‹ Les fondeurs de neigeChapitre 4 sur 35 · PREMIERS CONTACTS · texte numérisé non relu

PREMIERS CONTACTS

Mi-octobre 19i7.

Pétrograd ne me plaît pas. Je n'y suis pas venu en touriste ni en voyage de plaisir, je le sais bien, mais mes yeux n'ont pas renoncé à trouver à l'étranger les joies précieuses que peuvent donner les visions différentes de celles auxquelles on est habitué. Je les cherche vainement ici. Il n'y a rien d'inédit dans ces rues spacieuses et droites, bordées de maisons et de palais dont les architectures répètent, lorsqu'elles sont anciennes, les ordonnances italiennes ou françaises, et lorsqu'elles sont modernes, les façons lourdes et massives de Vienne et de Munich. Les habitations sont pareilles aux costumes des passants; on y cherche en vain un accent exotique et savoureux. Seules, les églises sont curieuses ; elles ont de multiples clochers bulbeux, des coupoles recouvertes d'or ou de faïences claires; mais l'Inde et Byzance nous ont donné, de ces formes, des expressions autrement intéressantes. Ces monuments religieux manquent surtout de l'auguste beauté que donne le temps. Ils sont presque tous vilainement neufs, telle l'église de la Résurrection et celle

de Tsoushima, élevées en expiation : Tune de la mort d'Alexandre II, l'autre de la défaite navale dans la guerre contre le Japon. Cette idée de bâtir des églises en commémoration de catastrophes me paraît singulière. A quel sentiment correspond-elle? Veut- on apaiser ainsi le Seigneur irrité qui permit le malheur ? Combien faudra-t-il de clochers et d'icônes pour le souvenir des afflictions récentes ?

Aux monuments publics, sont exposés des drapeaux qui furent rouges, mais qui ne sont plus maintenant que des loques misérables, harmonisées à la saleté générale. Il y a quelques mois, lors de la Révolution de mars, tout Pétrograd se pavoisa de rouge. Ce fut une débauche de drapeaux, de pavillons et d'emblèmes. Chacun voulut affirmer la foi nouvelle. Un peu d'été, un peu d'automne et c'est fini. Aux édifices officiels seuls, le drapeau est resté ; et quel triste drapeau, décoloré, poussiéreux, déchiré, lamentable ! Est-ce l'image visible de ce qui s'est passé dans les âmes ? et va-t-on me dire : Oh ! Comme le socialisme était beau sous l'Empire !

Mais voici un orchestre qui s'avance et joue la Marseillaise. Ah ! le pauvre air de vaillance et de gloire, ce qu'ils en ont fait! Une mélopée traînarde à peine reconnaissable, qui n'a plus ni élan^ ni flamme, et n'est que mélancolie et lassitude. Si c'est avec ces accentslà qu'ils vont à la bataille, les gens d'ici n'iront plus loin.

Les drapeaux en loques et cette Marseillaise morne m'avaient péniblement impressionné, comme des profanations, comme l'avertissement que j'allais trouver discrédité tout ce qui m'était cher. Mais je m'étais promis de ne pas me laisser déprimer ni par les sur-

prises de l'arrivée, ni par les déboires de la vie matérielle, et cest d'un cœur confiant et décidé à la sympathie que je me rendis chez M. Tereschtenko, pour qui devait être, naturellement, ma première visite.

J'étais arrivé assez inquiet ; je sortis l'âme apaisée et tranquille. On ne saurait imag^iner la grâce aisée de cet homme. Grand, svelte, élégant, des yeux bruns dans une face longue et rasée, disting-ué sans affectation, parlant le français comme sa lang-ue maternelle, accueillant, charmant, c'est un Occidental avec lequel la glace est de suite rompue. Nous causons. Il suffit de quelques phrases pour me donner l'impression que je suis à Paris ou à Londres. Mêmes points de vue, même confiance... N'est-ce pas trop de confiance ? Ne voit-il pas le danger, ou n'y aurait-il pas de dang-er? Il doit le savoir mieux que moi; sans doute, je me suis trompé. 11 y a dans toutes ses paroles, dans son attitude, dans l'atmosphère de ce cabinet de travail, une si parfaite quiétude que je suis conquis et charmé. Lorsque je lui dis que j'ai voyagé avec les émigrés russes, il m'interroge : — Des socialistes, évidemment, mais de quelle espèce ? — Et je lui réponds qu'il doit le savoir mieux que moi, puisqu'il faut des autorisations pour rentrer. Et il fait un geste d'insouciance, comme si cela n'avait, après tout, aucune importance. J'admire cette tolérance dédaigneuse, cette large pratique de la liberté dans un tel moment. Mais à l'entendre, il me semble qu'il n'ait pas conscience du caractère critique de l'heure que nous vivons. Il est calme, optimiste et souriant. Sa présence est un réconfort : on ne demande qu'à le croire. Combien d'Européens l'auront cru ainsi sans vouloir vérifier leurs impressions 1 Combien se sont laissés prendre à cette

