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LA CONSTITUANTE ÉTOUFFÉE DANS SON BERCEAU

20 janvier 1918.

La Constituante s'ouvre aujourd'hui 5 janvier (style russe). Les maximalistes ont fini, non sans résistances et difficultés dilatoires, par se résigner à la permettre. La réunion aura lieu au Palais de Tauride.

L'événement est immense si j'en juge par les espoirs qu'il a éveillés. Depuis un demi-siècle, il a été le vœu suprême de milliers d'âmes ardentes éprises de justice; des milliers d'hommes ont accepté le bagne, l'exil et la mort pour qu'un jour, le peuple de Russie pût faire entendre sa voix ; des millions d'hommes ont, dans le monde entier, souhaité que le despotisme tsariste fît place à des institutions parlementaires.

Au temps de l'Empire, une assemblée élue paraissait l'idéal démocratique et révolutionnaire par excellence. Dès l'abdication du Tzar, à mesure que s'écroulait l'ancien régime, la Constituante sembla à tous l'artisan nécessaire des constructions nouvelles, le seul souverain légitime, la seule autorité capable de

'restaurer l'ordre, et d'assurer, dans l'ordre, la justice et la liberté. Le Gouvernement Provisoire eut pour tâche principale, de préparer son avènement, et les plus extrêmes adversaires de Kérensky, par exemple Trotzky, au Préparlement, lui reprochaient de ne pas convoquer la Constituante assez vite. Dans ce pays, qui se décompose si rapidement, la Constituante est le dernier espoir, la dernière foi, le seul moyen d'empêcher une faillite morale absolue.

Et les nations alliées ont attendu cette heure avec la même impatience que les peuples de Russie. A ceux qui s'inquiétaient de ce désordre effroyable, de ces luttes de partis allant jusqu'à la g'uerre civile, de la trahison imminente, les optimistes répondaient: Rassurez-vous; la Russie se ressaisira, attendez la Constituante.

Et la voici venue, enfin !

J'ai peur qu'elle ne soit une déception de plus. Elle naît, comme une petite chose fragile, dans la tempête. Les socialistes révolutionnaires ont voulu rassembler tous ses partisans autour de son berceau, les Soviets ont condamné la manifestation comme suscitée par les bourgeois, les banquiers et les ennemis du peuple. On s'attend à des bagarres. Les magasins se ferment. Pétrograd a ses aspects mauvais d'inquiétude et de fièvre.

En allant à l'Ambassade des États-Unis, j'entends, dans la direction de la Litény, une fusillade qui crépite, et le tac-tac d'une mitrailleuse. Ce sont les conversations qui commencent entre partisans et adversaires de la Sobranié. On voit filer des automobiles de la Croix-Rouge. Peu de chose, en somme, pour un tel tapage. Au coin des rues des groupes écoutent des orateurs.

L'Ambassadeur des États-Unis a voulu réunir les chefs des missions alliés pour savoir s'il ne convenait pas de nous rendre à la Constituante à l'ouverture de laquelle nous n'avons d'ailleurs pas été invités. J'admire le sentiment d'idéalisme démocratique qui l'inspire : il veut un hommag^e à la souveraineté populaire. Et nous discutons, tous désireux d'ag-ir, tous hésitants pourtant à consacrer par notre présence ce qui ne sera sans doute qu'une parodie parlementaire. On nous apporte la nouvelle qu'un député sibérien a été tué près du pont Troïtsky ; que la salle du Palais de Tauride est pleine de marins et de gardes-roug-es. Nous nous décidons à attendre, pour porter notre salut à la Constituante, que nous soyons fixés sur son existence.

Le lendemain.

Nous avons des nouvelles sur la journée d'hier. Les échaffourées ont été plus sérieuses que nous ne l'avions cru. Les g-ardes-roug^es ont tiré sans pitié. Une jeune fille qui portait un drapeau a été tuée. Il y a eu des fusillades autour des casernes, de la part des soldats bolchévicks, sur la foule des manifestants qui les conjuraient de se joindre à eux. Il y a des morts, des blessés, des taches rouges sur la neige. La Constituante a son baptême sanglant.

Au palais de Tauride, la séance s'est ouverte, après des h-eures d'attente, dans une confusion extrême. Les maximalistes avaient désigné un des leurs comme président provisoire et se sont furieusement opposés à ce que le doyen d'âge prît sa place. Puis, ils ont donné

lecture de leur Déclaration des Droits des peuples opprimés. Leur vanité s'imagine avoir donné un pendant à la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen ; il suffit de rapprocher les deux documents pour mesurer où nous en sommes. Lénine était présent ; il sommeillait la tête appuyée contre la main ; à certains moments de tumulte, il s'éveillait, regardait un instant ses amis d'un air satisfait et souriant et reprenait son somme.

