LA DÉCLARATION DE PAIX
Novembre i9i7.
Les bolchévicks ont promis la paix immédiate, reconnaissons qu'ils font ce qu'ils peuvent pour tenir parole. A peine constitué, le collèg-e des Commissaires du Peuple rédige une proclamation et la fait connaître au monde étonné, par radiotélég-ramme, par la presse, par affiches, par tous les moyens possibles.
Elle est adressée aux gouvernements et aux peuples, en réalité beaucoup plus aux peuples qu'aux gouvernements. Voici son texte qui ne manque pas d'une certaine grandeur :
« Le gouvernement ouvrier et paysan, issu de la révolution des 24 et 25 octobre, et qui s'appuie sur les Soviets des ouvriers et des soldats et des paysans propose à tous les peuples belligérants et à leurs gouvernements de commencer immédiatement des pourparlers relatifs à une paix juste et démocratique.
« Le gouvernement entend par une paix juste et démocratique, à laquelle aspire la majorité écrasante des travailleurs et des classes laborieuses, épuisées et
exténuées par la guerre, la paix que les ouvriers et les paysans russes, après avoir abattu la monarchie tzariste, n'ont pas cessé de demander de la façon la plus catégorique, la paix immédiate, sans annexions (c'està-dire sans conquête de territoires étrangers, sans annexion par la force des autres nationalités) et sans contributions.
« Le gouvernement de la Russie propose à tous les peuples belligérants de conclure immédiatement une telle paix, en montrant leur disposition à faire toutes les démarches décisives en vue de la paix, dès maintenant, sans le moindre ajournement, avant la ratification définitive de toutes les conditions d'une telle paix par les assemblées autorisées des représentants du peuple de tous les pays et de toutes les nations.
« Par annexion ou conquête de territoire étranger, le gouvernement entend conformément à la conception du droit de la démocratie en général et des classes ouvrières en particulier, toute adjonction à un Etat grand et fort d'une nationalité petite ou faible, sans que celle-ci ait exprimé volontairement d'une façon précise et claire, son consentement et son désir, quel que soit le degré de civilisation de la nation annexée par la force ou maintenue dans les frontières d'un autre État, peu importe enfin si cette nation vit en Europe ou dans les lointains pays d'outre-mer.
« -Si une nation quelconque est maintenue par la force dans les limites d'un autre Etat, si en dépit de son désir exprimé, peu importe si ce désir s'est exprimé par la voie de la presse, des réunions populaires, des décisions de partis ou par des troubles et des émeutes contre l'oppression nationale, on ne lui laisse pas le droit de décider sans la moindre contrainte par
un vote libre, après le dépari complet de l'armée de la nation qui a annexé ou qui veut annexer ou qui est plus forte en général, de la forme de son organisation nationale et politique, une telle adjonction constitue une annexion, c'est-à-dire une conquête et un acte de violence.
« Le fait de continuer cette guerre pour permettre aux nations fortes et riches de partager entre elles les nationalités faibles, conquises, est considéré par le gouvernement comme le crime le plus grand contre l'humanité, et le gouvernement proclame solennellement sa décision de signer immédiatement les conditions d'une paix, mettant fin à cette guerre, aux conditions indiquées ci-dessus, également équitables pour toutes les nationalités sans exception.
« Le gouvernement supprime la diplomatie secrète, en exprimant devant tous les pays sa ferme décision de mener tous les pourparlers au grand jour, devant le peuple et en procédant immédiatement à la publication complète de tous les traités secrets, confirmés ou conclus par le gouvernement de propriétaires et de capitalistes, depuis février jusqu'au 25. octobre 1917. Toutes les clauses de traités secrets qui ont pour but de procurer des avantages et des privilèges aux propriétaires et aux capitalistes russes, de maintenir ou d'augmenter les annexions des Grands-Russiens, sont dénoncées par le gouvernement immédiatement et sans discussion.
« En proposant à tous les gouvernements et à tous les peuples d'engager des pourparlers publics en vue de conclure la paix, le gouvernement se déclare prêt à mener ces pourparlers aussi bien par correspondance, par télégraphe, qu'au moyen de pourparlers entre les
représentants des divers pays, ou à une conférence de ces représentants. Pour faciliter ces pourparlers, le gouvernement désigne son représentant autorisé dans les pays neutres.
