minuscules valent vingt roubles. Il y a encore les fruits secs : une livre — la livre russe de 410 grammes — de pruneaux secs vaut de 5 roubles à 8 roubles ; les amandes, 8 roubles.

— Des œufs ?

— Un œuf frais vaut un rouble. La petite boîte d'œufs en poudre vaut 24 roubles.

— L'autre jour, la foule a fait justice d'un accapareur. On a trouvé chez lui des œufs par centaine de mille. On les lui a tous cassés sur lui. Il a été transformé en une statue glaireuse et jaunâtre. Il a été presque étouffé, mais je ne le plains guère.

— Moi je plains les pauvres à qui on aurait pu donner ces œufs-là.

— Heureusement que nous avons de la viande !

— Oui, on peut encore s'en procurer sans trop de peine. Les prix sont coquets, par exemple : le bœuf, 7 à 8 roubles la livre ; le porc, 9 roubles 50 ; le veau, de 7 à 8 roubles ; la langue, 6 roubles.

— Et de la volaille ? Et du poisson ? Les poulets, 13 à 14 roubles ; les oies de 45 à 50 roubles ; les perdreaux, 5.50 à 6 roubles ; les gelinottes, même prix. Une belle truite coûte 120 roubles ; le siguis et le soudac de 4.50 à 7.50 la livre. Mais on ne peut pas se nourrir exclusivement, sans inconvénient pour la santé, de viande et de volaille, ne l'oubliez pas.

— Les estomacs délicats peuvent boire du lait

— Sur ordonnance du médecin, vous en obtiendrez un peu à 2 roubles la bouteille. Le lait condensé qui coûtait 4 roubles la petite boîte il y a trois mois, est maintenant à 18 roubles. Car ces prix fantastiques augmentent de semaine en semaine. Le thé vaut 18 roubles la livre, le café de 12 à 15 roubles, le cacao 16 roubles ^.

— Faites vos provisions, Mesdames !

— Eh non, n'en faites pas. Si vous en avez, on les réquisitionnera.

— Comment vivent les pauvres ?

— Est-ce qu'il y a des pauvres à Pétrograd? Les soldats, les marins, les ouvriers ont leurs portefeuilles garnis de « Kérenskys^ » et tous s'associent au pillage consciencieux de la bourgeoisie et de l'Etat.

— Le paradoxe est joli. En Belgique occupée^ la crise alimentaire est analogue, mais il y a un admirable réseau d'œuvres d'entr'aide ; n'a-t-on rien fait en Russie pour donner à manger aux familles pauvres ?

— Je ne le crois pas. On leur a donné la liberté, même celle de dépouiller le voisin riche. Un Russe trouve cela bien suffisant.

— A-t-on du moins quelque espoir que cette situation s'améliore ?

— Aucun, hélas ! Madame, aucun. C'est le Midi qui

1. Quelques autres prix au début de février 1918 : Saucisson cuit, 5 à 6 roubles la livre. Saucisson fumé de 7 à

8 roubles. Jambon 9 roubles. Un jambon moyen 200 roubles- Choucroute 20 rouble là livre. Sucre 12 roubles. Pruneaux 6 à 8 roubles. Gruyère 11 à 12 roubles. Un fromage de Hollande 70 roubles. Levure 22 roubles la livre. Esturgeon 8 roubles la livre. Légumes de 1 à 3 roubles la livre. Persil 6 roubles.

2. Petits billets de banque de 40 et de 20 roubles imprimé sous Kérensky.

détient le blé, et nous sommes en g-uerre avec le Midi. Et si même le Midi nous en envoyait, les moyens de transport manquent. Les chemins de fer russes vont vers leur disparition.

~ Ah ! bah ?

— C'est comme je vous le dis. 40 °/o des locomotives sont hors d'usag-e et celles qui restent n'iront pas longtemps. On ne les répare pas. On ne répare pas les wagons. On ne répare pas les voies. Les accidents augmentent. Chaque semaine on supprime des trains. L'agonie durera trois mois, six mois peut-être, mais la mort est au bout.

— Vous me désolez; j'aurais tant voulu voir la Russie. Pétrograd est assez insipide.

— Moscou vaut mieux, certes. Et vous y auriez eu des impressions originales et pittoresques. Mais le voyage n'est pas à conseiller. Tous les trains sont remplis de soldats, qui voyagent gratuitement et vous expulsent, sans s'excuser, des places que vous croyiez avoir retenues. Il y en a qui font le trajet sur le toit des voitures.

— Par ce froid ?

