PSYCHOLOGIE POPULAIRE
Il me paraît nécessaire de mettre ces notes au cœur même de ce livre. Je n'ai pas d'autre prétention que raconter sincèrement ce que j'ai vu ; mais je tâche à rendre clairs mes récits. Gela n'est possible que si j'essaie un peu de psychologie populaire. Si quelques noms émergent, ils sont secondaires ; le grand acteur de la révolution russe, c'est le peuple, et c'est lui qu'il faut comprendre. Si l'on y réussit, ses actes, qui paraissaient déconcertants, auront leur logique et leur simplicité. On les appréciera avec plus de clairvoyance et d'équité.
Je ne me dissimule pas les périls de mon entreprise. Il est difficile de décrire le caractère d'un homme, plus difficile encore de dire celui d'un peuple. Toute généralisation est imprudente. Je le sais. Aussi, n'est-il pas dans mon intention d'établir le portrait de tous les Russes, mais seulement de noter les traits généraux des Russes que j'ai observés. Et cette observation, afin de garder sa valeur génératrice, ne s'est point attachée aux cas isolés, mais surtout à la réaction qu'ils provoquaient, à la façon dont ils étaient appréciés par le plus grand nombre.
On me dira aussi que pour justifier une pareille pré-
somption, il faudrait avoir fait en Russie un séjour prolongé, et quelques mois à Pétrograd n'autorisent pas des conclusions hâtives. Aussi ce ne sont pas des conclusions, mais des impressions seulement. Des impressions de Pétrograd pendant l'hiver 1917-1918. On m'accordera que ce fut à une époque assez exceptionnelle, d'une liberté absolue, permettant de voir mieux ce qu'il y a de vraiment essentiel dans les consciences.
Ce fut une période de vérité où le Russe se montra sans masque et sans pudeur. Jusque-là, très soucieux de l'opinion d'Europe, il s'était ingénié à se la rendre favorable. Le voyageur était l'objet d'attentions de toute espèce. A condition qu'il fût indifférent à la politique, et qu'il consentît à ne pas chercher à scruter les dessous du tsarisme, il n'y avait pas, pour un étranger, de séjour plus agréable et plus libre que Pétrograd. Les Russes étaient accueillants, charmeurs, hospitaliers, et parvenaient aisément à donner à l'Européen l'impression qu'il était dans un pays de civilisation analogue à celle du reste du monde cultivé. Trop souvent, les voyageurs, ainsi circonvenus et flattés, n'ont pas vu, n'ont pas voulu voir, les hontes du régime, n'en ont point parlé, n'en ont point voulu parler. Le cri d'indignation et de désespoir que poussaient les opprimés d'ici n'avaient en Europe qu'un faible écho. Et puis^ il y avait l'Alliance, l'étrange alliance de Marianne et du Tzar qui imposait aux journalistes le silence, et les obligeait à présenter au grand public français une Russie travestie à l'Européenne. Enfin, pour l'élite, les noms de Tolstoï, de Tourgueneffet de Dostoïevsky, justifiaient l'admiration pour la Russie.
J'ai l'outrecuidance de penser que le peuple russe
est profondément différent des peuples d'Europe et que toute assimilation, tout raisonnement par analogie conduit droit à Terreur. Ainsi, j'irriterai tout le monde: les Russes, blessés dans leur vanité, m'accuseront de les avoir calomniés, les Français, dérang-és dans leurs habitudes, me reprocheront d'avoir trouvé une logique dans un pays qu'ils se plaisent à déclarer surprenant.
Et s'il me fallait auprès de ces derniers, un garant : je les renvoie au marquis de Custine. Ses lettres sont de 1839. Lorsque je retrouve chez lui une de mes impressions d'aujourd'hui, il y a là une probabilité de vérité, la permanence des caractéristiques indiquant qu'elles ne sont pas celles des individus, mais celles de la race même.
Voulez-vous mesurer d'un coup la profondeur de l'abîme ? Faites-vous raconter l'histoire de Raspoutine. Imagine-t-on en Europe une aventure analogue de mysticisme et de crapule? En Russie, elle est d'hier.
