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LA RUSSIE MULTIPLE ET DIVISIBLE

Novembre i9i7.

Dès mon arrivée, j'ai eu l'occasion de discuter avec des amis russes, la fameuse formule de paix « pas d'annexions ni de contributions; droit des peuples de disposer d'eux-mêmes », et de leur faire remarquer que si la première partie de la formule pouvait à la rig-ueur être considérée comme un texte de paix, la paix misérable, injuste et précaire du statu quo, .la seconde partie était incontestablement une formule de guerre, car elle impliquait un bouleversement plus considérable et plus profond que celui que pouvait entraîner la réalisation des buts de g-uerre de l'un ou l'autre groupe des belligérants.

Je les voyais hésiter, nier la contradiction intime des deux propositions, déclarer qu'il fallait être prudent quant au droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, et ces réserves me paraissaient une défaillance vis-àvis de la démocratie.

Je ne tardai pas à m'apercevoir de l'injustice de mon reproche. Avec mes yeux d'Européen, je voyais

les peuples nettement déterminés, comme la Belgique, la Serbie, la France, l'Italie, et je ne pouvais pas admettre qu'on balançât à leur reconnaître le droit à l'indépendance et à l'intégration de toutes leurs parties ; eux, voyant comme moi ce qui les touchait de plus près, contemplaient, avec leurs yeux de Russe, les conséquences que pouvait avoir, pour la Russie, la proclamation trop absolue et trop hâtive du principe.

Eux savaient ce qu'un Européen ignore généralement, c'est qu'en Russie il n'y a pas une Russie, mais des Russies. Il y avait, dans l'Empire des Tzars, vingt peuples différents, que la tyrannie groupait et conduisait, de même qu'on tient en laisse une meute. Les liens coupés, il est encore des chiens courant dans toutes les directions, mais il n'y a plus de meute. Le tzar déchu, comment rassembler les Finlandais, les Polonais, les Moscovites, les Petits-Russiens, les Cosaques, les Tartares et tant d'autres? Ceux qui avaient gardé le sentiment de la grandeur de la Russie espéraient une concentration nouvelle sous forme fédérative et redoutaient l'excès du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Ne me dites pas qu'en France aussi, il y a des Lorrains, des Basques, des Auvergnats, des Bretons. Il n'y a aucun rapprochement à établir. La France par un travail séculaire, a fait de son unité une réalité agissante et vivace, et ses régionalismes augmentent son charme et ses originalités sans atténuer en rien la conscience nationale. De même en Italie. En Russie, cette unification n'était pas faite.

La revue le Correspondant pouvait dire avec raison : « Un fait qui n'a jamais été un secret, mais

« devant lequel TOccident fermait depuis longtemps « les yeux est celui-ci : sur les cent quatre-vingt mil- « lions d'hommes que sur la foi des passeports et des « cartes politiques, pour alimenter des illusions pré- « conçues, on traitait de Russes, il y avait au moins « cent millions, si ce n'est davantage, qui ne se sou- « ciaient nullement de la grandeur, de la prospérité et « de la gloire de la Russie. » C'est pour avoir méconnu cette vérité que les Alliés ont éprouvé tant de déceptions, pendant la guerre, du côté russe. Elle est capitale pour l'appréciation des événements. Elle explique notamment cette absence de patriotisme qui nous a si souvent surpris et indignés. Elle fait comprendre comment le cri d'alarme a La patrie est en danger » qui suffit à serrer toute la France autour de son drapeau, n'a eu, ne pouvait avoir qu'un faible écho en Russie.

