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LA DOULOUREUSE NAISSANCE DE LA CONSTITUANTE

^7 novembre 1917.

Malgré la crise, les élections à la Constituante se poursuivent dans le pays bouleversé. Sur les murs de Pétrograd, les affiches électorales ont fait leur apparition. Elles argumentent peu, elles affirment seulement les partis dont il est malaisé de discerner les programmes. La petite affiche illustrée abonde, petite, parce que le papier est cher, illustrée parce qu'elle s'adresse à des simples. Il en est de banales : drapeau rouge, chaînes brisées, paysan devant son champ ; il en est de curieuses qui attestent un effort de synthèse à la manière des futuristes italiens. Un paysage en silhouette d'ombres chinoises montre des dômes d'églises et des cheminées d'usines ; symbole heureux de Pétrograd.

Les Socialistes révolutionnaires ont une petite affiche où flamboie un soleil semblable à une figure de tarot.

La force persuasive de tout cela me paraît nulle :

tout au plus peut-elle faire retenir le numéro de la liste indiqué chaque fois par un g-rand chiffre.

Car il y a des listes, La Russie a adopté le rég-ime de la représentation proportionnelle, système d'Hondt^ et a permis, pour éviter les effets de l'émiettement des partis, les déclarations d'agrégation entre diverses listes.

La loi électorale a été minutieusement étudiée par le Gouvernement Provisoire. J'ai eu le plaisir d'en parler avec un des secrétaires de Kérensky ; il m'a expliqué qu'on avait voulu approprier au milieu russe, tous les enseignements de l'expérience européenne. En effet, ce jeune homme intelligent et érudit, montrait une connaissance approfondie des divers systèmes. Il était persuadé que la Russie était, une fois de plus, allée plus loin que toutes les nations civilisées.

La loi consacre sans atténuation ni réserve le principe de suffrage universel. Hommes et femmes ayant vingt ans à la date de l'élection, sont admis au vote. Les seules exclusions visent les aliénés, les déserteurs, les condamnés pour faits graves et récents, et les membres de la famille de Romanoff.

L'élection a lieu par circonscriptions : l'immense territoire de la République a été divisé en soixante-dix circonscriptions auxquelles ont été attribués des nombres de députés (750 en tout) proportionnels à la population. Dans ces circonscriptions, le vote se donne au parti et non à la personne du candidat. Les partis ont établi et publié des listes et fixé l'ordre successif de présentation. L'électeur ne peut ni modifier cet ordre ni marquer une préférence, ni voter pour des candidats de listes différentes. On peut être candidat simul-

tanément dans cinq circonscriptions, sauf à opter, en cas d'élection multiple. Les listes pourvoient jusqu'à épuisement, au remplacement des démissionnaires ou des décédés en cours de mandat.

Il m'a paru intéressant de me renseigner personnellement sur l'application pratique de cette législation nouvelle. Je me suis rendu à la Douma municipale où l'un des adjoints au Maire a bien voulu me servir de guide et m'introduire dans un bureau de vote.

Le spectacle est curieux. Dans une grande salle où l'on pénètre après un contrôle somm.aire exercé par d'obligeants boys-scouts, se trouvent, d'un côté, les tables, Tisoloir, les urnes, les personnes employées aux opérations électorales; de l'autre, un large espace, avec des chaises, pour le public. Tout se passe sous ses yeux et il n'y a point de plus efficace contrôle que cette publicité. Lorsque j'arrive, les spectateurs sont peu nombreux. Ce sont surtout des électeurs qui s'attardent et causent à demi-voix après avoir voté. Il y a là des personnes de toutes conditions, des hommes, des femmes, des soldats, des blessés se traînant sur des béquilles. Gela manque peut-être de solennité, mais cette simplicité a quelque chose de familial qui est plutôt sympathique.

L'électeur a reçu par les soins de la municipalité sa carte électorale et ses bulletins de vote, c'est-à-dire la série, en typographie et format uniformes, des listes présentées : dix-neuf pour la circonscription de Pétrograd. Il fait d'abord constater son identité sur le registre. En suite de cette constatation, on timbre sa carte pour empêcher qu'il ne l'utilise à nouveau, on lui remet une enveloppe et il se rend dans l'isoloir où il place dans l'enveloppe le bulletin de son choix.

Ayant fermé son enveloppe, il la remet au président du bureau pour être déposée dans Turne.

Le vote est donc libre et secret. En théorie, tout au moins. Car en pratique^ celui qui voudrait acheter un électeur n'aurait qu'à exiger de lui la remise des bulletins non utilisés pour connaître et contrôler le vote. La loi russe me paraît avoir candidement ignoré Tingéniosité des corrupteurs. 11 est vrai que le très grand nombre des électeurs rend la corruption inefficace.

A condition, bien entendu, que tous aillent au scrutin. Le vote obligatoire qui me paraît une des plus heureuses innovations démocratiques du système belge n'a pas été imposé aux Russes. On a redouté la contrainte pour un peuple qui, peu préparé à la vie politique, n'en aurait sans doute pas compris la nécessité.

