‹ Les fondeurs de neigeChapitre 29 sur 35 · LES SOIRÉES DE PÉTROGRAD · texte numérisé non relu

LES SOIRÉES DE PÉTROGRAD

Mi-janvier 1918,

Hier soir, le bruit courait avec persistance de la rupture des pourparlers de paix. Au théâtre où nous étions allés pour admirer la danseuse Fokina, mimant le Carnaval de Schumann, avec d'exquises minauderies :, crinoline à volants, casaquin bleu véronique, et des angolaises sous Tare de cabriolet, un ami nous parlait avec cet air de grande certitude qu'on prend ici pour illustrer les nouvelles suspectes :

— Les pourparlers rompus? N'y croyez point. Est-il raisonnable de croire que Léon Trotsky est allé se faire donner de l'Excellence à Brest-Litosvk pour couper si tôt court à ces discussions qu'il conduit avec une maîtrise inattendue?

Et aussitôt survint quelqu'un venu de la part du Gouvernement Provisoire (entendons-nous de feu le Gouvernement Provisoire) qui nous met en g-arde contre une campagne machiavélique qui se poursuivrait à Pétrograd, en vue de détacher le Japon de l'Alliance. L'inspirateur en serait le baron Rozen,

dont on a lu, ces jours-ci, des articles anglophiles dans la Novaia Gisn. Ce baron fut l'ambassadeur du Tsar à Tokio ; il ambitionna d'être celui de Kérensky ; pourquoi ne serait-il pas celui de Trotsky?

On rit, cependant que, sur une scène décorée par Léon Bakst, Vladimiroff, arlequin svelte, saute vers un papillon blanc et bleu : la Fokina, qui semble voler dans Tair tant la pointe de son pied est légère sur le sol.

— Trotsky? (un plastron brillant où deux diamants font feu, se penche). Ne savez-vous pas qu'il a été assassiné ce matin ?

— Vraiment?

— Je le tiens de bonne source. Cet homme plein de secrets qui parle d'une bouche si confidentielle doit avoir dans la poche de sa pelisse, le Vetchernié Tchass, la feuille du soir la plus accueillante aux racontars.

Sur un aimable essaim de grisettes courtisées de près par des dandys au col trop haut, redingotes puce, taupe, prune ou vert mousse, sur Arlequin qui triomphe, et Pierrot, empêtré dans ses manches, qui cherche à se consoler de ses tendresses vaines, le rideau tombe nous laissant une délicieuse impression de grâces et d'harmonies romantiques, et la salle applaudit. On crie, on appelle : Fokina, F'okina. On sifïle, ce qui est ici signe d'enthousiasme. Et à plusieurs reprises, la crinoline à volants, le casaquin bleu véronique, le cabriolet et surtout le joli sourire sous le cabriolet, viennent remercier la foule de son hommage. Le théâtre est bondé, des fauteuils aux galeries, c'est une explosion d'admiration qui recommence sans fin. Et la danseuse revient devant le rideau, conduite par Arlequin léger, et salue, salue, avec l'air de n'en pouvoir plus de gratitude.

— Des bonbons, Madame, fait un vieux Monsieur g-alant.

— Des bonbons? Mais c'est merveilleux. Gomment avez-vous pu trouver des bonbons ?

Le vieux Monsieur sourit d'un air de mystère et esquiva modestement le récit des difficultés dont eut à triompher son astuce avide de se ménager du succès auprès des dames. Les doigts minces chargés de bagues s'avancent, et les gros doigts des messieurs aussi, car on né déguise plus sa gourmandise.

— Ils vont déclarer la guerre sainte.

— La déclarer, peut-être bien. La faire, jamais.

— Elle est charmante, n'est-ce pas?

— Qui?

— Mais la Fokina, parbleu. De qui pourrais-je parler?

— Oui, oui, je ne dis pas.

— Moi, je lui préfère la Karsavina, dit le Monsieur qui a parlé de la guerre sainte.

— Et je suis tout à fait de votre avis. Avec quoi feraient-ils la guerre ? 11 n'y a plus de soldats, mais des déserteurs, et la moitié des usines à munitions sont arrêtées. Alors ?

— Ils doivent s'en douter, d'ailleurs, qu'ils ne peuvent faire la guerre. Krilenko, plus généralissime que jamais, a posé trois questions à la Stavka : Pouvez-vous répondre de vos hommes ? Pouvez-vous les nourrir? Pouvez-vous assurer le ravitaillement? A la première question on a répondu non ; à la seconde, non; à la troisième

— On dirait un verdict. Mais il faut conclure : l'accusé est coupable.

— Avez-vous vu le Passé au théâtre Michel ?

Ce mot oriente la conversation vers un des grands soucis de l'heure présente dans la colonie française : le théâtre français va sans doute être fermé. Le camarade Lunacharsky estime qu'il ne répond pas à une nécessité sociale, des pièces en langues étrangères ne pouvant être que distractions de bourgeois.

— Oh ! ces bolchéviki ! s'exclame une dame comme si elle étouffait. Quand donc serront-ils renversés?

Elle roule les r de son français exotique avec un accent indiscutablement russe.

