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LA TERREUR

La guillotine fut, en 1793, l'instrument de la terreur révolutionnaire. Nous n'en sommes pas encore là. Les Russes ont l'horreur de la peine de mort. L'abolir fut un des premiers actes de la Révolution. L'un des g-riefs que j'ai entendu évoquer contre Kérensky est d'avoir rétabli la peine de mort au front. Et il y était si sensible, qu'un jour au Préparlement, il s'écria : « Mais attendez donc, pour me condamner, que j'aie autorisé l'exécution d'une de ces sentences I » Et, en effet, ce généralissime, dans la candeur de ses illusions, n'avait pas encore compris qu'il peut être coupable d'hésiter à consacrer une répression nécessaire au salut de centaines d'autres hommes auxquels on demande de braver la mort.

Un soir, Trotzky, très excité, donna à son discours une allure menaçante : « Craignez, dit-il, que le peuple courroucé n'établisse sur les places des villes, l'échafaud pour les fauteurs de la contre-révolution. » Il heurtait si profondément les traditions que, malgré son prestige et sa popularité, il fut accueilli, au meeting qui suivit, par les cris de : Bourreau ! Assassin I Buveur de sang !

Le sentiment est donc, à cet ég-ard, très vif et unanime. Les révolutionnaires russes en sont fiers et ne manquent pas une occasion d'exalter leur mansuétude et de la comparer aux excès de la Révolution française. Je m'y suis laissé prendre au début, et j'ai trouvé cela très beau. J'ai répété les clichés convenus sur la bonté russe.

Toutefois, au bout de quelque temps, je me suis aperçu qu'il n'y avait là qu'une hypocrisie. Les bonnes gens qui répudient si farouchement la peine de mort, admettent et pratiquent fort bien le lynchage, c'est-àdire la mort sans jugement. Lynchage des officiers de Viborg, lynchage des junckers désarmés, lynchage du général Doukhonine, lynchage recommandé des voleurs, lynchage conseillé implicitement par l'affichage du nom des employés des ministères en grève. Et quels lynchages odieux et féroces ! Il n'en est point au sujet desquels on ne donne des détails effroyables de cruauté, d'acharnement contre le moribond, de profanation du cadavre. — De telle sorte que, ce que Ton réprouve, ce n'est pas la peine de mort en elle-même, mais la peine de mort prononcée en vertu d'un jugement.

Il s'est trouvé des Russes pour dénoncer cette hypocrisie et reconnaître la barbarie là où on voulait nous faire voir de l'humanité. Sorokine disait à la Conférence démocratique, le 2 septembre : « On a protesté contre la peine de mort, mais je n'ai pas entendu de protestations contre les lynchages qui sont déjà au nombre de plus de dix mille. »

Cette hypocrisie spéciale est ancienne. Aux temps du tzarisme, les écrivains vantaient déjà cette fausse douceur des mœurs et cachaient la sauvagerie avec

laquelle la mort était appliquée en fait. Ce mélange de barbarie et de mensonge n'est donc pas révolutionnaire ; il est russe. Les bolchevicks ne l'ont point inventée ; ils suivent une tradition.

La mort est partout. Non la mort méritée, ou prévue, comme dans un pays d'Europe. Mais la mort arbitraire, la mort du hasard, la mort accident. Une méprise peut vous faire lyncher. Une maladresse peut vous faire fusiller. Le plus paisible, le plus innocent, le plus précautionneux, ne peut se vanter d'échapper au risque. Chaque jour, chaque nuit, les soldats et les gardes-rouges font usage de leurs armes. Ils tirent les uns sur les autres, sur les maisons, sur les passants, par jeu, par bêtise, par colère, on ne sait pourquoi. Gomme ils sont très maladroits, ils manquent généralement leur but/ mais ils touchent souvent des gens qu'ils ne voulaient pas atteindre. Ainsi le député Choutgoff, arrêté près de la Douma municipale, a été blessé à la jambe.

Mais si la mort menace obscurément, elle reste hasard, tandis que l'arrestation est le procédé terroriste courant. Et ce qui est digne de remarque, c'est que l'arrestation n'est pas motivée par une infraction à la loi et ordonnée ou vérifiée par des juges. C'est une méthode d'autorité, sans plus.

De lois, il n'en est plus. Mais il y a trois crimes nouveaux : la provocation, le sabotage et la contre-révolution. Tout ce qui déplaît au pouvoir peut rentrer sous l'une de ces rubriques imprécises. Un acte, une parole, un geste, même sans intention, est-il susceptible de mécontenter les bolchevicks, ceux-ci s'indignent et déclarent que c'est de la provocation.

Une omission, une inertie, une exécution incomplète

des ordres des maîtres du jour, c'est du sabotage. Et quant au crime de contre-révolution, c'est encore beaucoup plus général. Toute personne soupçonnée d'une opinion hostile aux Commissaires du Peuple, ou soupçonnée même de ne pas avoir d'opinion du tout, d'avoir des sympathies pour des généraux ou des bourgeois, est immédiatement étiquetée contre-révolutionnaire et déclarée ennemi du peuple. Le régime des suspects sous la Convention est dépassé. Ou plutôt, nous en sommes revenus aux pires temps du régime tzariste ; c'est la même chose, mais à l'envers. Encore une fois les bolchevicks suivent une tradition.

Ces crimes indéterminés entraînent des conséquences également indéterminées. L'arrestation en est le signe. Quiconque possède une force à sa disposition arrête, selon son bon plaisir. Les ouvriers arrêtent les patrons pour les contraindre à augmenter les salaires, l'association des cheminots donne à ses membres l'ordre d'arrêter Korniloff en fuite. Les marins arrêtent, la garde-rouge arrête. Smolny fait arrêter les députés cadets à la Constituante, coupables de représenter les opinions ou les intérêts bourgeois. Et les procédés sont variés : l'arrestation a lieu dans la rue ou à domicile, en plein jour ou au milieu de la nuit, avec courtoisie ou avec violences. Elle s'accompagne généralement de perquisitions qui sont l'occasion de pillages. On mène à Pierre et Paul les ministres et autres personnages de marque ; on garde à Smolny les journalistes d'opposition. Parfois, on est consigné chez soi tout simplement. Et cela dure quelques heures, quelques jours, quelques mois ; on ne sait jamais. Le traitement est variable, parfois il est tolérable et l'on vous permet de recevoir des lettres et des visites ; parfois on vous laisse

au secret, sans feu, sans lumière et avec une nourriture dont des chiens affamés se détourneraient.

C'est, je crois, cette incertitude qui cause l'essentiel de la terreur. Les bolchevicks, s'ils Tont organisée consciemment, sont des raffinés. Ils sont arrivés à un bel effet d'épouvante auprès de ce peuple naturellement servile. Ja baïouss, J'ai peur, est un propos qui se répète à tout instant.

Il est pourtant des gens qui acceptent sans souci le risque. J'ai fait quelques connaissances dans le monde de la presse et de la politique. Lorsqu'un rendez-vous est manqué, je sais ce que cela veut dire.

Je devais voir Bourtzetî et la Comtesse Panine : arrêtés. Le député cadet Vinaver, le grand avocat, m'avait promis de revenir causer avec moi ; il ne viendra pas : arrêté. Un journaliste m'avait demandé un interview : arrêté. Je vis au milieu de gens qui ont été arrêtés ou qui s'attendent à l'être. Sortir de prison est devenu un état très honorable.

Et comme il est contagieux, on n'est jamais sûr de ne pas le connaître à son tour. Pourquoi les gens qui ne respectent pas l'immunité parlementaire auraientils égard à i'immunité^diplomatique ?

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