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LE CONTROLE OUVRIER

Novembre 1911.

La pauvreté de la lég-islation agraire maximaliste s'explique par le fait qu'en l'élaborant, les dictateurs obéissaient plus à des nécessités électorales qu'à une conviction. Mais leur identique indigence en matière de lég"islation ouvrière est faite pour surprendre. Issus des rangs de la sociale démocratie, les bolcheviks étaient essentiellement un parti ouvrier, et leurs efforts les plus sincères et les plus ardents devaient avoir pour but d'affranchir le travailleur industriel du joug capitaliste. S'il y avait vraiment, dans le maximalisme, une grande idée nouvelle, c'était dans ce domaine qu'elle devait s'affirmer. Le décret sur le contrôle ouvrier, promulgué dès les premiers jours, se présente avec une importance au moins égale aux décrets sur la paix, les nationalités ou la terre. Ce sont les quatre colonnes qui doivent soutenir l'édifice.

Or, nous avons vu que le décret sur la paix, proposant la paix, mais l'exigeant démocratique, n'est qu'une transaction honteuse qui mène fatalement à la capitu-

lation ; que le décret sur les nationalités, accordant l'indépendance, mais dans les liens d'une fédération, n'est qu'une compromission confuse, entre des principes disparates, prélude à la désag-rég-ation absolue ; que le décret sur la terre n'a pas même su choisir entre les systèmes socialistes, et aboutit, à travers la jacquerie, à la propriété individuelle. Le décret sur le contrôle ouvrier a les mêmes tares ; il n'inaug^ure aucune ère nouvelle, recule devant le collectivisme et a, comme conclusion log-ique dans les faits, le pillage et la ruine.

Le décret avait été précédé d'un arrêté sur la journée de huit heures, sig"né par Larine, commissaire au travail. Je me refuse à voir une réforme sociale dans une déclaration de quelques lig-nes, transformée en loi mise en vigueur dès sa réception par télégraphs. C'est de la parade qui ne peut séduire que les naïfs.

Il y a dans le contrôle ouvrier, une idée saine et qui n'a rien de bien révolutionnaire. C'est celle de l'introduction à l'atelier d'un certain parlementarisme. Les travailleurs ont leurs représentants qui ont le droit de s'enquérir des conditions de la vie de l'entreprise. Pareille institution est nécessairement la fin de l'absolutisme patronal et je n'y vois point grand inconvénient ; au contraire, il me semble qu'une meilleure compréhension de l'intérêt commun, une plus équitable répartition des profits, une véritable association du capital et du travail doivent en résulter. Mais ce stade supérieur de l'organisation industrielle exige, chez l'ouvrier comme chez le patron, une mentalité préparée à cette collaboration. Il faut que l'industriel renonce à son esprit de caste, s'astreigne à la discussion, traite

les ouvriers avec bienveillance et patience ; il faut que les ouvriers soient capables de comprendre les explications qui leur sont données, intéressés à la prospérité de rétablissement, disposés à accepter des sacrifices momentanés pour assurer son succès ultérieur. Or, la classe ouvrière russe, en son ensemble, est loin d'être à pareil niveau. Elle porte, plus qu'aucune classe ouvrière d'Europe, le poids de son ignorance. [1 ne lui a pas été permis de faire son éducation dans l'association ouvrière. Elle ne sait rien, ne comprend rien des nécessités techniques et économiques; aussi, de même que le soldat affranchi de la discipline mili-' taire et admis à discuter les ordres de ses chefs, l'ouvrier libéré de la discipline de l'atelier et admis à exercer celui-ci son contrôle, n'a vu dans la lég^islation nouvelle qu'une licence d'agir désormais à sa guise et de disposer à son profit du bien qu'on lui confiait. Avec cette tendance à aller jusqu'au bout d'une conception^ et cette absence de respect du bien d'autrui qui sont si caractéristiques de l'âme russe, l'un a déserté la tranchée et trafiqué de son uniforme, de ses armes, du matériel de guerre, l'autre a réduit son travail au minimum et pris possession des matières premières, de l'outillage, des produits fabriqués, de la caisse de l'usine, et même de l'habitation et du mobilier des ingénieurs. Contrôle a signifié direction et propriété, c'est-à-dire, en fait, substitution d'une direction multiple, incompétente et irresponsable, à la direction unique, compétente et responsable, donc à bref délai, la catastrophe.

