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LA GRANDE PITIÉ DES PEUPLES DE RUSSIE

o décembre 1917,

— C'est une honte, me dit un Russe, en me parlant de l'armistice proposé par les bolcheviks. Bien qu'il aimât à parler, comme tous ses compatriotes, et qu'il parlât bien, il se tut, comme si l'aveu lui paraissait trop pénible.

Une honte, répéta-t-il, après un temps, à demivoix. Tous ceux qui étaient là se taisaient, mais ce silence était cruel. Il comportait une adhésion qu'on ne formulait point pour ne pas le blesser dans sa susceptibilité nationale.

Il sentit, avec finesse, l'équivoque de cette approbation muette. — Une honte, non pas de vouloir la paix, nous la désirons tous, mais de la chercher par de pareils moyens.

Et il nous dit abondamment son horreur pour les hommes et les tactiques du parti bolchévick ; il les accusa de mener la Russie à la ruine et à la guerre civile, non pas à ces petites fusillades dans les rues que nous avions entendu crépiter à Pétrograd, mais à la

vraie g"uerre civile du Sud contre le Nord. L'Ukraine, les Cosaques, les Tai-tares, la Sibérie s'étaient rapprochés dans un désir commun d'indépendance et de fédération. Il nous donna les détails sur l'organisation projetée, au point de vue politique, financier, militaire. Et comme Tun de nous, hanté par l'idée de la guerre d'Occident, l'interrompait pour lui demander si cette Fédération des républiques méridionales continuerait la guerre, notre guerre, il répondit nettement : Oh ! non, ne vous y trompez pas. Ne forgez point à ce propos une illusion nouvelle. On désire là-bas la paix autant qu'ici, et si l'on s'organise, ce n'est ni contre l'Allemand, ni contre l'Autrichien, mais contre le Russe du Nord, contre Pétrograd et ses dictateurs, contre leurs successeurs, contre ces bandes de soldats et d'émeutiers qui, après avoir quitté le front, se précipiteront vers les régions riches dans l'espoir d'y manger à leur faim et d'y piller les bourgeois désarmés.

— Alors, ditavec une moue dédaigneuse celui qui avait interrompu, ceux-là non plus ne veulent plus se battre?

— Non, ils veulent se défendre, et rien de plus. Ce sont les éléments sains et robustes du grand corps que nous étions et ils ne veulent pas se laisser entraîner dans la décomposition générale. Ils désirent de l'ordre, de la tranquillité, de l'indépendance. La Russie leur est étrangère, elle ne les intéresse pas K Que l'Allemand en

] . 11 faut situer cette conversation à sa date. Depuis, d'autres renseignements m'ont appris que mon Russe était trop pessimiste. 11 y avait dans les mouvements du Sud, à la fois le désir de reprendre la guerre contre les Empires Centraux et celui de maintenir l'unité russe. Il ne faut pas s'étonner de ces divergences d'appréciation, la Russie est tellement vaste qu'on peut bien souvent la juger de façon contradictoire, avec de bonnes raisons à l'appui de chaque opinion.

prenne tel ou tel morceau, la Pologne, la Gourlande, la Lithuanie, les rég'ions baltiques, et même Pétrograd, cela leur est tout à fait indifférent. Ils ne s'en sentiront ni humiliés, ni diminués, parce qu'ils ne se sentent pas Russes. Le patriotisme qui a si admirablement unifié la France révolutionnaire, est un sentiment inconnu pour nous. Nous avons dépassé ce stade, croient certains Russes avancés ; peut-être ne l'ont-ils jamais atteint. Mais quoi qu'il en soit, nous n'avons pas la notion de l'unité russe ! G était à bon droit que nos empereurs s'appelaient tsar de toutes les Russies. Il y a vingt Russies en Russie, Monsieur, et c'est ce qu'il faudrait savoir et comprendre tout d'abord avant de nous jug^er. Vous nous arrivez d'Europe, avec vos yeux habitués à des nations séculairement formées et centralisées, vous croyez Pétrograd une capitale semblable à Londres ou à Paris, et grâce à celle erreur initiale, vous ne pouvez pas admettre qu'un mineur du Donetz ou un cosaque du Caucase soit parfaitement détaché du sort des riverains de la Baltique. Ne les accusez pas de lâcheté.

Et quant à votre guerre d'Europe, pourquoi voulezvous qu'elle les enflamme? Notre peuple, en très g^rande majorité paysan, est en gTande majorité ig-norant. Il ne connaît rien de vos conflits, quelque intéressants qu'ils soient. Il est incapable d'y comprendre quoi que ce soit si vous tentiez de les lui expliquer. On ne peut plus espérer qu'il continuera la guerre pour la Russie, à laquelle il ne croit plus ; on ne peut pas non plus espérer qu'il la fera pour une Europe lointaine.