— Par ce froid. Aussi en est-il, chaque nuit, qui sont frappés de congestions ou gelés.

— Non, Madame, ne pensez pas à voyager, nous dit un ami belge qui arrivait de Kiew. Une nécessité impérieuse m'obligeait à venir à Pétrograd. Mais quel calvaire ! Trois jours et trois nuits sans pouvoir bouger. Le premier compartiment où j'entrai avait ses glaces brisées, j'étais sûr d'y périr de froid. Un autre n'avait point de portes, j'étais sûr d'y être volé. Des officiers serbes m'offrirent le leur, dont ils ne pouvaient supporter l'effroyable odeur ; en effet, le sol en était,

sur une épaisseur de plusieurs centimètres, jonché de débris de toute espèce, débris de nourriture et... excréments.

J'y ai passé plus de soixante-dix heures, occupé à chaque station à défendre ce réduit infect contre les soldats qui prétendaient s'y installer. Par surcroît, à un arrêt, j'ai entendu le machiniste protester contre la surcharge du convoi et demander Tenlèvement de deux ^wagons au moins, si Ton voulait éviter un accident. Les soldats îe menacèrent de leurs baïonnettes s'il ne mettait pas le train en mouvement, et je m'attendais constamment à être écrabouillé. Je suis tout étonné d'être ici, sain et sauf.

— Votre aventure, Monsieur, dit un autre, est, à quelques variantes près, celle de tous ceux qui ont dû voyager dans ces derniers temps. On ne se l'imaginait point possible autrefois, on n'y croira plus dans quelques années. Mais, en vérité, rien n'est plus pénible que cette utilisation de moyens de civilisés avec des mœurs de sauvages.

— L'ennui des uns fait le plaisir des autres. Ces soldats voyageurs sont des commerçants. C'est grâce à eux que nous ne crevons pas de faim. Ils ont tous un sac avec eux, vide au départ, rempli au retour. Ils connaissent les endroits où l'on achète des vivres à bon marché, et viennent les revendre dans les grands centres affamés.

— C'est vrai, cela. La guerre a révélé chez le Russe des aptitudes commerciales inattendues. Le soldat vend de tout, et surtout ce qui ne lui appartient pas.

— Au front, ils vendent leurs vêtements, leurs armes, le foin des chevaux, Tartillerie.

— C'est un peu fort. Vous en êtes bien sûr ?

■ — Je ne l'ai pas vu, sans doute. Mais cela m'a été affirmé par des personnes honorables. Et si vous lisez entre les lignes l'appel dés^espéré de Krilenko, vous le croirez comme moi.

Le Monsieur qui avait parlé de Moscou avait détaché du mur une icoiie que nous avions découverte au marché Apraxin.

— Elle est bien jolie, observa-t-il. C'était sur le fond elair, d'un jaune savoureux, d'un paysage montagneux stylisé, saint Georges, en manteau rouge flottant, monté sur un cheval blanc, aux harnais de vermillon, qui perçait de sa lance un dragon vert étendu sur le sol. Il y avait dans l'image du mouvement, de la grâce, oi surtout une incomparable harmonie de tons orangés.

— Vous vous intéressez aux icônes ? C'est à Moscou qu'on trouve les plus belles.

— Oui, l'icône m'amuse. Elle est surtout amusante à dénicher, dans l'étrange fouillis de ces bazars comme EApraxin Dvor, ou l'Alexandrinsky Kinok, plus connu sous le nom de Marché aux puces. J'ai eu là, dans ces i?uelles enchevêtrées, ces boutiques sombres, ces brocanteurs bizarres, si visiblement trafiquant d'objets volés, mes impressions les plus russes de Pétrograd. Et quand, après avoir longuement cherché, parmi les horreurs de l'imagerie religieuse, on trouve parfois une ancienne icône qui a un intérêt d'art, c'est une joie, e'est une petite conquête.

— Comme vous avez raison. Mais pareilles trouvailles sont des chances, car surtout depuis 1905, les icônes des xv^ et xvi® siècles ont été réunies par des collectionneurs et ont atteint des valeurs marchandes considérables. Sans doute dans les éléments de cette recherche, des points de vue de curiosité, de religion

et d'archéologie entrent plus souvent que celui de la qualité esthétique. Mais tout de même, certains Russes ont cru pouvoir se vanter à cette occasion d'une école d'art nationale et ont été jusqu'à la comparer modestement aux primitifs italiens.

— Oui, c'était le temps du nationalisme à la Stolypine. Le tzarisme rêvait d'un art d'Ktat.