« Le gouvernement propose à tous les gouvernements et à tous les peuples de tous les pays belligérants de conclure un armistice immédiat émettant l'avis que la durée de Tarmistice doit être aussi de trois mois, pendant lesquels sont parfaitement réalisables aussi bien l'achèvement des pourparlers entre les représentants de toutes les nationalités et nations entraînées dans la guerre, obligées d'y prendre part, que la convocation des assemblées autorisées de représentants du peuple de tous les pays en vue de l'acceptation définitive des conditions de paix.
« En adressant cette proposition de paix aux gouvernements et aux peuples de tous les pays belligérants, le gouvernement provisoire des ouvriers et paysans de Russie s'adresse également en particulier aux travailleurs conscients des trois nations les plus dévouées de l'humanité et des trois pays les plus importants parmi ceux qui prennent part à la guerre actuelle : l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Les travailleurs de ces pays ont rendu les plus grands services à la cause du progrès et du socialisme. Les grands exemples du mouvement chartiste en Angleterre, la série de révolutions, ayant une signification historique mondiale, accomplies par le prolétariat français, enfin en Allemagne, la lutte historique contre les lois d'exception, l'exemple pour les travailleurs du monde entier d'une action obstinée et prolongée et la création des organisations formidables des prolétaires allemands, tous ces modèles d'héroïsme prolétarien nous sont un sûr garant que les
travailleurs de ces pays comprendront le devoir qui s'impose à eux de libérer l'humanité des horreurs de la guerre et de ses conséquences, et que ces travailleurs, par une action décisive, énergique et de tous les instants, nous aideront à mener à bonne fin la cause de la paix et, en même temps, la cause de la libération des masses ouvrières exploitées de tous les esclavages et de toutes les exploitations. »
Et Trotzky, Commissaire aux Affaires Étrangères, signifie aux diplomates et son avènement, et la déclaration de paix. Je reçois la lettre suivante :
« Monsieur TAmbassadeur,
« Avec la présente, j'ai l'honneur de vous informer. Monsieur l'Ambassadeur^ que le Congrès national des Conseils des Députés, des Ouvriers et des Soldats, a établi le 26 du mois d'octobre un nouveau gouvernement de la République russe sous la forme du Conseil des Commissaires du Peuple. Le président de ce gouvernement est M. Vladimir Ilitch Lénine et la direction de la politique extérieure fut confiée à moi, en qualité de Commissaire du Peuple aux Affaires Etrangères.
« En attirant votre attention sur le texte de la pro- \ position de l'armistice et de la paix démocratique sans annexions ni contributions, fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes — propositions approuvées par le Congrès des Conseils des Ouvriers et Soldats — j'ai l'honneur de vous prier, Monsieur l'Ambassadeur, de bien vouloir regarder le document susmentionné comme une proposition formelle d'un
armistice sans délai sur tous les fronts et de l'ouverture sans retard des négociations de paix, — une proposition pour laquelle le g-ouvernement plénipotentiaire de la république russe s'adresse simultanément à toutes les nations belligérantes et à leurs gouvernements.
« Je vous prie, Monsieur l'Ambassadeur, de bien vouloir agréer l'assurance de la parfaite considération et du respect très profond du gouvernement des Conseils au peuple belge, qui, comme tous les autres peuples épuisés par cette boucherie incomparable, ne peut pas ne pas ardemment désirer la paix. »
Le Commissaire du Peuple Aux Affaires Etrangères :
(s.) Léon Trotzky.
Que répondre à pareille communication ? Rien évidemment. Il n'appartenait à aucun chef de mission, sans instructions formelles de son Gouvernement, de reconnaître sur-le-champ un pouvoir issu de l'émeute, ni d'engager son pays sur des questions aussi graves que celles de l'armistice et de la paix. Nous nous réunissons chez sir George, échangeons des impressions et décidons d'attendre les événements.
Ceux-ci se précipitent en raison de la décision des bolchévicks et de leur infatigable activité. D'abord, une série de mesures draconiennes contre la presse ; ensuite et parallèlement, la publication des traités secrets.
La presse est atteinte à la fois par des dispositions de police, suppression de journaux, arrestations de rédacteurs, réquisition des imprimeries, et par des décrets.
