‹ Les fondeurs de neigeChapitre 27 sur 35 · LA SEMAINE DE LA VERTU · texte numérisé non relu

LA SEMAINE DE LA VERTU

Décembre 1917.

Le sport actuellement en faveur est le pillage des caves. On a débuté au Palais d'Hiver. Un Commissaire qui connaissait ses compatriotes, avait pris la sage précaution de faire murer les caveaux. Les soldats et les garde-rouges ont fait fi de cette interdiction, en enfonçant les portes et les murailles et ont procédé à

la réquisition des bouteilles. Ils en ont bu tant

qu'ils ont pu; puis ils en ont vendu, au petit bonheur, aux gens qui passaient. Tout cela en plein jour, sans honte ni pudeur, sans intervention d'aucune police,

Excités par cette joyeuse aventure, ils se sont dirigés, les jours suivants, vers les caves des clubs et des marchands de vin. Chez un Français, on s'est présenté avec un ordre de réquisition ; l'ayant vérifié, l'interpellé constata que le papier ne visait que la recherche des armes et déclara qu'il n'en avait point. C'était à son vin qu'on en voulait. Il fallut en référer à Smolny qui envoya d'urgence un commissaire. Les soldats répliquèrent qu'ils se moquaient du commissaire et de

Smolny et procédèrent au pillage méthodique de la cave. Ils brisèrent pour plus de 50.000 francs de bouteilles dont le précieux contenu coula dans les caves et dans les ruisseaux.

Les Commissaires du Peuple prirent alors des mesures énergiques. Ils déclarèrent le vin propriété nationale, en ordonnèrent la destruction pour empêcher rivrognerie et déclarèrent que toute personne qui achèterait ou vendrait du vin serait traitée en ennemi du peuple et déférée aux tribunaux révolutionnaires.

Les bolchévicks sont très fiers de leur arrêté vertueux ; ils en vantent le caractère radical ; le prolétariat ne s'attarde point aux demi-mesures quand il sagit de combattre l'alcoolisme. Je ne partage point leur sentiment; cette crise de vertu est à la fois stupide et hypocrite.

Stupide, parce que si Tivrognerie est lamentable, le vin n'en est pas moins Tun des plus magnifiques présents qu'aient faits à Thomme la terre et le soleil. Les poètes de tous les temps ont accordé leurs lyres pour en remercier les Dieux. Et leurs chants les plus beaux n'ont pas dit suffisamment ce qu'il y a de sensations délicieuses, de jouissances rares, de joie et de force, incluses en un flacon. Si les bolchévicks avaient déclaré que depuis trop longtemps ces charmes réconfortants du vin avaient été réservés aux bourgeois et aux riches, et si confisquant les caves, ils les avaient fait distribuer, avec un zèle attentif, aux convalescents des hôpitaux, aux blessés de la guerre, aux vieillards des hospices, aux pauvres qui n^en avaient jamais bu, je n'aurais pu qu'approuver ce geste réparateur. Mais détruire, anéantir, appauvrir à la fois les pauvres et les riches, supprimer les aliments dans une ville affamée,

mêler à la fange des ég-outs le sang- glorieux des Romanée et des Ghambertin, n'est-ce pas folie? Et l'incident n'éclaire-t-il pas toute la théorie de ces révolutionnaires qui, pour extirper le capitalisme, annihilent toutes les valeurs et exterminent le capital au détriment de tous?

Hypocrite, parce qu'il est certain que les Commissaires du Peuple n'ont pu se faire illusion sur les conséquences de leur décision. Ordonner la destruction des caves, ce n'était pas réprimer les pillages, mais leur donner l'estampille officielle.

Aussi, l'orgie ignoble s'est généralisée. Le vin étant déclaré danger public, les agents de l'autorité ont été secondés avec empressement par tous les citoyens vertueux.

Près de notre Légation, une misérable boutique a subi un siège en règle cette nuit. Cris, coups de feu, vitrines volant en éclats. C'étaient, paraît-il, des soldats du régiment indépendant (lequel s'est baptisé luimême le 6^ héroïque, parce qu'il ne reconnaît aucune autorité), qui ont ainsi manifesté leur héroïsme et leur indépendance. Ce matin, la maison est abandonnée en ruines avec des curieux tout autour et à l'intérieur. Il y a des morceaux de verre dans la neige et une forte odeur de vin. Au moment où nous passons, une automobile arrive avec des soldats armés et des mitrailleuses. Les curieux se dispersent en un clin d'œil, comme des moineaux etfrayés. Et les soldats s'introduisent dans la maison.