— Ne soyons pas trop sévères pour ces fantaisies. Les Russes cultivés doivent évidemment éprouver quelque humiliation lorsqu'ils constatent que leur peuple, avec ses prétentions aussi vastes que son territoire, n'a donné à l'humanité aucun grand artiste, tandis que la Grèce, la Toscane et la Flandre en ont donné tant. Concédons-leur la peinture d'icônes comme nous concédons la miniature ou la faïence à la Perse.

— Vous êtes injuste, il y a un degré d'art de plus.

— Ne disputons point sur une hiérarchie. Accordezmoi seulement que l'immense Russie n'a eu ni son Rembrandt, ni son Rubens, ni son Velasquez, ni sor Michel-Ange.

— C'est évident, pourtant ce peuple est artiste.

— On me l'avait dit aussi. Je me souviens d'un éloge enthousiaste et pénétré que m'en fit à Paris l'ancien ambassadeur de France, M. Paléologue. Vous les aimerez, m'avait-il dit, malgré leurs défauts, malgré les déceptions qu'ils vous réservent, malgré tout ; ils sont si artistes I Et il m'avait raconté une scène au théâtre Marie, au début de la Révolution. La salle était bondée ; dans la loge de l'Empereur, on remarquait des figures misérables, fronts ridés, barbes blanches, cheveux en désordre : c'étaient les proscrite de Sibérie. Et parmi eux, Véra Finger, qui fut priée de parler à la foule. Elle le fit avec une douceur et une

mélancolie poig-nante, s'arrêta, vaincue par Pémotion et l'orchestre exécuta la Marche funèbre de Chopin. L'impression fut profonde. Des inspirations aussi belles, vous en rencontrerez à chaque pas dans la vie russe, m'avait annoncé M. Paléolog-ue. Hélas 1 j'attends encore. De la beauté ici, je n'en ai pas trouvé.

— Il y a pourtant un art populaire qui ne manque pas d'intérêt.

— Certes, mais il est plus intéressant par sa barbarie que par son raffinement. J'ai, d'ailleurs, peu vu. Les Musées sont fermés; les collectionneurs dispersés.

— A propos de collectionneur, j'ai aperçu ce matin un phénomène bizarre : un homme qui se nourrit exclusivement de porcelaine.

— De porcelaine? Par exemple, expliquez-nous ça.

— C'est un vieux baron, très distingué, très aristocrate, très riche. Il avait jusqu'ici vécu dans l'atmosphère tzariste et ne soupçonnait même pas les théories socialistes. 11 avait la confiance d'une comtesse multimillionnaire dont il g-érait les biens à Pétrograd. Ces jours derniers, il reçut la visite d'un jeune tavaritch qui venait réquisitionner l'hôtel pour un quelconque Soviet. Il fit timidement quelques protestations et demanda que^toutau moins on voulut bien reconnaître à la comtesse le droit de mettre le mobilier dans quelques pièces de sa maison. Le gringalet lui répondit avec superbe : Mais qu'est-ce que vous me racontez là, camarade ? Etes-vous assez vieux régime"? Apprenez qu'il n'y a plus de comtesse, nous avons supprimé les titres ; que la comtesse n'a plus de maison ; elle appartient à la nation, et quant à ses objets, s'ils en valent la peine, donnez-les au camarade Lunatcharsky ; il les mettra au Musée. Imaginez-vous la stu-

— loi —

péfaction du vieux baron qui a du se demander s'il n'était pas le jouet dun cauchemar. Il n'en est pas encore revenu.

— Mais la porcelaine ?

— C'est vrai. Pardon. J'avais oublié. Voici : le baron ne reçoit plus d'argent, ni pour lui, ni pour la comtesse, des terres et des immeubles. Il ne peut toucher à son compte courant en banque qu'à concurrence de cent cinquante roubles par mois. Pour cet hommelà, c'est la misère. Alors il brocante une collection de porcelaines de Saxe, de Chine et de Japon qu'il recueillit aux jours prospères. Chose curieuse, les objets de curiosité se vendent assez bien. Et Je baron vit, dans l'espoir d'un lendemain réparateur.

— On lui cassera probablement ce qui lui reste de sa porcelaine, à moins qu'on ne le lui prenne ce qui lui reste de roubles.

— Le fait est que lorsqu'on sort de chez soi on n'est jamais certain d"y rentrer avec sa montre, sa bourse et sa pelisse.