Je me suis souvent étonné en constatant l'imprévoyance extraordinaire de ces ouvriers russes, n'apercevant pas qu'ils tuaient la poule aux œufs d'or et

qu'après quelques semaines de godaille, ils allaient se trouver sans travail et sans pain. Ce phénomène étrange a son explication non seulement dans les tares générales de la psychologie russe, conséquences du despotisme, mais encore dans cette circonstance que presque tous les ouvriers des grands centres, dont le tzarisme se méfiait, ont été, dès les premiers temps de la guerre, envoyés au front, et ont été remplacés par de la main-d'œuvre fournie par les campagnes. Ces paysans sont restés des paysans, désireux de le redeve- . nir et par conséquent tout à fait indifférents au sort ultérieur de l'industrie, ils ne conçoivent leur séjour dans les fabriques que comme une expédition temporaire dont il convient de rapporter le plus de butin possible. Lorsque de véritables ouvriers, tels par exemple ceux de T Union des Métallistes de Pétrograd, ont eu à appliquer le décret, ils l'ont fait avec beaucoup plus de prudence et de bon sens.

La catastrophe ne s'est d'ailleurs pas produite aussi rapidement que si les temps avaient été normaux. G^est qu'un très grand nombre de ces usines travaillant pour l'Etat, l'Etat s'est trouvé amené à les subsidier davantage afin de pouvoir maintenir les entreprises en donnant satisfaction aux fantaisies des ouvriers. Le prolétariat dictateur s'est trouvé ainsi le grand industriel russe, disposant pour couvrir ses déficits, des ressources nationales. Il suffit d'énoncer cette situation pour s'apercevoir que son terme inévitable est le désastre économique.

Le décret défend aux patrons de fermer leurs usines. On ne voit pas bien, pratiquement, comment on pourra contraindre un industriel à poursuivre une exploitation ruinée ; il faut entendre, sans doute, que

l'État fournira les moyens financiers de continuer quand même. Il défend aussi aux directeurs, ingénieurs et employés techniques dont le concours est indispensable de refuser désormais leurs services. C'est le travail forcé, ni plus ni moins p- la privation du droit de grève que les ouvriers dénonçaient jadis avec raison comme un intolérable attentat à la liberté et à la dignité humaines. Ils trouvent aujourd'hui tout naturel d'imposer aux bourgeois l'injustice dont ils ont souffert. Les situations sont renversées, mais également odieuses.

Je suis assiégé de plaintes et de protestations. Car le vertige qui entraîne là Russie à tarir toutes les sources de sa prospérité économique, a des conséquences pour les étrangers qui y sont venus sur la foi des traités, et spécialement pour de nombreux Belges. Nous avons apporté beaucoup d'argent à la Russie, et non seulement nos capitalistes, mais la petite épargne belge, ont confié des sommes importantes aux affaires russes. Et avec l'argent, des hommes. J'évalue à deux mille environ le nombre des Belges occupés dans les industries d'ici. Nous avons des entreprises de tramw^ays ou déclairage électrique dans la plupart des grandes villes, des verreries dans le Donetz, des charbonnages et des établissements métallurgiques dans la Russie méridionale. Tout cela est menacé de sombrer aujourd'hui dans la tourmente et viendra augmenter encore la formidable addition des dommages que nous a causés la guerre.

Que faire pour le sauvetage imploré? Rien, presque toujours. La consigne donnée par les Alliés défendait toute négociation avec le pouvoir.

Je ne pouvais que conseiller, réconforter, donner

de l'espoir. Il me plaît de témoigner ici des efforts prodigieux d'ingéniosité et de courage faits par mes compatriotes dans ces heures difficiles. La plupart des directeurs que j'ai vus n'étaient sans doute pas socialistes, mais ils avaient appris de leur éducation première en Belgique, à ne paj? s'effrayer des prétentions ouvrières ; ils se souvenaient de nos institutions syndicales, coopératives, mutualistes et avaient été souvent les premiers à les enseigner aux ouvriers russes; il n'y avait chez eux aucune morgue capitaliste ; ils s'étaient adaptés peu à peu au milieu dans lequel ils se trouvaient ; ils s'étaient habitués à parlementer avec leurs ouvriers, à discerner ce qu'il y avait de fondé et de pratique dans leurs réclamations et l'on eut rencontré en eux des collaborateurs avertis et compréhensif d'une évolution moins brusque.

Et quant aux ouvriers belges, ils se plaignaient aussi. Les Russes les molestaient et les persécutaient. Etrange aboutissement xénophobe de cette révolution partie du principe de l'Internationale Ouvrière !

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