Viennent-ils achever le pillage ou le punir? On ne sait.

Pareilles scènes se passent partout, en ville, et tous les jouis. Une fois que les soldats ont découvert une

cave, ils tirent des coups de feu en sig-ne de réjouissance. Gela suffit pour faire accourir des brocanteurs aux aguets. Les juifs empressés donnent un bon prix des bouteilles et parfois un soldat qui a bon cœur en offre une à une pauvresse qui passe. En certains endroits, il s'est formé des queues de ces receleuses, aussi naturellement que si elles attendaient du pain ou des cig"arettes. Et puis, après avoir vendu, distribué et bu — bu surtout — tout ce qu'on pouvait, les vertueux tavarichs cassaient le reste. On me raconte qu'un soldat a dû être transporté à l'hôpital parce qu'il avait bu si gloutonnement qu'il avait avalé des morceaux de verre. Ailleurs, l'inibécillité des ivrognes avait allumé un incendie et les pompiers accourus les ont noyés dans les caves.

Chez le marchand français de la rue Gogol, les pillards se présentent. Le Français téléphone à ses compatriotes, et deux officiers de la mission arrivent aussitôt en automobile. Ils disent qu'ils viennent au nom d'une nation amie. On les acclame. On les fait descendre à la cave et on les prie de boire le vin volé à la santé de la France, et de s'en aller. Imagine-t-on plus basse goujaterie?

Il y a mieux. On a pillé à Vassili-Ostroff, le dépôt de vins de la Groix-rouge danoise. Le vin des bourg-eois, soit! Mais le vin des blessés et des malades, le vin apporté pour des œuvres de charité, par la générosité d'un pays neutre 1

Smolny réagit de son mieux. Un Commissaire spécial fut nommé avec^des pouvoirs discrétionnaires. Les journaux bolchévicks se transformèrent en feuilles de propagande pour l'abstinence. La, Vérité du Soldat se couvrit de pathétiques appels : « Soldat, ne bois pas !

Soldat, g"uerre à Tivrog^nerie ! » Et la persuasion ne suffisant pas, on eut recours à la violence. On annonça qu'il serait tiré sur les pillards sans avertissement. Et ce ne fut pas une menace vaine. Une auto blindée a fait feu sur la foule dans la Lithény. Et sur le trottoir, des victimes sont tombées tachant de sang- la neige déjà tachée de vin. A peine les policiers de Smolny avaient-ils disparu que les buveurs sont revenus et enjambant les cadavres, se sont glissés dans les caves par les soupiraux, à la conquête du vin d'autrui. . .

A Moscou, on a détruit pour quinze millions d'opium, malgré les protestations des médecins qui en vantaient les emplois cura tifs, et des sujets persans dont ce dépôt était la fortune.

Et pour continuer la série vertueuse, un décret supprime les maisons de jeux. Il yen avait donc encore?

Tripots, orgies, fusillades I Doux pays !

LES AMBASSADEURS A SMOLNY

i4 janvier 1918.

1^^ janvier russe.

Ce fut un étrange cortège d'automobiles et traîneaux qui se dirigea tantôt vers Smolny. Les pavillons des 'nations étrangères flottaient à l'avant des voitures et sur les sièges, les suisses, solennels, en grande livrée, révélaient l'importance du défilé. Le bon peuple nous regardait passer avec dôs yeux étonnés ; comme c'était le premier de l'an, il pensait sans doute que les diplomates allaient présenter leurs hommages à Sa Majesté Lénine. Et en effet, l'an pagsé, c'était dans un analogue apparat que les Ambassadeurs étaient allés, par la neige, saluer le Tzar et les Grands-Ducs. Mais ils le faisaient en ordre dispersé ; jamais ils n'avaient pris la peine de se concerter et de se réunir tous ; l'aventure d'aujourd'hui était donc tout à fait extraordinaire.

Elle l'était plus encore que ne le croyait le bon peuple, car la démarche des chefs des missions était motivée par l'inconcevable arrestation d'un de leurs collègues, le ?vlinistre de Roumanie, M. Diamandi.

J'avais déjeuné chez lui la veille, le dimanche, avec l'Ambassadeur de France, le Ministre de Grèce, et quelques membres de la Légation de Roumanie. M. Diamandi avait été averti qu'en raison des difficultés croissantes entre Roumains et Russes, Trotzky avait proposé à Lénine son arrestation. Il avait donc pris toutes ses mesures en prévision de cette éventualité, mais elle nous sembla tellement invraisemblable, même dans ce milieu russe, que nous déjeunâmes d'un cœur g-ai, persuadés qu'il n'y avait là qu'un épisode nouveau du système de chantage et de bluff familier aux bolchévicks.