Jusqu'au milieu du siècle passé, les Russes se vendaient avec la terre sur laquelle ils vivaient, comme des arbres. Parfois, on les vendait en les transplantant, par douzaines ou centaines, ou par ménages, par nids, selon l'expression russe, comme du bétail. Ce régime a duré jusqu'en 1862 ; comment n'en resterait-il pas quelque chose aujourd'hui?
Il y avait des maîtres et des esclaves. On a affranchi les serfs, mais un décret ne suffit pas à faire des hommes. Les petits sont restés courbés devant les grands et les grands courbés devant le Tzar. Servitude générale. L'habitude séculaire de ployer l'échiné est une mauvaise préparation à la liberté. Un décret peut abolir la tyrannie, lésâmes restent faibles.
Ce peuple a été longtemps empoisonné par Talcool. L'alcoolisme est aux moelles de la race, chronique.
Chacun sait qu'il a des répercussions lointaines héréditaires. A supposer que le Russe soit devenu sobre, il est fils et petit-fils d'alcooliques. Faut-il s'étonner qu'il manque d'équilibre?
Les personnages de Dostoïevsky qui nous parurent si étranges et si séduisants par leur type anormal, sont normaux en Russie. Ce n'est pas un génie excessif qui les a inventés. C'est un observateur clairvoyant qui les a transposés de la nature dans l'art. On rencontre, ici, les frères Karamazoff au détour des rues.
Un de mes amis était allé voir, à Bruxelles, un Russe malade. Au cours de la conversation, le Russe lui demande de prendre un objet dans sa malle. Il y avait de tout dans cette malle : des manuscrits, du beurre, des vêtements, des confitures, un revolver, des dentelles et du linge sale. Depuis que je suis ici, je repense à cette
anecdote : le désordre de cette malle, c'est l'image du désordre de Tâme russe.
Par réaction contre une servitude séculaire, le Russeva dans la liberté à l'extrême. Il n'a pas le sens d'une liberté limitée par celle du voisin. Il ne la conçoit qu'en fonction de l'individu ; c'est un anarchiste né. Obéir^ ou agir selon son bon plaisir, il ne connaît point de milieu.
Dans les pays latins de l'ordre et du droit, l'anarchie est une calamité. Le Russe s'en accommode avec une facilité prodigieuse. Nitchevo !
Qu'importe ! C'est le grand mot de résignation fataliste. Il vient du fond des âges et de l'Asie lointaine. 11 a permis au despotisme de vivre. Devant les catastrophes ou l'ennui, même absence d'énergie et d'effort personnel. Aide-toi, le ciel t'aidera, est un précepte européen. Le Russe accepte tout et attend le miracle. Lorsque les choses iront décidément trop mal pour être tolérables, le grand saint Nicolas arrangera tout. Il est assez puissant pour qu'il soit inutile de l'aider.
Dédain oriental de l'action, confiance mystique dans la vie, ou paresse incurable, il y a de tout cela dans, cette apathie.
Nous allons à la ruine, nous courons à l'abîme, nous sommes au bord de Tabîme. Journaux, discours, conversations répètent intarissablement ce thème. On dirait que le Russe se complaît dans cette volupté malsaine du vertige et de la chute. Mais aucun ne fait un geste pour arrêter le cataclysme. Les plus exaspérés demandent un Roi. Ces gens ont la soumission dans le sang.
Plaignons-les, mais n'oublions jamais que ce sont des fils d'esclaves. Leur jeune liberté porte et portera longtemps l'héritage écrasant du despotisme. On peut proclamer l'avènement d'un monde nouveau ; il sort quand même du monde ancien. On peut supprimer le passé par les mots, on ne le supprime pas dans les âmes. Les aïeux persistent dans les vivants.
Le Russe a le goût de la servitude, disait Gustine sous l'Empire. La Révolution, quoi qu'il semble à première vue, ne lui a pas donné tort. J'ai vu ici des hommes, qui se prétendaient libres, accepter avec docilité et résignation de nouveaux tyrans, et ceux qui protestaient faisaient des vœux pour la venue d'un autre maître. Pourquoi, m'a-t-on dit, les Alliés ne nous ontils pas traités comme les Allemands ont traité les Turcs? Pourquoi n'ont-ils pas voulu être nos maîtres ? Ce sera leur faute si nous devons nous soumettre aux Allemands.
Une autocratie absolue ne peut laisser subsister autour d'elle des sentiments de dignité et d'honneur.