Le Tzarisme avait vu ce qui manquait à l'Empire ; mais ne connaissant que la force, il avait voulu russifier par contrainte les allogènes et n'avait réussi qu'à les exaspérer contre lui, et contre la Russie. Toute la politique d'un Stolypine n'aboutit qu'à semer des colères. Le despotisme pratiqua les méthodes de dénationalisation chères à tous les despotismes. Les allogènes de Russie ne furent pas mieux traités que les Polonais de Prusse et les Italiens d'Autriche. L'action du pouvoir fut si brutale et si maladroite qu'au lieu d'obtenir l'unification cherchée, elle ne parvint qu'à la compromettre. Chacun sait de quelles vexations et persécutions les juifs furent l'objet, comment les libertés finlandaises furent violées, avec quelle mauvaise volonté et quelles réticences l'autonomie fut promise à la Pologne.

Les déclarations loyalistes du 4 août 1914 masquèrent

un instant pour l'Europe la question des nationalités, mais elles n'étaient que conventions officielles.

Quand s'effondra l'ancien régime, nous avons pu croire en Europe à la fraternisation prochaine de tous les opprimés dans le grand élan de joie de leur affranchissement. Nous n'avions pas mesuré la profondeur du dissentiment. Ce n'était pas seulement le Tzar qui était détesté d'instinct par le Juif, le Finlandais ou le Polonais, mais le Russe lui-même, et il ne suffit point des quelques beaux gestes qu'eut la Révolution à son aurore pour faire disparaître la prodigieuse accumulation de défiances et de rancunes, si anciennes et si tenaces qu'elles étaient entrées dans l'inconscient. Le Russe resta suspect et haï. Mieux, malgré une phraséologie fédéraliste qui était sur beaucoup de lèvres, mais dans aucun cœur, la Révolution accrut la puissance de cette force centrifuge qui poussait les peuples de la Russie à se détacher d'elle. La Finlande au Nord, la Pologne à l'Ouest, la Sibérie à l'Est, lUkhraine et les Cosaques au Sud, parlèrent d'autonomie. Je néglige une série de mouvements analogues de moindre importance.

La Finlande, la Pologne, la Sibérie sont des entités définies et connues ; peut-être convient-il de dire quelques mots de l'Ukraine et des Cosaques.

L'Ukraine est une région qui comprend une grande partie de la Russie du Sud-Ouest, avec Kiew pour ville principale et une petite partie de l'Autriche orientale dont Lemberg est le centre le plus important. Les frontières de cette région sont peu définies, et rUniversal, manifeste de la Rada (Assemblée ukrainienne), le reconnaissait explicitement. 11 n'y a pas eu d'Etat ukrainien dans l'histoire. La nation

ukrainienne est une invention de professeurs, relativement récente, et son promoteur fut un certain Grouchewski, expulsé de Russie en 1905 pour ses menées séparatistes, puis professeur à l'Université de Lemberg", maintenant président de la Rada. Sa propagande est basée sur l'orig-inalité de la langue ukrainienne, qui diffère du russe, paraît-il, autant que le provençal diffère du français. Est-ce bien une lang"ue? Je ne puis, naturellement, avoir une opinion sur ce point controversé. Les uns disent qu'elle a sa littérature et vantent le poète Tchechtenko ; les autres répliquent que c'est le seul, et que c'est peu pour constituer une littérature. Au début, les prétentions ukrainiennes se bornaient à des revendications linguistiques : emploi de la lang-ue ukrainienne dans l'enseignement primaire, création d'une Université ukrainienne. Il semble bien que ce mouvement ne soit point sans analogie avec le mouvement flamand en Belgique.

Comment d'intellectuel est-il devenu politique? La cause première est l'erreur dont les pédants d'Allemagne ont empoisonné le monde. Pour légitimer les prétentions pangermanistes, les docteurs et professeurs teutons ont établi la doctrine que partout oii se parlait, où s'était parlé un idiome germanique, là devait s'étendre l'Empire allemand. Cette identification de la nation et de la langue est une théorie moderne.