Dans la soirée, alors que nous étions occupés chez Claude Anet à attendre en bonne humeur, l'an nouveau, et que nous en franchissions le seuil obscur en pensant gravement à nos patries, on nous annonça que M. Diamandi avait été arrêté, avec tout le personnel de sa Légation. Ce fut une stupeur. Nous sommes si traditionnellement habitués en Europe, à respecter certains droits essentiels à la civilisation que nous n'en concevons pas la violation. Il semble qu'il y ait à certaines actions une impossibilité morale. Une fois de plus, nous constatons que nos impossibilités morales n'en sont pas pour les Russes. Qu'ils soient au delà de notre civilisatioa, comme ils aiment à le croire, ou en deçà comme il nous semble, l'évidence est qu'ils ne sont pas au même niveau et nous nous trompons toujours en leur attribuant des mentalités pareilles aux nôtres. Dans le cas présent, le mépris de l'immunité diplomatique dont la nécessité pour les relations internationales est comprise même par les peuplades sauvages, est un indice particulièrement caractéristique de toute une psychologie.

Le lundi, à midi, les chefs de mission se trouvaient réunis à l'Ambassade des États-Unis d'Amérique. Neutres, Alliés, tous étaient là. Et la délibération fut courte. Une note brève, réclamant la mise en liberté immédiate de M. Diamandi, fut rédigée à Fintention de Lénine, et pour lui donner toute son autorité on décida d'aller la présenter en corps. Fait mémorable dans les annales diplomatiques que cette résolution spontanée, — le mouvement réflexe d'un diplomate, en présence d'une difficulté imprévue, étant normalement d'en référer à son gouvernement ! L'horreur des responsabilités est classique ; reconnaissons que dans le cas actuel, personne ne l'éprouva.

Le temps de concerter par téléphone un rendez-vous avec Lénine, fut consacré au déjeuner, et à trois heures, de nouveau, les Ambassadeurs, Ministres et Chargés d'affaires, se retrouvaient réunis à l'Ambassade des États-Unis. La note fut signée. Elle était conçue :

« Les soussignés, Chefs des Missions diplomatiques « de toutes les nations représentées en Russie, à savoir c( les États-Unis, le Japon, la France, la Suède, la cv Norvège, la Suisse, la Belgique, le Danemark, le « Siam, la Chine, la Serbie, le Portugal, la République « Argentine, la Grèce, le Brésil, la Perse, l'Espagne, « les Pays-Bas, l'Italie, la Grande-Bretagne, profondé- « ment indignés de l'arrestation de M. Diamandi, « Ministre de Roumanie, et affirmant la solidarité de « leurs sentiments au sujet de la violation des immu- « nités diplomatiques respectées depuis des siècles par « tous les Gouvernements, réclament la mise en « liberté immédiate de M. Diamandi et du personnel « de sa Légation. »

On enregistra complémentairement une protestation

du marquis de la Torretta, chargé d'affaires d'Italie, dont la cave avait été pillée par des soldats la nuit précédente.

L'Institut Smolny était, ce jour de l'an, à peu près désert. Il n'y restait plus rien de ces aspects d'émeute qu'il présentait le soir farouche de ma visite à Trotzky. Tout y était remarquablement sale et souillé, murs, corridors, escalier. Mon collèg-ue serbe, très agité, me disait : Quel désordre et quelle ordure! N'est-ce pas l'image même des âmes d'ici ? Les soldats et les tavarichs rencontrés regardaient d'un air soupçonneux et hostile notre groupe de « bourgeois » aux somptueuses pelisses et au linge propre.

Le cabinet de Lénine est au second étage, dans une vaste salle du lycée, qu'une cloison de planches divise en deux. Dans l'antichambre, quelques dactylographes, et, par la porte ménagée dans la cloison, un à un, présentés par l'Ambassadeur des Etats-Unis, nous pénétrons chez Lénine.

Il est là, accueillant, souriant, visiblement satisfait de la visite. C'est un homme jeune encore, court, robuste, blond, d'apparence vulgaire. La mise est simple, presque négligée, celle d'un contremaître qui ferait des écritures. Le poil est blond : cheveux, moustache et barbiche, la tête ronde est massive, comme un boulet enfoncé sur les épaules, le nez écrasé et rond du bout, les yeux petits et fuyants sous des paupières en perpétuelle agitation, et très dessinées sur les tempes, des rides en pattes d'oies qui s'ouvrent et se déploient en éventail, comme si elles participaient au clignotement des paupières et au sourire des lèvres. Les manières sont communes; impression générale : un homme du peuple, quelconque, où il y aurait du Mongol et du Boche.