On passa à l'élection du président. Tchernoff fut élu par 244 voix contre 153 à la Spiridonova, présentée par les bolchévicks. Gela parut le triomphe des socialistes révolutionnaires. On sait que. le parti qui a obtenu le plus grand nombre de sièges est un parti paysan et que tout en se déclarant socialiste, il répudie la plupart des méthodes et les principes du socialisme occidental. Il a un caractère spécifiquement russe et son programme essentiel est un programme agraire. Sa formule « la terre à qui la cultive » n'est socialiste qu'en son aspect négatif, c'est-à-dire en tant qu'elle nie légitimement le droit de grand propriétaire, étranger au travail et ne s'y intéressant que pour prélever la rente. Mais elle est de valeur constructive médiocre, car si elle est parfaite pour la culture des fleurs ou des légumes, elle devient une entrave pour la culture en grand qui nécessite du travail associé, des machines agraires et une organisation analogue aux organisations industrielles. L'individu isolé, même assisté de sa famille, ne peut obtenir les résultats que ses efforts, combinés avec d'autres, donneraient dans une exploitation intensive. La doctrine des socialistes révolutionnaires lorsqu'elle sera appliquée, aboutira à diminuer la production, au point de vue matériel ; au point de

vue moral et politique, à créer uae classe de petits propriétaires, individualistes et conservateurs, comme le sont toutes les populations rurales d'Europe, et plus bornées encore, car ils sont plus ig-norants. Tout cela n'a donc, on le voit, rien de bien socialiste, ni de bien révolutionnaire. Il faut, une fois de plus, se garder de la piperie des mots. Si nous pouvions dire « parti paysan » ce serait beaucoup plus clair.

L'un des hommes du parti paysan est Tchernoff. C'est, paraît-il, un spécialiste de la question agraire. Il n'a jamais tenu une bêche ni poussé une charrue, mais il a lu tous les livres et en a écrit quelques-uns. La Révolution le fit rentrer d'exil pour qu'il fût, pendant quelques mois, Ministre de l'agriculture.

C'est dans ce parti que les Alliés avaient placé quelque espoir. Ils y voyaient la force susceptible de vaincre le maximalisme, de donner une expression légale aux volontés de la Russie, de ramener celle-ci dans les voies de l'Alliance. Je n'avais guère partagé cette opinion estimant a priori que nous n'avions pas à attendre davantage, au point de vue de la guerre, des paysans que des ouvriers, et me souvenant que Tchernoff avait été un des comparses de l'entreprise zimmerwaldienne.

Son discours à la Constituante nous a édifiés à cet égard. Il a dénoncé avec violence — et courage, reconnaissons-le — la tyrannie bolchévick et les négociations de Brest, mais il n'a pas eu un mot de regret pour la publication des documents secrets, pour la rupture virtuelle de l'Alliance, pour la trahison envers les démocraties d'Occident. Il semble que les sentiments d'honneur et de solidarité soient décidément inconnus à la mentalité russe. Il a affirmé, comme les

bolchévicks, la nécessité de la paix immédiate, de la paix selon la formule des Soviets ; il n'a, pas plus que les bolchévicks, prévu la possibilité de voir l'Allemagne se refuser à cette paix, et comme eux proposé une armée volontaire ; il se résout donc, comme les bolchévicks, à accepter en définitive la paix allemande, mais cette paix-là il prétend l'imposer aux Alliés, et comme moyen pratique .propose la réunion d'une conférence socialiste internationale. La fatuité et la courte vue d'une pareille politique sont extraordinaires ; et l'esprit combatif de ces gens-là est évidemment inférieur à celui des maximalistes. Au surplus, n'est-ce pas logique? Et n'eût-il pas été surprenant qu'un parti paysan fût plus énergique et plus clair voyant qu'un parti ouvrier ?

Je vois, néanmoins, autour de moi, beaucoup de gens surpris et consternés. C'est que les S. R. désireux de se ménager des amitiés contre les bolchévicks avaient réussi à créer une illusion ; ils avaient habilement entretenu l'espérance des Alliés, et en s'unissant à eux pour réprouver les bolchévicks, ils leur avaient fait croire qu'ils leur étaient dévoués. Candeur des gens d'Europe et duplicité slave. Il y a des colères. Et pour la première fois, les. bolchévicks ont une bonne presse.

Cette séance de la Constituante ne fut pas très solennelle.

Des ouvriers et des discours, naturellement. Et des injures aussi. Il s'est trouvé même un orateur pour un réquisitoire contre Kérensky. Les socialistes révolutionnaires ont été traités de bourgeois et de complices de Kalédine. De droite et de gauche, on s'est reproché d'avoir du sang sur les mains.

Tseretelli, en montant à la tribune, se voit traiter de bourreau par le g-énéralissime Krilenko. Il donne lecture, au nom des socialistes démocrates minoritaires menchévicks, d'un programme qui ne diffère pas beaucoup de celui des bolchévicks, mais qui paraît dépassé et désuet.

Skobeleff demande une enquête sur la répression des manifestations du jour.

Un bolchévick déclare qu'un marxiste ne connaît pas de volonté nationale, il ne connaît que celle des classes : oppresseurs et opprimés. Les Soviets représentent cette dernière et doivent seuls compter.