Ceux qui vivent dans l'atmosphère du souverain sont des admirateurs complaisants de ses sottises et de ses crimes. Leur platitude devant lui se compense fatalement par de Farrogance et de la dureté envers % faible. En Russie, disait le marquis de Custine, il y a des gens qui portent des titres, mais pas de noblesse. Pourquoi cela aurait-il changé depuis ?
Et les faibles d'hier, les humiliés et les dédaignés, les exploités et les écrasés, où auraient-ils appris la dignité et l'honneur? Ils n'ont appris que la vengeance. Aujourd'hui qu'ils sont les maîtres, ils le sont avec leur colères, longtemps comprimées, leurs rancunes aigries, leur désir ancien de rendre le mal pour le mal. N'est-il pas déraisonnable de s'attendre à ce que ces révolutionnaires soient généreux et magnanimes ?
Le sentiment de dignité est rare, et celui de la propreté, rare aussi, parce que le premier fait défaut. J'ai vu des soldats armés de fusils courir comme des lièvres en entendant des coups de feu.
Lors du pillage des caves, des gens ont lappé comme , des chiens le vin coulant aux ruisseaux.
De vieux officiers se sont laissés dégrader dans la rue par de jeunes exaltés.
Un jour, grande discussion entre deux hommes arr^ê-=
tés au coin du quai français. A un moment donné, l'un
■^ allonge à l'autre un grand coup de poing qui Féteiid
dans la neige. Je m'attendais à une bataille. Pas du tout. L'abattu se relève, s'essuye, en disant : Spassiho, spassiho (merci), et reprend la conversation commen-
cée.
Le lit est un meuble dont le Russe n'a pas encore compris Tagrément. Dans les appartements que j'ai visités, les salons étaient pompeux, les chambres à coucher misérables. Le Russe dort tout habillé, où il peut, sur des tapis, sur un escalier. Il se couche tard, se lève plus tard encore. Il est remarquablement paresseux. Boire du thé et fumer des cigarettes lui paraissent les occupations essentielles de l'existence.
« L'intérieur des habitations est triste, parce que, malgré la magnificence de l'ameublement, entassé dans certaines pièces destinées à recevoir du monde, on entrevoit dans l'ombre une saleté domestique, un désordre naturel et profond, qui rappelle l'Asie. » (de C.)
Le commandant G., en ouvrant son journal, voit des lettres qui se meuvent avec lenteur. Il s'étonne, regarde mieux, c'est une punaise. La punaise est fréquente à Pétrograd. Je songe à l'anecdote du marquis de Custine : son pardessus, déposé sur un sofa, devenu d'un brun bougeant.
a En général, les Russes portent avec eux une odeur désagréable, et dont on s'aperçoit, même en plein air et
de loin. Les gens du monde sentent le musc, et les gens du peuple, le chou aigre, mêlé d'une exhalaison d'oignons et de vieux cuirs gras parfumés. Ces senteurs lie varient pas. » (de G.) Faut-il s'étonner que la Révolutionn'ait pas enlevé à cette remarque sa justesse?
Admirez plutôt la virtuosité avec laquelle tout le monde, dans la rue, se mouche entre ses doigts. Ce geste bruyant et immonde paraît tout naturel.
Au temps du marquis de Gustine, il y avait, pour un voyageur à l'esprit ouvert, fatigue à discerner péniblement, à propos de tout, deux nations : la Russie telle qu'elle est, la Russie telle qu'on voudrait la montrer à l'Europe. Au temps présent, on n'a plus cette fatigue ; il ne reste plus que la Russie telle qu'elle est.
N'en concluez pas que le Russe soit devenu sincère. Le marquis de Gustine disait : « Les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès me révolte autant qu'il m'épouvante. »
« Lorsque vous examinez attentivement le fond des mœurs et des choses, vous apercevez une barbarie
réelle à peine déguisée sous une magnificence révoltante. » (de C.) On s'est révolté contre la magnificence qui n'est plus, et la barbarie ne prend plus la peine de se déguiser.