On signale peu de violences commises au cours des opérations électorales. On peut s'en étonner si l'on songe à l'état d'anarchie dans lequel vit actuellement la Russie. Dans le Gouvernement d'Orel, le soldat Boulgokov fut tué pendant qu'il exerçait sa fonction de Président de la Commission électorale de Krasnikov. Le même sort fut réservé à un pope, dans des conditions identiques, aux environs de Pskov.

Ceux qui espèrent en la Constituante appréhendent une abstention considérable qui diminuerait son autorité. La Douma de Pétrograd a fait tout ce qu'elle a pu pour engager les électeurs à prendre part au vote. De grandes affiches, peintes sur toile, flottent au travers de la Newsky pour conjurer les citoyens de se rendre aux urnes. Cette propagande paraît avoir réussi, mais les nouvelles de province sont moins satisfaisantes. Les paysans se désintéressent d'une lutte à laquelle ils ne

comprennent rien. 11 faudrait, pour les instruire et leur permettre une appréciation, une succession prolongée de discours dont Tétendue des régions ne permet pas même l'essai.

Les bolchévicks, les cadets, les socialistes révolutionnaires semblent devoir partager les sièges de la circonscription de Pétrograd.Les seize autres listes paraissent sans importance.

/«'■ décembre 1917.

Nous connaissons les résultats des élections à Pétrograd :

Bolchévicks : 415.587 voix, six élus;

Cadets : '245.628 voix, quatre élus ;

Socialistes révolutionnaires : 149.144 voix, deux élus.

Les autres listes n'arrivent pas au quorum.

Les nouvelles qu'on a des villes de provinces donnent des résultats analogues et font prévoir qu'aucun de ces trois partis n'aura à la Constituante la majorité absolue. On est étonné des chiffres obtenus par les cadets, il semble bien qu'ils aient recueilli plus de voix qu'ils n'ont de partisans réels, et que leur succès ne soit dû qu'à la concentration, sur leurs noms, de tous les éléments hostiles aux bolchévicks.

S décembre 1917.

Le succès des cadets ne s'est pas maintenu. C'est un parti urbain. Les cam.pagnes l'ont ignoré. Il aura au plus une trentaine de voix dans la Constituante ; il

faut renoncer à Tillusion d'y trouver un contrepoids aux bolchévicks.

- En revanche, le parti socialiste révolutionnaire, qui , avait paru diminué, a retrouvé des forces en province. ' Il sera probablement le mieux représenté et, dès mainj tenant, les bolchévicks voyant la maîtrise de la Gon- 1 stituante leur échapper, formulent de vagues menaces. } Kameneff vient de déclarer que si la Constituante ne I se soumettait pas aux Soviets, elle serait honteuse- ' ment dispersée, comme le fut le Préparlement. I La dualité de pouvoirs a été une cause de faiblesse j pour la Révolution à son début : Soviet contre Douma, Soviet contre Gouvernement Provisoire, Soviet contre Préparlement ; on avait cru que la Constituante mettrait un terme à ces difficultés inextricables ; les bolchévicks annoncent leur intention de les entretenir. Ils réclamaient jadis la convocation de la Constituante, maintenant ils prennent pour mot d'ordre : Tout le pouvoir aux Soviets !

Un article de la Pravda, est significatif. On y peut lire : a Les Soviets et la Constituante parleront au nom du peuple. Si leur politique concorde, ils se renforceront mutuellement. Si des diverg-ences de vues se révèlent, il s'agira de savoir laquelle des deux assemblées exprime le plus exactement la volonté des masses populaires. Nous pensons que les Soviets, grâce aux particularités de leur organisation, expriment d'une façon plus précise, plus juste et plus exacte à la fois, la volonté des soldats, des ouvriers et des paysans. Les Soviets se renouvellent sans cesse et leur personnel ne voit point sa position affermie une fois pour toutes. Le délégué du Soviet qui a perdu la confiance de ses électeurs est immédiatement remplacé. Tandis que pour la

Constituante, les députés sont élus par listes composées longtemps avant les élections. Les électeurs ne peuvent donner leur voix qu'à ceux qui sont inscrits sur la liste et seulement à tous les candidats de la liste. Une fois élu, le député ne peut pas être remplacé »

J'admire avec quelle rapide perspicacité les bolchévicks, pour justifier leur dictature de classe, ont immédiatement découvert le point faible du système proportionnaliste : la trop grande stabilité des élus. En Belgique, où nous en fîmes l'expérience, il nous a fallu des années pour nous apervevoir que la représentation proportionnelle aboutissait à « clicher » l'opinion.

