LA TERRE AUX PAYSANS
Novembre idil.
Dans la nuit du 26 octobre (style russe), le cong-rès des Soviets promulguait son décret sur la terre. Les maximalistes s'efiPorçaient ainsi de tenir une autre des promesses qu'ils avaient faites : la terre immédiate.
C'était, remarquons-le, d'une politique habile et audacieuse. La question agraire est, en Russie, la question sociale par excellence. C'est celle qui touche directerîient la très grande majorité de la population. Depuis un demi-siècle, elle n'a cessé d'être étudiée et discutée par les théoriciens, et les divergences de vues qu'elle a provoquées sont à la base de toutes les discussions entre les écoles socialistes. Lénine pouvait avant 1905, dire dans VIskra : « Nous ne prenons pas sur nous la défense des paysans » ; c'était là de l'idéologie. Dès qu'il fut en face des faits, il s'empressa d'abandonner la rigueur de son ancien marxisme et comprit qu'il ne fallait pas laisser à ses adversaires d'hier et de demain : les socialistes réA^olutionnaires, l'apparence d'être les meilleurs défenseurs des classes
rurales. C'était aussi atteindre les Cadets ; le plus clair de la popularité des Constitutionnels Démocrates dérivait du fait qu'ils avaient été les premiers à introduire le problème ag"raire dans le domaine politique. Après 1905, leur Union de la Libération avait réclamé la cession de la terre aux paysans sur la base d'un remboursement équitable. La première Douma y avait presque entièrement consacré ses travaux. Puis les partis avaient fait de la surenchère ; les socialistes révolutionnaires avaient préconisé une indemnité viagère, et les maximalistes, pas d'indemnité du tout. Indemniser leur paraissait un souci bourgeois; est-ce qu'on indemnise des usurpateurs et des exploiteurs ?
Pareille propagande ne pouvait pas ne pas avoir^ auprès des intéressés, un grand succès. Non seulement elle flattait leurs convoitises, mais elle correspondait à une croyance générale chez le moujik : la terre appartenait à Dieu. Le marxisme de Lénine ne l'avait pas empêché jadis de chercher à utiliser cette conception mystique au profit de la nationalisation du sol. Et Alexinsky rapporte que le parti ne consentit point à '. entrer dans cette exploitation démagogique des superstitions paysa'nnes, d'autant plus que la plupart des moujiks, quand ils parlent de la propriété de Dieu» . pensent simplement aux grandes propriétés des assi- i gneurs qu'ils désirent exproprier à leur propre béné-^ fice. Dieu n'est là qu'un pieux prétexte à des appétits tout à fait matériels. Il n'y a vraiment rien de socialiste'! dans une pareille pensée, qui n'est, en somme, que le! désir du bien d'autrui.
Y en a-t-il davantage dans le mir, cette forme ancienne de propriété* commune, avec répartition périodique de la jouissance de la terre ajix membres
de la communauté, qui est si fréquente en Russie et dont les paysans s'accommodent en général fort bien ? Faut-il voir dans ce droit spécial, le g-erme d'une organisation d'avenir, spécialement appropriée aux conditions russes, comme Font soutenu les socialistes révolutionnaires, ou simplement une survivance du passé, une forme précapitaliste, comme le croient les socialistes démocrates ?
Mon impression est que ces derniers sont dans le vrai : non pas qu'une fédération de communes ne puisse, en théorie, constituer un type supérieur, mais parce qu'elle exige des éléments très évolués, tandis que le paysan russe est, de l'avis de tous, le plus ignorant, le plus borné, le plus arriéré de tous les paysans. Remettre la terre à de tels gens, inaptes à toute compréhension d'une exploitation rationnelle, est une nuisance sociale. On aura beau déclarer la terre commune, sa jouissance restera terriblement individualiste.
Le décret de la nuit d'octobre est une hâtive proclamation. On n'y peut pas trouver l'indication d'un choix entre les systèmes socialistes, et encore moins une législation.
C'est une parade démagogique, et rien de plus. Uarticle premier l'indique avec évidence : « Les droits sur la grosse propriété foncière sont annulés sans rachat » ; de même que l'art. 5 : « Les terres des cosaques simples soldats et des paysans ne sont pas confisquables. » Il suffit de lire ces deux textes pour constater que les bolchévicks,quel que fût leur extrémisme, n'ont pas osé aller jusqu'à la nationalisation du sol ; ils respectent la propriété individuelle chez le paysan et le cosaque ; ils annulent les droits des gros propriétaires, sans pré-
ciser, bien entendu, où finit la grosse propriété, où commence la petite. Ce sont des habiletés électorales, et ces purs se conduisent comme des politiciens bourgeois.
