DÉCRETS SUR DÉCRETS
Décembre 1917
L'activité législative du g-ouvernernent nouveau est extraordinaire. Pas une semaine ne se passe sans un décret important. J'ai signalé déjà celui réservant à l'État le monopole de toute publicité dans les journaux. Un autre confisque au profit de l'État toutes les œuvres d'art. Un autre supprime toutes les institutions judiciaires, tribunaux, cours d'appel et barreaux compris ; les juges révolutionnaires seront désormais élus et jugeront librement, selon leur conscience, sans être astreints à observer un texte caractérisant l'infraction ou déterminant la peine. Un autre ordonne que, sur l'heure, tout occupant d'un appartement riche fournira un vêtement pour l'armée. Faut-il attacher une importance au décret supprimant les titres de noblesse ?
Tant de précipitation ne va pas sans une certaine confusion. Cette législation ressemble plutôt à des articles hâtifs d'un journaliste ou à des vœux de meeting ; mais s'il est difficile de la traduire en fait,
on ne voit que trop à quel arbitraire peuvent prêter les tentatives de son application. La recherche des œuvres d'art ou des vêtements chauds dans les domiciles particuliers sera, par exemple, prétexte à brigandage. Et maintenant qu'il n'y a plus de tribunaux, à qui se plaindre ?
Chaque jour voit se déchirer ainsi toutes les habitudes qui constituaient la sécurité de l'existence et la trame même des rapports sociaux : on ne sait plus si l'on peut encore se prévaloir d'un droit quelconque. La situation est particulièrement angoissante pour les étrangers ; sont-ils soumis aux réquisitions et confiscations ? Ils s'adressent à leur légation, et celle-ci est forcée de leur avouer son impuissance ; la consigne donnée par les gouvernements d'Europe interdisant tout rapport avec le pouvoir bolchevik.
Cette consigne nous paraît malheureuse ; elle est inspirée, croyons-nous, par l'idée qu'on se fait à Londres et à Paris de la précarité de l'émeute ; mais ceux qui sont ici, et qui avaient prophétisé que l'insurrection maximaliste serait facilement réprimée, s'aperçoivent qu'ils se sont grossièrement trompés. Ce pays veut la paix ; il est tellement malheureux qu'il a un immense besoin d'ordre et de tranquilité, et son insouciance naturelle lui fait accepter avec une résignation fataliste, le prix quel qu'il soit, de cette tranquillité. Les bolcheviks peuvent faire tout ce qu'ils veulent ; s'ils donnent la paix, ils dureront. Tous ceux qui se mettront en travers de cet irrésistible désir seront traités en ennemis.
Ah ! si les Alliés comprenaient cette détresse affreuse et s'ils faisaient le grand geste de rendre à la Russie sa liberté, de renoncer à lui reprocher sa défaillance et
son infidélité, de promettre de Taider quand même, ils g-arderaient ici une position unique et réserveraient magnifiquement l'avenir. J'entends des voix autorisées préconiser cette politique ; mais elle n'a, paraît-il, aucune chance d'être comprise par l'Entente. La paix se fera sans nous ; peut-être même contre nous.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans l'activité bolchevique, c'est que toute cette besogne énorme, ils la font malgré l'évident mauvais vouloir de leur administration. On raconte que le Commissaire aux affaires étrangères avant réclamé les traités secrets, il lui fut courtoisement répondu qu'on n'en connaissait pas, que peut-être certains accords résultaient de correspondances diplomatiques, au nombre de* plus de dix mille ; que si M. le Commissaire voulait bien indiquer celles qu'il désirait, on les lui soumettrait incessamment. Au Travail, le Commissaire ayant demandé des indications sur les affaires en cours, il lui fut répondu, non moins courtoisement, que le personnel était habitué à recevoir des instructions et non à en donner. Force d'inertie ; grève perlée. Les Commissaires ont menacé de supprimer la carte de pain et d'afficher au coin des rues les noms des récalcitrants.
La Douma municipale était un des centres de la résistance. Elle vient d'être dissoute. « Considérant, dit le décret, que la Douma élue le 27 Août ne correspond plus à l'état d'esprit ni aux désirs de la population de Pétrograd ; que la Douma a pris une attitude hostile au gouvernement bolchevik, le Conseil des Commissaires du Peuple décide de dissoudre la Douma. L'ancienne Douma continuera la direction des affaires municipales. Toute opposition au sabotage sera réprimée avec la dernière rigueur et les coupables passeront en Conseil de Guerre révolutionnaire. »
C'est énergique et net, comme on voit. Les quelques membres libres de Tancien Gouvernement Provisoire ont publié une protestation contre le pouvoir bolchevik. Les journaux qui Font reproduit ont été supprimés et les signataires de cette protestation ont disparu pour ne pas être arrêtés.
Le Comité Central du parti social démocrate russe (groupe Plekhenoffj a répandu d'autre part, un manifeste où je lis : « Des individus agissant sous l'étendard du parti s. d. ont déshonoré le socialisme et montré leur mépris pour la classe ouvrière. Ils veulent livrer sans entrave la Russie révolutionnaire à l'impérialisme mondial. Ils veulent pratiquer sans entrave cette politique d'arbitraire, de violence et de terreur qui rendra le socialisme odieux à des millions d'hommes. Ils veulent continuer sans entrave cette politique anarchique qui consiste dans la destruction des forces productives de la nation, dans la confiscation des usines et fabriques, dans la désorganisation du mouvement ouvrier, politique qu'ils donnent pour du socialisme, mais qui n'est en réalité qu'une tromperie colossale des masses lassées et affamées. . . »
Ce groupe de « l'Unité » n'a plus maintenant qu'une influence médiocre ; ses journaux étant supprimés, il va cesser de compter.
Nouveau décret, révoquant tous les représentants de la Russie à l'étranger, qui n'ont pas répondu au télégramme leur demandant s'ils consentaient à travailler sous la direction du pouvoir des Soviets.
Décret fermant les frontières. Il faut pour sortir de Russie, une permission de l'autorité. Tous les voyageurs seront fouillés. Seront confisqués : a) les documents pouvant nuire aux intérêts politiques ou écono-
miques de la République de Russie ; b] le papier monnaie dépassant cinq cent roubles. . . .
Et d'autres encore. . .
Je relis Tourgueneff. Son Potoughine dans Fumée^ avoue : « L'habitude de la servitude s'est ancrée trop profondément en nous pour que nous puissions rapidement nous en débarrasser. En tout et partout il nous faut un maître. Et comme nous sommes un peuple mou, il n'est pas difficile de nous g-ouverner. Le premier qui prend un bâton en main a raison. C'est toujours le même mélange de désespoir et d'outrecuidance. Et dites-moi pourquoi le Russe ment toujours, le commis marchand comme le politico-économiste... »