Et ne lui faites pas de reproches injustes : il est si malheureux. Si vous le compreniez mieux, vous le prendriez en pitié. Et dans sa misère affreuse, il n'a

plus comme vous le réconfort d'un espoir ou d'une foi. Il a été si souvent trompé qu'il n'a plus confiance en personne. La lamentable faillite d'aujourd^hui a pour cause et pour principe une faillite morale, et ce n'est pas aujourd'hui que le mal est évident. La g"uerre de Mandchourie et la Révolution de 1905 permirent déjà de lentrevoir. Et tout ce qui a suivi est d'une implacable logique.

Mais vous autres, gens d'Europe, vous ne voulez pas voir cette logique, parce que vous ne prenez pas la peine d'étudier les faits ou les âmes, vous venez à nous avec des préjugés, et comme les événements ne concordent jamais avec vos préjugés, vous nous jugez déconcertants. Que de sottises j'ai entendues sur le mystère de l'âme russe ! Que de fois vous m'avez dit vos étonnements ! Or, tout cela est beaucoup plus simple. Le Russe n'est pas belliqueux. Il n'a pas de haine contre l'étranger. Il aime sa région, mais ignore la Russie. Depuis 1905, il ne croyait plus au tsar. Après deux ans d'une guerre faite dans des condition^ épouvantables, révélant chaque jour l'incurie, la concussion et la trahison, il a perdu toute confiance en ses chefs. N'accusez pas la Révolution d'avoir détruit la discipline ; cette discipline n'existait plus dès le début de cette année parce que ce malheureux pays n'avait aucune raison morale de résister à la redoutable épreuve de la guerre actuelle.

Au lieu de comprendre que la Révolution était la conséquence logique des tares et des fautes du régime tsariste et de l'expliquer par ses vraies raisons — raisons intérieures —, vous autres, gens d'Europe, vous avez voulu y voir une réaction patriotique et, prenant votre désir pour vérité, vous l'avez annoncée comme une

chance de plus pour votre victoire. Or, la Révolution russe, née de la détresse causée par la g-uerre, aspirait à la paix. Elle vous l'a montrée bientôt, courtoisement, en alliée fidèle et loyale, en vous conviant à Stockholm. Au lieu de constater Terreur de votre jug-ement, vous avez crié à l'intrig-ue allemande et vous nous avez déclarés inconséquents. Les Allemands ont vu plus clair; ils ont renvoyé Lénine et subsidié la Pravda. La décomposition sociale s'est accélérée. Kérensky, Korniloff se sont usés à essayer de la ralentir. L'ardent désir du peuple de voir cesser sa misère et de retrouver la paix a fait le succès des bolchévicks et les a portés au pouvoir. Tout cela est parfaitement clair et cohérent, au contraire; et il n'y a de surprise que pour celui qui, de parti pris, n'a pas voulu se servir de ses yeux. L'Entente n'a jamais rien compris à la Russie. Cette incompréhension est la cause première de bien des malheurs. La paix, nous la ferons avec vous, sans vous ou contre vous. Tout effort de votre part pour l'empêcher ne fera qu'aig'rir nos relations. Nous deviendrons des ennemis. Vous vous serez aliéné, au profit des Allemands, un grand peuple qui ne demandait qu'à vous être dévoué.

Tout comprendre, c'est tout pardonner, disait M°^® de Staël ; Paris et Londres ne comprennent rien à la Russie et ne lui pardonnent rien. Si c'est une faute que d'être à bout de forces, c'en est une autre que d'être en pareil moment, d'intelligence courte.

Quant à nous, Russes, notre rôle dans la g-uerre est fini, et au point de vue intérieur, nous allons vers une pluralité de pouvoirs imprécis et contradictoires, l'anarchie et les jacqueries. La situation n'est pas nouvelle et nous l'avons déjà connue au

cours de notre histoire. Il a fallu de longues années pour que les forces vives du peuple se dég-ag-ent de cette sombre misère ; il faudra de même un long temps après cette crise pour que notre monde s'organise à nouveau.

Et c'est pourquoi je suis avec intérêt ces mouvements du Sud, peut-être y a-t-il là quelque chose d'analogue à ces îlots sains au milieu d'une plaie, autour desquels la vie triomphe quand même de la mort, et se reconstitue avec lenteur.

Voilà où se trouvent, pour nous Russes, nos raisons d'espérer quand même, mais je comprends que, pour vous Européens, appréciant tout en fonction de la guerre, ces possibilités sont trop lointaines pour pouvoir vous intéresser.

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