On parle. On fume. On applaudit. On siffle. Les tribunes s'associent au tapag^e. La sonnette présidentielle s'agite en vain. Des matelots et des soldats se promènent dans les couloirs. C'est un grand meeting, sans fin.

Ça ne dure pas, d'ailleurs. Car on apprend bientôt que la Constituante a été étouffée. Oh ! très simplement. Les députés bolchévicks ont quitté la salle, n'y laissant que les socialistes révolutionnaires de droite. Les Commissaires du Peuple ont alors constaté qu'il n'y avait plus là qu'une réunion de parti et qu'on ne pouvait lui concéder le Palais de Tauride. Un matelot est venu frapper sur l'épaule du président et lui dire de s'en aller, que la garde était fatiguée. 11 était cinq heures du matin ! Un décret a paru, dans les journaux officiels — tous les autres étant confisqués — disant que la Constituante, élue sur des listes antérieures à la Révolution d'octobre, et ne correspondant pas à la volonté du peuple, était dissoute.

Au Soviet, Lénine justifie la mesure et est acclamé. La Constituante n'était qu'une illusion. Les Soviets

sont une organisation supérieure. Depuis le 25 octobre, la vie Ta montré ; elle va plus vite que les principes, elle les dépasse. Il est possible que le pouvoir des Soviets ait commis des fautes, « plus de fautes que le régime tsariste » (textuel), mais on ne fait pas une révolution sans secousses 1 Ovation !

Autre détail sig-nificatif de l'état des esprits : à cette réunion, on présente une motion déclarant que les fusillades du cinq ont été provoquées par les manifestants et que les soldats et gardes-rouges ont fait leur devoir. Après cette déclaration, la motion réclame une enquête.

Tout homme ayant sa tête aurait admis que la conclusion ne pouvait pas précéder Tenquête. Néanmoins, on passe au vote et la motion est adoptée. j Etrange oubli des notions les plus élémentaires de la justice ; stupéfiante psychologie des assemblées ! Je me suis rappelé une motion analogue votée par une majorité conservatrice, à propos d'une fusillade de grévistes. La motion déclarait que les faits avaient été provoqués par les manifestants, que les gendarmes avaient fait leur devoir.

Des deux côtés, ceux qui votaient étaient dans l'ignorance des faits ; des deux côtés, ils défendirent leur gouvernement. La raison d'État remplace la raison aussi bien pour les révolutionnaires que pour les bourgeois.

On reconnaîtra que, pour la matière forte, le gouvernement de Lénine-Trotsky vaut celui des tzars. Quelques marins décidés assureront l'exécution du décret. Je ne m'attends pas à une grande résistance immédiate, mais j'ai l'impression que les Commissaires du Peuple viennent de couper en deux la Révolution,

en séparant définitivement les paysans des ouvriers.

La fissure n'est pas évidente encore, parce que, outre les paysans et les ouvriers, il y a les soldats. Ceux-ci, bien que paysans d'origine pour la plupart, soutiennent les bolchévicks parce qu'ils avancent l'heure de la paix. A Brest, pourtant, les pourparlers continuent péniblementj malgré l'habileté de Trotzky. Les Allemands deviennent insolents.

Et comme s'il fallait à tous les crimes le couronnement d'un crime plus étrange et plus effroyable, voici que deux anciens ministres Chingareff et Kokotchkine, qu'on croyait à la forteresse, ont été assassinés à l'hôpi'tal Marie oii — qui saura pourquoi? — on les avait transportés. Des marins et des gardes-rouges ont envahi l'hôpital, menacé les infirmières, tué Kokochkine et Chingareff à coups de pistolet.

Je ne les ai connus ni l'un ni l'autre, mais tous m'en parlent avec vénération. Chingareff" appartenait à la nuance avancée du parti cadet, et avait été Ministre de l'agriculture d'abord, des finances ensuite dans les cabinets révolutionnaires ; Kokochkine était venu de Moscou et avait réussi à assurer la coalition des partis pour la défense nationale. Il avait été au contrôle d'État ] du 20 juillet au 30 août. Ni l'un ni l'autre n'apparaissaient comme dangereux, à l'heure actuelle, pour le gou- .vernement bolchévick ; mais l'un et l'autre étaient des amis de l'Entente et de ceux sur qui pouvait compter^ une Russie libérale à venir. A quelles intentions mystérieuses ont obéi les meurtriers ? Qui profite de ce crime sauvage? Im^agine-t-^Dn ailleurs qu'en Russie, ce massacre à l'hôpital, de deux détenus politiques, et celte scène farouche du personnel sanitaire obligé, sous la menace des revolvers, à éclairer les brutes?

Voilà sous quelles impressions nous disons l'oraison funèbre de cette Constituante, étouffée à son berceau. Maintenant qu'elle n'est plus, tout paraît logique et nous nous demandons comment nous avons pu tout en espérer. Mais Fécroulement est énorme, et vraiment, à l'heure présente, nous sentons qu'il n'y a plus rien qui puisse sauver cette nation.

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