Le décret annule le droit ancien, mais il se garde de dire par quoi il sera remplacé. Il substitue aux seigneurs dans l'administration de la terre, des Comités agraires cantonaux, et ce, provisoirement, jusqu'à l'Assemblée constituante (art. 2). Les Soviets des districts sont chargés « de maintenir de l'ordre, de l'inventaire et du gardiennat révolutionnaire de la terre, avec les constructions, le bétail, le matériel, les réserves de produits, toute dégradation étant déclarée crime grave relevant du tribunal révolutionnaire ». Je ne puis m'empêcher de considérer ce texte comme parfaitement hypocrite. En supprimant le régime ancien, sans organiser le régime nouveau, ceux qui ont signé ce décret savaient, ne pouvaient pas ne pas savoir qu'ils donnaient le signal de la jacquerie. Ils l'ont prévu, et dégagé avec prudence leur responsabilité. Ils ont ordonné un gardiennat révolutionnaire, édité un crime révolutionnaire, confié l'ordre aux Soviets des districts ; s'il y a des troubles, ils s'en lavent les mains.
Ils savent si bien que leur décret ne résout rien, que l'art. 4 déclare : « Pour la réalisation des grandes réformes agraires, on (qui on?) se guidera jusqu'à la décision dé l'Assemblée constituante, sur les instructions rédigées par le Soviet paysan russe le 19 août 1917. »
C'est tout et c'est peu. La pauvreté de ce document extrémiste est extrême. Si nous nous reportons aux instructions auxquelles il renvoie, nous y retrouvons dans la phraséologie fumeuse et inconsistante d'un
programme électoral, l'influence des idées socialistes révolutionnaires. Est-ce une nationalisation collectiviste ou une municipalisation ? Est-ce une opération de rachat ou une confiscation ? Accordera-t-on aux lésés une indemnité ou non ? A qui appartiendra l'administration? Gomment organisera-t-on le travail ? Comment répartira-t-on les produits ? Autant de questions auxquelles ces instructions ne donnent point de réponse. Une direction est indiquée, à peine ; aucun chemin n'est tracé.
L'effet d'un pareil décret fut immédiat et déplorable. De même que la déclaration d'armistice avait permis aux soldats de déserter sur le champ les tranchées, sans attendre l'issue des négociations, le décret agraire permit aux paysans de céder aussitôt à leurs passions envieuses et cupides sans attendre l'œuvre de la Constituante. Partout, dans les campag-nes, ils ^e livrèrent à nupiliag^e sans merci. Tout ce qu'ils pouvaient voler, ils le volèrent. Et comme on avait négligé de préciser leurs droits à eux, qu'ils n'avaient aucun intérêt à conserver des richesses à l'Etat — notion dépassant totalement leur intellig-ence obscure, — ils détruisirent en aveugles tout ce qu'ils ne purent pas emporter. Rien ne fut respecté, ni la vie des habitants des châteaux, ni les œuvres d'art, ni les grands souvenirs.
En même temps, Milioutine, commissaire du peuple à l'agriculture, prend un nouveau décret qui charge les Comités du soin de résoudre les difficultés. Et ces Comités sont à instituer! En temps normal, il faudrait six mois pour arriver à une approximation de l'organisme rêvé ; en ce temps de troubles et de guerre civile, les idées confuses des Commissaires du Peuple restent des écritures sur du papier, sans plus.
Et l'énorme jacquerie se poursuit. . .
Janvier 1918,
Dans sa première et dernière séance, la Constituante vote la loi sur la terre. Lénine et Trotsky sont trop intelligents pour ne pas se souvenir que leur décret d'octobre n'était que provisoire et ne peut se passer, sur ce point essentiel, de la ratification de la Constituante.
Remarquons que le principe de la nationalisation y est plus catég"oriquement affirmé, qu'il n'est plus question d'indemnisation ou de distinction, entre la petite et la grande propriété, que le droit à la jouissance des terres est réservé aux citoyens russes et que la loi se résume en pleins pouvoirs au gouvernement. C'est que depuis octobre, les bolchévicks se sont consolidés. En définitive, c'est Lénine qui est le propriétaire du sol russe.
La singulière réforme agraire que voilà ! Et pendant que des mots remplacent d'autres mots, la destruction du patrimoine agricole en Russie se poursuit, tandis que les forces obscures de la vie poussent les paysans, dans leur nuit, à établir de nouvelles formes d'existence, sur les ruines du passé et sans nulle clarté dans le présent. -
19 février 1918.
Au moment émouvant de la rupture des pourparlers de paix et de la nouvelle offensive allemande, le gouvernement publie une nouvelle loi agraire. Celle du mois passé a donc déjà révélé des insuffisances ?
Le document, malgré sa présentation prétentieuse,
ne contient aucun principe nouveau. Il a plus d'articles, mais moins de clarté encore. Les déclamations creuses y abondent, mais les textes précis y sont rares. Je ne vois dans ces phrases aucune promesse de vie. Il n'y a qu'une chose qui y soit évidente : l'arbitraire gouvernemental. Le commerce des machines ag-ricoles est déclaré monopole de l'État. Le commerce du blé, intérieur et extérieur, est déclaré monopole d'Etat. L'Etat org-anise même la transplantation des travailleurs des endroits où il n'y a pas assez de terres à leur disposition vers les régions moins peuplées. Tout cela en paroles bien entendu, car les énormes problèmes sont énoncés, mais sans indication de solution. La réalisation en est laissée au bon plaisir du Prince !