« Le sentiment de la justice est inconnu en Russie», disait-il encore. Gela n'a point changé. Je suis très frappé de voir que nos démocraties d'Occident invoquent lajustice à tout propos, et que dans la Russie révolutionnaire, le mot n'est jamais prononcé. Ni dans les discours, ni dans les journaux. Lénine a dit quelque jour que c'était de l'idéologie bourgeoise.
« La peine de mort est abolie, depuis l'impératrice Elisabeth. Lors de l'affaire Alibaud^ le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie déclamait contre le Gouvernement français : Quel pays I Juger un pareil monstre. Que ne Texécutait-on le lendemain de son attentat ? »
Les gens d'aujourd'hui pensent de même. Une condamnation à mort les indigne par son inhumanité ; mais tuer les gens sur place, sans jugement, est parfaitement acceptable .
L'assassinat de deux prévenus politiques, à l'hôpital, est un des crimes les plus odieux que l'histoire ait enregistrés. On a accusé les maximalistes de l'avoir sinon inspiré, tout au moins toléré. Je ne vais pas jusqu'à cette infamie. Le fait suffit. 11 est bien russe.
Pierre ie Grand et Ivan le Terrible, aux mémoires respectées, en ont commis de pareils. Et ils opéraient eux-mêmes. Les g^rands hommes d'un peuple sont des miroirs où ce peuple se reflète. Vénérer, c'est ressembler. La férocité foncière du Russe tache de sang toute son histoire. Pourquoi la Révolution lui aurait-elle donné tout d'un coup la douceur ?
Quand je lisais Dostoïewsky, j'admirais fort ce sentiment de pitié pour le criminel. J'y voyais de la compassion pour qui expie, l'oubli du forfait pour ne considérer que la détresse, une magnifique solidarité humaine. C'était là de la sentimentalité européenne. Vu de près, ce n'est pas si beau. Le Russe n'a pas un effort à faire sur lui-même pour pardonner ; le crime lui est indifférent, voilà tout. Ce n'est pas par générosité qu'il assiste un meurtrier ou un voleur, c'est parce qu'ils ne lui inspirent pas d'horreur.
Le Russe est dépensier. Ne vous y trompez pas : ce n'est pas de la générosité, c'est de l'imprévoyance.
Le Russe est gaspilleur. Il n'a ni le sentiment ni le respect des valeurs. Son argent, il le dépense avec un insouci stupide des divers degrés d'utilité. Dans la guerre, les généraux ont de même gaspillé les hommes
et les munitions. Dans la politique, ils gaspillent les idées sans jamais essayer d'en réaliser toutes les énergries.
Le Russe est croyant. Il croit à la nécessité de brûler de petits cierges devant des images saintes et de faire le signe de croix à Tenvers. Ne lui en demandez pas davantage. Il croit aussi au socialisme depuis Tan dernier, mais c'est de la même façon.
Le Russe est ignorant. La très grande majorité est analphabète. Pourtant, il y a des Russes qui savent lire. Il y en a même qui ont trop lu et qui, pour s'être grisés de livres, ignorent tout de la vie. Une ignorance si laborieusement ^acquise est souvent plus à craindre que rignorance pure et simple.
Le Russe a l'intelligence vive et souple, et quelquefois du cœur. Ces qualités lui suffisent pour se déguiser en civilisé quand il vient en Europe. Chez lui, il apparaît un enfant barbare. En Russie comme ailleurs, il dissimule difficilement une susceptibilité nationale extrême et se croit volontiers le premier peuple du monde. La grandeur d'une nation n'est pas la même chose que la grandeur de son territoire, pourtant.
« Généralement les Russes manifestent leur intelligence plutôt par la manière d'employer de mauvais
ustensiles que par le soin à perfectionner tous ceux qu'ils ont. Doués de peu d'invention, ils manquent te plus souvent des mécaniques appropriées au but qu'ils veulent atteindre. Ce peuple qui a tant de grâce et de facilité est dépourvu de génie créateur. Ils ont tiré leurs sciences et leurs arts de Fétranger. Ils ont de Fesprit, mais c'est un esprit imitateur. » (de G.)
Comme c'est resté vrai ! Jusque dans leur révolution, ils ont fait de l'imitation. Ils ont prétendu recommencer soit la Révolution française, soit la Commune. Ils avaient la conscience de n'être que des copistes, mais la prétention de faire mieux.