Dans les siècles passés, on ne s'est jamais préoccupé, pour la constitution des Etats, de la langue parlée par leurs habitants. La faveur qu'a connue cette théorie au xix^ siècle, vient à la fois de l'importance prise par le principe des nationalités et d'un sentiment plus larg-e de la liberté des hommes. Les oppressions qui atteignent la langue maternelle sont particulièrement

intolérables et irritantes. On s'explique donc la sympathie avec laquelle les esprits libéraux en tous pays ont accueilli les revendications linguistiques et y ont vu un des signes d'une nationalité. Mais l'erreur fut d'outrer le principe et d'en conclure que la langue étant le signe unique et révélateur de la nation, tout groupe linguistique avait le droit de s'ériger un état politique indépendant.

C'est de cette erreur qu'est née la conception d'un Etat ukrainien. Le mouvement passa du domaine littéraire au politique, à cause d'abord des vexations du tzarisme, ensuite des intrigues autrichiennes, enfin des menées révolutionnaires. Autrichiens et révolutionnaires s'accordaient pour y chercher un affaiblissement de l'Empire. Un journal VUkraine fut publié en Suisse, A Vienne, se fonda une Union pour la libération de rUkraine, et il y eut à Constantinople un parti social démocrate ukrainien. Bien que la région envisagée n'eut pas d'unité technique, car à côté d'une majorité de Petits-Russiens, elle comprend d'impor- .tantes minorités de Grands-Russiens, de Polonais, de Juifs et d'Allemands, on habitua l'opinion à l'idée d'une question ukrainienne.

Quant aux Cosaques, il est plus hasardé encore de parler à leur propos, de nationalité. Il n'y a pas de race cosaque. Il n'y a pas de langue cosaque. Il n'y a pas de terre cosaque définie. Ils habitent en trois groupes principaux dans la Russie du Sud : le Don, le Kouban et l'Oural, où ils sont les descendants de ceux qui furent chargés de garderies frontières de l'Empire contre les incursions des tribus nomades. Ce qui les distingue, c'est leur organisation militaire en cavalerie légère. Tout cosaque a son cheval et ses armes. Déjà sous le

Tzarisme, ils avaient leur org-anisation propre et une certaine indépendance : ils nommaient leur g-énérai (Hetman ou Ataman). La Révolution ne fit qu'accroître, naturellement, leur désir d'autonomie.

Faut-il ajouter à toutes ces forces (finlandaises, polonaises, sibériennes, ukrainiennes et cosaques) travaillant à la désagrégation de la Russie, les Allemands des provinces baltiques, les Lettons, les Esthoniens et les Turcs (Tartares, Baskirs, Kirghises) des provinces du Sud, et d'autres encore, à peine assimilés et ne demandant qu'à se dérussifier?

A tous ces peuples^ semi-peuples, ou embryons de peuples, le premier soin de Lénine est d'apporter la libération. Les journaux officiels publient, en ce début de novembre, la déclaration des droits des peuples de Russie, qui conclut ainsi :

« Exécutant la volonté des peuples, le Conseil des « Commissaires du Peuple a résolu d'établir comme « base de son activité sur la question des nationalités :

i) Égalité et souveraineté des peuples de Russie;

2) Droit des peuples de Russie de disposer d'euxmêmes, jusqu'à séparation et constitution d'un Etat indépendant ;

3) Suppression de tous les privilèges et limitations, nationaux et nationaux-religieux.

« Libre développement des minorités nationales, et « groupes ' ethnographiques^ habitant le territoire « russe.

« Des décrets seront préparés immédiatement après « constitution d'une commission sur les nationalités. »

On ne peut méconnaître la hardiesse et l'idéalisme d'une pareille déclaration. En quelques lignes et dans le sens le plus libéral, Lénine tranche l'un des plus

graves problèmes qu'ait à résoudre la Russie. Alors que la Révolution française se proclamait une et indivisible, il autorise, il encourage tous les séparatismes. Il défait l'Empire qu'il venait de conquérir. Et comment après avoir ainsi émancipé les peuples de Russie, pourra-t-il, pour la paix qu'il projette, parler encore de leur nom et répondre de leur acquiescement?

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