L'Ambassadeur d'Amérique expose que l'objet de la visite est la remise d'une note relative à M. Diamandi. — Permettez, dit Lénine, que je fasse appeler le camarade Zalkind, mieux au courant que moi des circonstances de cette triste affaire.

Le camarade apparaît aussitôt. C'est un petit jeune homme maigre et prétentieux, avec une abondante chevelure poivre et sel rejetée en arrière. C'est, paraîtil, l'adjoint du Commissaire du Peuple pour les Affaires Étrangères. Il est vêtu de toile jaune, avec une blouse à la russe, longue, serrée à la ceinture, comme un garçon de courses. Débraillé un peu affecté, qui n'exclut pas une certaine ambition d'élégance. Il faut voir le geste avec lequel il cache son regard sous les verres bleus d'un pince-nez pour être fixé sur la suffisance du personnage. Lèvres minces, petite moustache noire, nez pointu, sont d'un étudiant méchant, très satisfait de lui-même. Juif, très probablement.

— Ne vaudrait-il pas mieux, Messieurs, demandet-il d'un air pincé, que cette conversation se poursuivît en français. C'est la langue diplomatique officielle et sans doute celle qui est la mieux comprise par la plupart d'entre vous ?

On acquiesce.

— Voici donc, Messieurs, ce qui s'est passé. Nous avons reçu un télégramme disant que les soldats roumains avaient molesté des soldats russes. Le voici.

— Pardon, interrompit M. Noulens, Ambassadeur de France. Nous ne vous demandons pas d'explications. Nous ne sommes pas venus ici pour entendre ni discuter des allégations de fait. Nous vous rappelons au respect d'un droit, voilà tout.

— Mais pourtant, réplique Lénine.

— Il n'y a pas de pourtant. Vous voulez ouvrir une discussion de fait, nous nous y refusons. Vous avez une explication, la Roumanie en aura sans doute une autre. L'immunité diplomatique est précisément au-dessus de toute controverse de ce genre ; sa raison d'être, reconnue par tous les peuples civilisés, c'est d'être au-dessus des faits.

— Il n'y a rien pour nous qui soit au-dessus des faits, répliqua Lénine. Les réalités nous importent plus que les principes. Or, nous nous trouvons devant celleci : les soldats russes sont tracassés par les Roumains, privés de ravitaillement, le conflit est imminent et nous prenons sans hésitation les mesures propres à l'empêcher. Et, esquissant un thème de meeting' : la vie de milliers d'hommes ne vaut-elle pas l'incarcération d'un diplomate ?. . .

Gela est dit sur un accent de rhétorique, la figure est toujours souriante et malicieuse, les paupières clignotent, la patte d'oie s'épanouit.

— Et puis, ajouta Zalkind, n'oubliez pas que la Roumanie est notre alliée et il n'est pas admissible qu'une nation ne respecte pas ses alliances.

La phrase est soulignée d'approbations ironiques. Un instant décontenancé, le petit commissaire reprend toute son assurance : — Nous n'avons pas agi à la légère, nous avons vérifié tous nos renseignements.

Je ne puis m'empêcher de lui faire remarquer :

— Mais il résulte de ce que vous dites, que votre procédé est contraire à toute justice. Vous avez arrêté M. Diamandi non pour des faits qui lui sont personnels, mais à raison de la culpabilité supposée ou imminente d'autres Roumains. Ce procédé de prise d'otages, frappant des innocents pour les fautes d'autrui, nous

Pavons connu en Belg-ique, c'est un procédé de g-uerre impérialiste de marque allemande.

M. Noulens insiste à nouveau :

— Croyez-moi, Messieurs, quelque ambition que vous ayez d'inaugurer une polilique nouvelle, la vôtre n'échappera pas à cette loi reconnue depuis des siècles. Il n'y a pas de relations internationales possibles, sans la sécurité absolue des représentants des pays étrangers. Vous aurez demain à vous réclamer de la tradition que nous vous rappelons aujourd'hui et si vous ne nous écoutez pas, je dois vous avertir que nous ne resterons pas dans une ville où notre activité n'est pas libre, où nous sommes inquiétés dans nos personnes et dans nos biens. La nuit dernière, vos soldats ont violé le domicile de l'Ambassadeur d'Italie et pillé sa cave.

— Oh ! croyez que nous le regrettons vivement, fait Lénine avec empressement.

— Et c'est seulement maintenant que vous nous en avisez, renchérit Zalkind. Nous vous élussions fait protéger aussitôt. Ce sont des actes de brigandage comme il peut en survenir dans, tous les pays les plus ci\ilisés.