Du cœur, ai-je dit. Oui, parfois. Ne vous fiez pas trop, néanmoins, à la bonté russe. Ces jours derniers, à Tachkent, on a fait payer trente copecks à ceux qui voulaient se donner la joie civique de cracher sur un général agonisant, qu'on venait de lyncher sauvagement. Mais racontez à ces cracheurs une bonne histoire bien niaise de feuilleton : ils s'attendriront comme des gosses. Ce sont de braves gens.
La bonté russe ? Certes. Mais les ivrognes ont aussi des moments d'attendrissement où ils donneraient leur bourse ou leur chemise. La seconde d'après ils seront sauvages et cruels avec la même inconscience.
Il y a peut-être lieu d'expliquer ces sursauts de Famé russe par l'alcoolisme invétéré. Les gens d'aujourd'hui,
même lorsqu'ils sont sobres, sont ivres de tout ce qu'ont bu leurs pères et leurs grands-pères.
Sont-ils des gens braves ? C'est une vérité indiscutée, îls se sont fort bien battus au cours de la guerre ; on les a fait marcher avec des bâtons contre des mitrailleuses. Mais, tout de même, le temps est venu où ils en ont eu assez et où ils n'ont plus voulu se battre. Il y a eu alors des lâchetés collectives et individuelles qui rendront désormais suspects les clichés sur la bravoure Fusse. Quand pour faire la paix avec les Boches, ils ont fait la guerre entre eux, cela a donné lieu généralement à des fraternisations dont la crainte des coups était l'inspiratrice.
Ils sont très courageux, j'en conviens, quand ils sont à dix contre un. Mais c'est un genre de courage que j'apprécie peu.
Le Russe est bavard. Il aime à parler. Il aime à eni^fendre parler. De tout comme de rien, car il est incapable d'une pensée claire. Il pense plusieurs choses en même temps. S'il ne vous en dit qu'une, ne l'accusez pas d'insincérité et n'essayez pas surtout de deviner les autres : vous n'y arriveriez pas.
« Sitôt que la parole sera rendue à ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se sroira revenu à la confusion de Babel. » (de G.)
Le Russe aime a boire. Ce n'est pas pour Texcitation passagère d'une vie plus intense ; c'est pour s'annihiler dans l'ivresse complète. Les bourgeois s'abrutissent avec du Champagne sec, les prolétaires avec de la vodka. Les moyens diffèrent, le but est le même : les gens ivres morts sont égaux.
Le Russe n'a pas la notion de la probité. Il y a ici, comme partout, plus que partout, des voleurs et des bandits et ce n'est point de cela que je m'étonne. Non, je m'étonne de l'absence de toute réaction du public, lorsque se commet un vol ; tout le monde semble admettre cela comme chose toute naturelle, et nul ne fait scrupule de profiter du vol en achetant l'objet volé. Le recel est ici avéré, public. On ne prend pas la peine de le nier ou de le dissimuler. On se vante même de la bonne occasion.
« Hier, au bal impérial, l'Ambassadeur de Sardaigne a eu sa montre fort adroitement enlevée du gousset, malgré la chaîne de sûreté qui devait la défendre. Beaucoup de personnes ont perdu dans la bagarre leurs mouchoirs et d'autres objets. On m'a pris, à moi, une bourse contenant quelques ducats et je me suis consolé de cette perte en riant sous cape des éloges prodigués à la probité de ce peuple par ses seigneurs ». (de G.) Gela date de 1839. En 1918, les détrousseurs
sont plus hardis, plus nombreux, plus exigeants. Ils se sont modernisés et usent de l'automobile et du browning, mais ce sont toujours des voleurs.
Le Gouvernement révolutionnaire a, il est vrai, ordonné de les tuer sur place. Fort bien. Mais il arrive que cette justice sommaire lynche la victime à la place du coupable. On déplore ensuite le malentendu. J'aimerais mieux un peu de police.
Un Anglais, dans un tramway, voit un homme d'allures suspectes en descendre avec hâte. Il se tâte^ ne trouve plus sa montre, court après Tindividu, l'appréhende, le somme de lui rendre l'objet volé. L'autre s'exécute. En rentrant chez lui, l'Anglais retrouve sa montre oubliée sur la table de nuit. Il lui fallut huit jours de recherches pour retrouver le Russe dépouillé qui fut prodigieusement étonné de la restitution : l'aventure lui ayant paru tout à fait normale.