Un jeune homme se penche pour lui confier :

— Le comte von Mirbach a eu plus d'un entretien avec des monarchistes notoires, ce qui laisse prévoir une réaction prochaine, appuyée par quelques bataillons prussiens.

— Dieu soit loué ! fait la dame. Que les Allemands viennent vite remettre de l'ordre à Pétrograd !

Cette sincérité jette un froid; elle le sent, et pour se rattraper : Soyez sûrs qu'avec eux, on pourra jouer des pièces françaises au théâtre Michel. Et nous aurons du pain blanc comme jadis.

— Oh, ce pain ! cette colle gluante et visqueuse ! Cette fois le sentiment est unanime.

— On m'a offert de la farine blanche à 750 roubles le sac. J'ai trouvé cela cher.

— Mais c'est très bon marché ! J'achète.

— On me l'a offerte, mais pas fournie, d'ailleurs.

— Vous voyez bien. Le Sud n'envoie plus rien. L'approvisionnement est nul. Nous allons crever de faim.

— C'est bien possible. Mais on dit cela depuis si longtemps.

— Précisément. Tant va la cruche à l'eâu

— Mais enfin vous mang-ez ?

— Oui, et beaucoup même depuis quelques jours. Et je bois tout ce que je peux.

— Quelle imprévoyance !

— Prévoyance, au contraire, prévoyance, chère madame. Car je prévois que mes bouteilles seront incessamment pillées par les vertueux tavaritchs.

— Oh ! chez un diplomate ?

— Parfaitement. A-t-on respecté l'Ambassade d'Italie ?

— Et puis, si ce n'est la garde-roug-e, les voleurs privés s'en chargeront.

— Les voleurs privés ?

— Je veux dire ceux qui opèrent pour leur compte sans mandat de l'autorité.

— Ah ! le mot est joli. La façon dont se pratiquent les perquisitions et les réquisitions le justifie assez. Mes félicitations : Vous venez de caractériser heureusement la situation.

— Cette dame aux belles perles?

— La princesse Lévine. Oui, les perles sont belles ; quelle imprudence de les sortir ! La princesse avait deux fils bien intelligents ?

— Avait? Ils sont morts à la guerre?

— Ah ! non des jeunes gens si intelligents.

Je dis « avait », simplement parce qu'après le divorce, ils l'onL quittée pour aller vivre avec leur père, dans leurs terr s de Novgorod.

Le Russe a vu mon étonnement, il tient à s'expliquer :

— Voyez-vous, Monsieur, l'ancien gouvernement avait eu l'idée heureuse d'épargner l'élite du pays. On n'a pas, Dieu merci ! envoyé à la boucherie les fils de

famille, les gens exerçant une profession libérale, les intellectuels, ceux que nous appelons Tintellig-ence.

— Alors la boucherie, c'était bon pour les pauvres? Il n'y avait guère à Tarmée que des ouvriers et des paysans ? Vous récoltez aujourd'hui. . .

Et je songe à Péguy, à Psichari, à tant d'autres, français ou anglais, mêlés là-bas au peuple, morts avec lui.

Mon voisin ne m'écoute pas. Satisfait de son explication, il lorgne sur la scène, le jeu des rubis, des turquoises, des améthystes et les béryls des yeux dans les visages roses. Islamet. .. La danse orientale conte avec une violence frénétique les amours de la favorite et du beau Numide qui, tout à Theure, pendant que le vizir dormait enivré d un vin trop lourd, est entré par la fenêtre d'un bond si fringant.

Gestes hardis, sallations prodigieuses, voiles flottant dans un air comme saturé d'épices, c'est tout un Orient des Mille et une Nuits, et enfin du sang, le Numide écroulé sous le cimeterre vengeur du vizir réveillé. C'est court, furieux, voluptueux, sauvage, bariolé, harmonieux — très ballet russe.

Pendant que les applaudissements font tempête, on s'arme contre le froid. Galoches, pelisses, bonnets, écharpes, gants, et Ton échange quelques phrases encore :

— Vous n'avez pas peur?

— Non. Je risque l'aventure du retour.

— Ah ! Madame, avant de vous quitter, une bonne nouvelle. L'auto noire est arrêtée.

— Quelle auto noire?

— Heureuse innocence. L'auto qui dépouillait les passants et les jsvoschiks, parbleu. Des brigands

habiles y faisaient grimper, sous la menace des revolvers, les gens candides comme vous. On leur prenait leur argent, leurs bijoux, leurs 'habits et leurs chaussures, et on les remettait tout nus sur la chaussée.

— Brr! Tout nus, dans la neige, par ce froid?

— Oui, Madame, mais rassurez-vous, il n'y a plus d'auto noire. Et que Dieu vous protège.

On retire les gants pour une dernière poignée de main. La foule descend l'escalier. Un Monsieur se fâche parce qu'on vient de lui voler son portefeuille. Colère inutile à laquelle personne ne s'intéresse.

Devant le théâtre, le feu cru des phares de quelques autos révèle un mouvement de gens emmitouflés, de fourrures, de têtes voilées, de pas prudents. Les isvochiks ballonnés sont blancs de neige. Rumeurs. Adieux. Et Ton rentre par les rues obscures et silencieuses, après avoir vérifié si le revolver est bien à portée de la main. C'est un soir, comme bien d'autres, dans la ville affamée.

Page 1