Les déclarations de Kameneff et larticle de la Pravda ne laissent pas de doute. Si les bolchévicks restent les maîtres, ou bien la Constituante leur obéira, ou ils la dissoudront. L'Assemblée nationale n'est pas plus libre sous Lénine que ne l'était la Douma sous Nicolas IL Ils n'oseront jamais, me dit-on. Je ne le crois pas. L'audace ne leur a point manqué jusqu'ici. Mais ce serait une nouvelle Révolution I Je n'en suis pas convaincu, car qui la ferait? Il est en tous cas extrêmement difficile de prévoir la réaction que pourrait provoquer une mesure aussi extrême.

/ / décembre i 9i 7.

Avant d'opérer en grand, les Commissaires du Peuple opèrent en détail. C'est une bonne façon de tâter l'opinion publique. Ils ont décrété coupables de contre-révolution impérialiste et bourgeoise, les députés du parti cadet et ont arrêté ceux sur qui ils ont pu mettre la main.

Il est vrai que la Constituante n'est pas réunie. Le Gouvernement a décidé qu'elle ne le serait que lorsque quatre cents de ses membres auraient fait constater leur présence à Pétrograd. Par contre, le maire de Pétrog-rad, M. Schreider, lui-même élu à l'Assemblée, a convoqué tous ses collèg-ues et a annoncé son intention de tenir séance dès qu'il y aurait 175 présents, nombre fixé jadis par le Gouvernement Provisoire.

Aujourd'hui, des manifestations ont parcouru la ville. Des gens de tout âge, de toutes classes : hommes, femmes, enfants, vieillards, civils, jeunes filles, soldats, marchaient par rangs pressés, de huit ou dix, derrière des cartels et des drapeaux, rouges et blancs, rouges pour signifier la révolution, blancs pour signifier la paix. Étrange réunion que celle du signe de la lutte et du signe de la reddition ! Le Russe pense sans gêne deux choses contradictoires. Une seule inscription, monotone, disait la pensée des cortèges : «Vive la Constituante. »

Il faisait froid. Les manifestants enveloppés de manteaux, d'écharpes et de-fourrures, avaient, sur la neige, des silhouettes transies. Parfois, un commissaire ceinturé de rouge, passait à cheval le long des rangs. Certains chantaient, en chœurs alternés, des chansons graves et tristes. Les plus animés jetaient en l'air leur bonnet de fourrure en poussant le cri du jour. Le cortège était long, morne et sans animation. Il faisait penser à une procession plutôt qu'à une manifestation politique. C'était une sorte d'acte de foi, l'expression d'un dernier espoir quasi religieux dans les vertus miraculeuses d'une Constituante.

Dans les très larges voies de Pétrograd, le défilé, cantonné dans la moitié de la rue, n'avait rien d'impo-

sant. Les curieux étaient rares ; la ville indifférente. Des soldats criaient aux manifestants des railleries ou des injures : bourgeois, Kornilovistes ! Ainsi, parfois, certains fidèles d'un culte bizarre passent au milieu de l'inattention et des sarcasmes.

La manifestation terminée, il se forme çà et là des attroupements autour d'orateurs qui exigent la paix et stigmatisent les sombres desseins de la contre-révolution et les crimes de Kérensky. ^

A la Douma municipale, Tchernoff prend la parole. On le voit qui s'agite, et les bouts de l'écharpe rouga qu'il porte autour de son cou flottent dans le A^ent.

Il est ovationné à la manière russe, c'est-à-dire lancé en l'air et rattrapé sur des bras vigoureux, puis il parle encore : « Nous n'avons lutté si longtemps que « pour remettre le pouvoir entre les mains du peuple. « A cette heure où se réalisent nos espoirs, nous ne a permettrons pas que l'aristocratie renaisse sous le « masque d'une commissariocratie. ^) La foule l'acclame, lui demande où il veut aller. — Au palais de Tauride! Et c'est une manifestation nouvelle dans la Newsky. En chemin, il est encore obligé de parler. Devant le palais de l'Assemblée, il résume son programme : paix générale, terre aux paysans, référendum. Les deux premiers points sont aussi au programme bolchévick ; quant au troisième, il me paraît inspiré par de très bonnes intentions livresques, mais d'une actualité discutable. La foule russe n'est pas de mon avis ; elle trouve cela magnifique.

A l'intérieur du palais, Tchernoff préside une réunion d'une trentaine de députés. C'est peu. On rédige une protestation contre l'arrestation des collègues.

Au même instant, les Commissaires du Peuple, donnant suite à leurs menaces, sig'naient un décret ordonnant de déférer à la justice révolutionnaire, les cadets, ennemis du peuple ; et Trotsky, de plus en plus hardi, déclarait que « les élections ayant été faites alors que la terre appartenait aux propriétaires, les banques aux banquiers, les mag"asins aux commerçants, ne peuvent être considérées comme des élections libres. Elles ne le seront que lorsqu'on aura pris aux classes possédantes tout ce qu'elles ont».

Cela devient de plus en plus clair; la Constituante vivra si elle est docile ; elle est condamnée si sa soumission n'est pas certaine.

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