Premier décret : « Seront suspendus, les journaux qui feront appel à une résistance ouverte au gouvernement des Ouvriers et des Paysans, qui occasionneront des troubles en dénaturant calomnieusement les faits, qui inciteront à des actions criminelles/» C'est év demment de l'arbitraire pur et j'entends des gens qui s'indignent bruyamment. Toutefois, n'exagérons rien : le décret de Lénine ajoute que ces mesures n'ont qu'un caractère provisoire et seront abolies aussitôt que la vie sera rétablie dans des conditions normales. Il s'agit donc de dispositions d'un caractère de nécessité immédiate et éphémère et si le gouvernement maximaliste ne commet pas d'autres crimes, l'histoire pourra lui être indulgente.
Un second décret est plus grave : il institue un monopole d'État, la publication des annonces. La publicité est réservée aux organes du Gouvernement. Toute infraction est punie de peines rigoureuses et de la confiscation éventuelle, sauf remboursement des petits propriétaires, dépositaires et actionnaires des établissements confisqués. L'idée est originale ; je doute qu'elle soit féconde. Il est manifeste qu'elle atteint la presse dans la plus claire de ses ressources, chacun sait que le prix de vente d'un journal paie à peine le prix du papier et jamais celui de l'impression et de la rédaction. De nombreux journaux vont disparaître. Dans un pays aussi ignorant que la Russie, aussi peu préparé à la vie politique, aussi sombre, comme euxmêmes le disent fréquemment, on éteint les lumières qui pouvaient éclairer le chemin. C'est une bonne méthode de tyrannie ; le Tzar n'avait pas trouvé mieux.
Aussi, les voix d'opposition peu à peu se taisent ;
non sans lutte ni sans résistances. Un journal supprimé retrouve une imprimerie, reparaît sous un autre titre. Le /oar, par exemple, se transforme en Nuit et débute
ainsi : Le jour a disparu, la nuit commence ce qui
a valeur de synthèse. Les gazettes conservatrices et bourg-eoises succombent les premières, mais les socialistes ne sont pas épargnées non plus.
La Pravda, le journal de Lénine, et les Isvestia journal officiel des Soviets, triomphent. On leur réserve un morceau particulièrement sensationnel : les traités secrets.
On lit avec fièvre les premiers jours, ces documents qui doivent attester les crimes du capitalisme. Puis, la curiosité se ralentit. Un secret n'est plus intéressant quand il est imprimé. Les gens avertis connaissaient d'ailleurs ces combinaisons de la politique internationale ; et quant à la masse, elle est trop ignorante pour y comprendre quoi que ce soit. Trotzky lui a dit que c'étaient les preuves des forfaits des bourgeois ; elle le croit, sans prendre la peine de vérifier.
Si les documents publiés ne révèlent rien de bien nouveau, leur publication, tout au moins, révèle une situation, discernable depuis quelque temps, mais qu'on ne voulait pas voir : la Russie abandonne ses Alliés, elle sort de l'Entente pour agir à sa guise; la trahison commence.
En Europe, on explique tout ce qui arrive d'une manière fort simple, trop simple : Lénine et Trotzky sont les agents stipendiés de l'Allemagne, mais leur succès sera de courte durée et la Russie se ressaisira. Ce n'est pas du tout mon impression ; je ne crois pas que les commissaires du peuple agissent de concert avec le Kaiser, ma conversation avec Trotzky m'a
appris son intention de substituer à la guerre des nations la guerre des classes, et c'est de ce point de vue qu'il faut apprécier sa sincérité. La dictature durera-t-elle ? Je n'en sais rien. Mais ce que je sais, c'est que les successeurs continueront sa politique. On y mettra peut être plus de formes, mais le fond sera pareil. Et les Russes que j'entends dénoncer avec le plus de véhémence les actes des bolchévicks, me paraissent enchantés de leur voir faire une besogne devant laquelle ils auraient, eux, hésité, mais qu'ils auront soin de tenir pour fait accompli.
Cette dénonciation virtuelle de TAlliance nous met ici, dans la posture la plus fausse et la plus difficile. Il ne se passe pas de jour où, soit pour les affaires dont nous sommes chargés, soit pour celles de nos ressortissants, nous ne nous trouvions devant des difficultés inextricables. Trotzky continue à interpeller les Ambassadeurs ; sa première lettre, rédigée en français, était courtoise; les autres, en russe, le sont moins. Nous, nous continuons à rester dans un silence expectatif.
Le gouvernement maxim^aliste, lui, se consolide. Et, dans les premiers jours de novembre, on apprend que les Empires Centraux ont consenti à négocier avec lui les conditions d'un armistice.