Traitez avec un Russe. S'il s'agit de ses intérêts à lui, vous pouvez avoir confiance : il sera généralement honnête. S'il traite pour autrui, pour une administration, par exemple, méfiez-vous, il se croira obligé à toutes les canailleries. C'est une conception spéciale de
la fidélité au mandant.
Aucun respect du bien d'autrui ; aucune idée de la propriété nationale. On nationalise tout, et les deux
sentiments indispensables au suceès de Fopération r celui de la nation, celui d'un avoir distinct des appropriations individuelles, font défaut.
La vénalité et la concussion étaient classiques sousl'ancien régime. Elles étaient parfois un tempérament de la tyrannie et chacun les considérait avec indulgence. Toute entreprise ayant à traiter avec les pouvoirs publics devait prévoir un poste spécial pour lespots-de-vin. Il y avait des tarifs connus, depuis le vulgaire pourboire jusqu'à la forte somme. Les plus hauts» les plus honorables touchaient sans vergogne. A peine fallait-il parfois recourir à une manœuvre ingénieuse pour leur faire accepter l'enveloppe.
Il eût été surprenant que le nouveau régime fût affranchi de ces anciennes traditions. Piller le bourgeois apparut plutôt comme un devoir pour le socialiste conscient et un sport pour l'anarchiste épris de restitutions individuelles. Mais les camarades y mirent tant de zèle que le pouvoir des Soviets finit par s'inquiéter. Il n'était pas admissible qu'on permît aux. capitalistes de prendre une revanche sournoise en soudoyant les agents du pouvoir. Et de temps en temps,, quelques scandales trop criants, trop gênants donnèrent lieu à des crises de vertu.
Le 18/31 janvier, on annonce que des membres de la commission extraordinaire d'enquête que le commissaire à la justice Steinberg a chargé des perquisitions^ vont être arrêtés, parce que lors des perquisitions dans
les clubs et cafés, on a pris aux clients des dizaines de milliers de roubles et des bijoux, et lors de celles faites dans les banques, les gardes-rouges ont mis la main sur d'énormes dépôts d'argent. C'est un fait entre cent analogues.
Une fois une idée installée dans son cerveau, le Russe la pousse aussitôt jusqu'à l'extrême. Sa logique diabolique ne tient aucun compte de la relativité. Le Tzar était le plus absolu des souverains. Le socialisme d'un Lénine est extrémiste. Pile ou face, c'est la même médaille parce que c'est le même métal. Tout se hâte vers son expression suprême, et sa fin. Diderot avait déjà dit — Diderot ou Voltaire ? — : « Les Russes sont pourris avant d'être mûrs. »
La facilité avec laquelle les gens d'ici conduisent leurs pensées dans l'illimité est extraordinaire. Les réformateurs sont légion. Mais vous n'en trouverez -guère qui se soient modestement voués à une œuvre de bienfaisance, circonscrite dans le temps et dans l'espace, comme il y en a eu par milliers en Angleterre, par exemple. Le réformateur russe réforme le monde et l'humanité, pas moins.
Ils vont, ils viennent. Les corps ne sont pas plus Exés que les idées. Ce sont des nomades d'Asie campés aux portes de l'Europe.
Révolution politique? C'est peu. Révolution sociale ? A la bonne heure. L'un et l'autre laissent les^ âmes non modifiées. Ce qu'il faudrait, c'est une révolution morale, et à celle-là, nul ne songe.
Quand le marquis de Custine vint en Russie, ce qu'il découvrit ici, de fol orgueil et ambitions démesurés l'effraya. Le Russe lui parut conquérant et sujet d'inquiétude pour l'Europe.
Alors, l'instrument de conquête était l'armée. Ce colosse de boue n'a pas résisté à l'épreuve de la guerre mondiale. Il pouvait faire illusion et appuyer des prétentions diplomatiques excessives, il pouvait étouffer de faibles adversaires ; pour durer à travers la grande crise, il eût fallu une force morale, — qui manquait.