— Il y a tout de même peu de pays, observe le marquis de la Torretta, où des soldats de la garnison pillent les Ambassades.

Les deux commissaires, Lénine toujours souriant, Zalkind toujours supérieur, se répandent en protestations, ils sont vraiment heureux de faire diversion au cas Diamandi.

M. Noulejis les y ramène. Avec douceur, mais fermeté, il demande une réponse nette.

Lénine reste silencieux, mais ne cesse pas de sourire, Zalkind le consulte du regard. L'instant est grave.

Alors, notre collègue serbe, qui depuis quelque temps donnait des signes d'agitation, se lève et d'une voix terrible, brandissant dans des gestes furieux ses poings au-dessus de la tête de Lénine : — Mais vous vous déshonorez, vous déshonorez la démocratie et le socialisme. Nous, Serbes, qui avions déjà le sentiment d'être des hommes libres quand vous n'étiez encore que des esclaves, nous vous le crions. Avez-vous oublié quelle guerre terrible et traîtresse l'Autriche nous a faite? Notre pays a été attaqué, nos richesses détruites, nos hommes massacrés, nos femmes violées. Nous avons subi tout cela, et nous avons respecté, nous, le représentant de l'Autriche. Nous avons, de même, respecté la Bulgarie. . . Il parle avec abondance, sur un ton de violence et supplication à la fois. Il est si exalté et si près de Lénine, qu'on peut craindre une voie de fait ; les collègues le tirent en arrière par son veston, s'interposent, et le calment. C'est à la fois pathétique et un peu ridicule, mais l'émotion est tellement sincère qu'elle est communicative.

Lénine, sous l'orage, n'a pas quitté son air satisfait. On devine qu'il réfléchit ; que va-t-il décider?

Flegmatiquement pacifiant, l'Ambassadeur des Etats- Unis, pour lequel on avait oublié de traduire, interroge :

— Si j'ai bien compris ce qui a été dit, l'arrestation de M. Diamandi a pour but d'éviter la guerre ; or, le moyen me paraît mauvais. La mise en liberté de M. Diamandi, au contraire, pourra améliorer les rapports et nous garantit mieux la paix,

— Oh ! Messieurs, fait Lénine, si votre doyen, en votre nom, nous garantit la paix avec la Roumanie, je suis tout disposé à

— Pardon, fait M. Noulens, vous donnez aux paroles de M. Francis un sens qu'elles n'ont pas.

Ni l'ambassadeur des Etats-Unis, ni moi, ni per,sonne ici, ne pouvons prendre un eng-agement quelconque pour la Roumanie. Nous avons exprimé une opinion, rien de plus.

— Parfaitement, mais cette opinion est suffisamment importante pour que je la soumette au Collèg^e des Commissaires du Peuple.

— Quand? précise M. Noulens.

— Tout de suite, répond Lénine.

— Et j'insiste, ajoute M. Noulens, pour que la décision soit prise de façon à empêcher que M. Diamandi ne passe une seconde nuit en prison.

— Fort bien, conclut Lénine, j'en donnerai avis à M. l'Ambassadeur des Etats-Unis.

Et l'on se quitte, au milieu de la satisfaction générale. Nous, heureux d'avoir délivré notre collègue ; le petit Zalkind, content d'avoir joué un rôle, et Lénine, l'air bon enfant, le sourire creusant lès fossettes de ses joues rondes et faisant danser les pattes d'oie des tempes; s'il avait dû lâcher sa proie, cette démarche des diplomates restait néanmoins, pour sa vanité, une victoire.

28 janvier 1918.

L'aventure a son épisode. Aujourd'hui, M. Diamandi a reçu l'ordre de quitter, dans les dix heures, le territoire russe. Je vais lui serrer une dernière fois la main. Je le trouve très affairé, au milieu d'un démena-

g-ement précipité, très indigné des procédés brutaux dont on use envers lui. Il me dit :

— Ceci est le comble de la goujaterie internationale. J'aimais mieux Pierre et Paul. Nous sommes chassés comme des malfaiteurs. Il y a des femmes parmi nous. Aucun égard. Mes papiers, mes meubles, j'en dois laisser la plus grande partie ici, au hasard d'un pillage inévitable. Et croiriez-vous qu'on m'a offert de rapporter la mesure si je désavouais mon gouvernement? Ne trouvez- vous pas que ce dernier trait — l'invitation à l'apostasie — éclaire d'un jour cru la qualité des âmes acharnées contre moi, contre mon malheureux pays !

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