Et la remarque fit jaillir des histoires. Chacun avait la sienne à raconter. Le quai de la Fontanka, le Champ de Mars étaient des endroits à éviter. La Perspective Nevsky elle-même n'était pas sûre. Des passants y avaient été dépouillés radicalement.

La conclusion fut une réprobation générale pour les temps où nous vivions.

— Ne jugeons pourtant pas trop vite, fit quelqu'un. Assurément l'époque est trouble et pénible. Nous gommes inquiétés dans notre vie et dans nos intérêts, dérangés dans nos habitudes, et ces nouveautés nous font, naturellement, horreur. Mais l'avenir appréciera-t-il de même ?

— Par exemple ! Vous pensez qu'on pourra quelque jour approuver les spoliations et les assassinats dont nous sommes les spectateurs ?

— Je dis simplement que je n'en sais rien. Il y a des exemples de ces changements d'opinion. Lisez, chez les historiens, les détails de la journée du 14 juillet 1789. Ils ne sont pas beaux. Jamais un aristocrate qui y aurait assisté n'aurait pu croire que la France célébrerait, à cette date, sa fête nationale.

— Personne ne pense plus à ces détails, aujourd'hui; on célèbre l'avènement d'un monde nouveau.

— Dans un siècle^ on dira peut-être la même chose de la Révolution maximaliste.

— Allons donc, vous plaisantez?

— Pas du tout, je vous l'assure. Je n'affirme pas que cela sera, je dis seulement que cela pourrait être. Car remarquez bien qu'un événement historique a deux importances, celle qu'il a en lui-même, et celle que lui donne l'imag-ination de la postérité. Et, à mon avis, la seconde est toujours supérieure à la première.

— Voilà qui paraît excessif.

— Je ne le crois pas. Voulez-vous un exemple. Je le prends dans cette icône que nous admirions tantôt. Historiquement, qu'est-ce que saint Georges ? On n'en sait rien^ avec certitude. Un soldat romain condamné, en Asie Mineure, pour christianisme, et martyrisé. Peut-être tout simplement, une transformation chrétienne du mythe de Persée. Eh bien ! je vous le demande, celui qui aurait assisté au supplice du soldat, aurait-il pu seulement pressentir que pendant des milliers d'années, peintres, sculpteurs et^poètes s'uniraient pour célébrer son souvenir et qu'il serait pour des millions d'âmes, le magnifique symbole de la vaillance et du dévouement ?

— Soit, mais...

— Attendez, je vous prie. Les juifs qui voyaient passer le Christ sur les chemins de Galilée, le sénateur romain à qui on racontait les scandaleux débordements des premiers chrétiens, auraient-ils pu deviner TEg-lise,. la papauté, les cathédrales, la direction spirituelle catholique, c'est-à-dire universelle, du monde ?

— Certes, et je vous accorde même que si ces spectateurs avaient eu assez de sérénité philosophique pour faire des réserves sur les anathèmes de leurs contemporains, on aurait cru qu^ils avaient le cerveau fêlé.

— Vous voyez bien. Vous justifiez ma prudence.

— Non, parce que Trotzky n'est pas un martyr.

— Il ne l'est pas encore, c'est vrai. Mais il le sera peut-être demain. Et son action est assez prodigieuse, elle est assez imprégnée d'un certain idéalisme, elle correspond trop à de confuses aspirations pour ne pas frapper l'imagination des foules. Ceux qui viendront après nous le verront autrement que nous. Mallarmé a pu dire d'un poète :

Tel qu'en lui-même enfin Véternité lé change.

Croyez-moi, le temps collabore aux icônes et aux œuvres d'art en les patinant; il aide aussi les hommes^ à se créer des Saints et des Héros. Toute naissance se fait dans le sang et l'ordure ; la révolution bolchevik est peut-être une naissance.

— Noël ! Noël !

— Non, j'ai dit peut-être.

— Ah ! vous n'avez pas la foi ? \

— Et voici pourquoi : je vois bien que cette révolution est riche d'idées, mais je la trouve sèche et sans générosité. Or, j'ai toujours pensé que dans

l'évolution sociale, les forces intellectuelles sont moins fécondes que les forces sentimentales. Mais j'ajoute ■qu'à Toccasion d'un fait divers, on peut écrire un poème. Et peut-être nos peuples d'Occident, autrement doués, se chargeront de donner à la Révolution russe la valeur morale qui lui a manqué.

— Il leur faudra beaucoup d'imagination lyrique pour faire de Trotzky un saint Georges terrassant rhydre du capitalisme !

— Pourquoi pas ?

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