Maintenant qu'il s'est effondré et ne fait plus peur à personne, l'esprit du Russe n'a pas changé. L'orgueil est resté fou et l'ambition démesurée. La Révolution^ comme le tzarisme, prétend conquérir le monde. Les moyens diffèrent, la mentalité est la même. Demain comme hier, la Russie reste un sujet d'inquiétude pour l'Europe.
« Ils ont une vue si originalement constituée que toute ordure russe qu'ils voient, ils la trouvent excellente et extrêmement propre à ranimer l'Europe mourante. » La réflexion n'est pas de moi, mais de Tcher-
nichevsky. '
Lorsqu'on dit aux révolutionnaires que leur œuvre est trop hâtive pour durer, ils répondent : « Qu'im--
porte, nous aurons donné un grand exemple. » L'ilote de Sparte donnait aussi un grand exemple.
Je me souviens d'un étalage de maroquinerie, dans une petite boutique à Bruxelles, où je lus une affiche qui me rendit rêveur : « Souffrance à vendre ». L'esprit tout rempli des romans de Tolstoï, de récits de nobles recherchant la douleur pour sa vertu purificative, je m'imaginai un nég-oce mystique de souffrances en vue de rédemptions difficiles. Je sus plus tard qu'il s'agissait simplement d'un terme de métier désignant un sac de commis voyageur. Mais je dédaignai cette explication prosaïque pour préférer celle qui m'avait d'abord frappé, et que je trouvais belle, et surtout bien russe. Depuis que je suis ici, cela ne me paraît plus russe du tout. Tolstoïsants d'Europe, ne venez pas vendre de la souffrance en Russie ; vous n'y trouverez point d'acheteurs I
De la souffrance, ici, il y en a, il y en a trop, au delà même des forces humaines, semble-t-il. Et mon premier mouvement est un élan de commisération fraternelle. Mais l'élan s'arrête quand leur agaçante vanité me signifie qu'ils ne veulent pas de ma pitié, — et quand je constate que leur apathie de bétail leur fait accepter la souffrance avec résignation et indifférence.
La Russie est le pays des miracles. Voilà, n'est-ce pas, une vérité bien assise. Le Russe aime à l'entendre
répéter parce qu'elle flatte à la fois son inertie et sa vanité. L'Européen la répète parce qu'elle est une justification facile de ses préjugés et de son défaut de compréhension.
Or, rien n'est plus faux. Il n'y a pas de miracles en Bussie. C'est au contraire le pays des fatalités, de la logique pure, de la logique vertigineuse. Les convulsions d'aujourd'hui sont le résultat nécessaire de l'infection d'hier. Si elles nous paraissent surprenantes, c'est parce que nous n'avons pas su ou voulu établir un diagnostic. Le jour où le peuple russe fera un grand acte de foi, de bonté, de justice, ce jour-là, je crierai au miracle.
Les fautes de la Révolution russe ne prouvent rien contre la Révolution ; elles prouvent seulement contre les Russes. Une Révolution, surgissant ailleurs dans des circonstances analogues et avec les mêmes idées directrices, donnerait des résultats tout différents, parce que les ouvriers en seraient différents.
Gardons-nous d'être dupes des étiquettes. Une inscription sur la bouteille n'en change pas le contenu.
Un Russe peut se dire socialiste; il n'en est pas moins le fils d'un alcoolique, le petit-fils d'un esclave, et le descendant d'un barbare d'Asie.
Européen, Hypocrite lecteur^ mon semblable, mon frère^ ne
triomphe pas trop vite. Il fut un temps où, toi aussi^ tu étais bavard, imprévoyant, gaspilleur, brave et lâche à la fois, bon et cruel par intermittences, ignorant, imitateur et vaniteux ; ce fut quand tu avais de six à dix ans. En réalité la psychologie populaire russe «st une psychologie puérile. D'une part, elle est grevée de tares héréditaires ; d'autre part, elle a une audace d'idéalisme qui nous dépasse.
Et c'est ce peuple enfant, qui a osé faire l'expérience des idées les plus avancées, basant, comme l'a dit l'un d'eux, « une idéologie super-européenne sur une psychologie pré-européenne. » Comprenons qu'avec de tels éléments, cette expérience devait être beaucoup plus difficile et plus douloureuse pour lui qu'elle ne le serait pour nous. Et qui sait^ si ce n'est pas aussi pour nous,, en définitive, qu'il a tant saigné et saignera encore ?