séduction slave, sans oser rechercher si elle était tout à fait sincère ou tout à fait clairvoyante ? Et qu'y a-til au fond de toutes ces bonnes grâces, chez cet homme trop intelligent pour ne pas comprendre que son pays court vers Tabîme et qui regarde ce spectacle comme un dilettante détaché, en affirmant que tout finira par s'arranger au mieux. Et comment lui, fils de grands bourgeois enrichis dans les sucres, sans passé politique, sans convictions socialistes, a-t-il pu accepter la terrible charge de Ministre des Affaires étrangères? Je Tobserve avec insistance pendant notre conversation ; pas un geste commun, pas une intonation fausse, pas une parole fuyante, il paraît loyal et patriote ; il est décidément bien sympathique. Je me crois obligé de placer une phrase élogieuse pour Kérensky ; il approuve mollement et me regarde d'un air étonné. Je devine qu'il pense : C'est un monsieur qui arrive d'Europe ; il ne sait pas encore. Ce n'est qu'une impression furtive, mais il m'a bien semblé qu'à ce moment-là, nous n'étions pas accordés.

Autant la visite à Tereschtenko m'avait rassuré, autant me décontenança celle que je fis à Sir George Buchanan. C'est que, dans les premières minutes de l'entretien, négligemment, l'Ambas^sadeur d'Angleterre me dit : — Oh 1 cette révolution russe, quel succès pour les Allemands ! Le Tzar, malgré sa faiblesse et son triste entourage, n'aurait pas trahi, lui, tandis que maintenant qui sait où nous allons ? — Je faillis crier de surprise. J'avais tant de fois entendu, en Europe, raconter que Sir George avait été un des principaux auteurs de la Révolution russe, que celle-ci s'était faite pour la guerre aux côtés des Alliés, qu'elle avait été une réaction contre la félonie de la Cour. Pareilles

opinions étaient courantes, non seulement dans la masse, mais même parmi les gens habituellement bien renseignés. J'en étais si pénétré que je n'eusse pas pensé à questionner à leur propos. Et voilà que, dès la première entrevue, toutes ces illusions s'effondraient et que je découvrais une réalité toute différente de celle qui m'était familière. Sir George désavouait la Révolution ! Je pensais un instant qu'ayant souhaité Milioukoff, il s'effrayait de voir aujourd'hui Kérensky, et demain peut-être Lénine. Mais ce serait mal connaître l'Ambassadeur d'Angleterre que de croire ses jugements influencés par des préférences politiques personnelles. Dans cette première visite, et dans toutes celles assez fréquentes que je fis parla suite, je trouvai toujours en lui un esprit large, tolérant, très compréhensif, très dévoué à son pays, et n'appréciant les événements qu'en fonction de l'intérêt anglais. Les idées ont chez lui une allure d'aristocratie ancienne et flegmatique. Lui-même donne cette impression de grand seigneur. De haute taille, maigre, une moustache blanche, un lorgnon à large cordon noir, très correct, mais sans morgue. Un sens réaliste d'adaptation aux faits, aux faits vus de haut. On trouve dans toute sa personne cet accent de dignité qui marque ses correspondances diplomatiques de 19J4, si souvent commentées. Il a vécu ici toute la guerre. Et le voilà qui m'indique la trahison comme imminente.

— Mais Kérensky ? 11 y a Kérensky.

Sir George a fait un geste vague et las . Je n'insiste pas, de peur d'être indiscret. Mais j'ai compris que chez lui, il n'y a plus, pour l'homme que l'Europe révère, de confiance, peut-être même plus d'estime.

Quelques jours plus tard, à l'Ambassade de France,

avec ses tapisseries admirables où je retrouve des sœurs de celles qui sont au Palais de Gompiègne et à la Villa Médicis ! De quel luxe fin et délicat elles parent les murs et comme ce bon goût contraste agréablement avec le faste lourd des palais russes. La France a compris qu'un pays s'affirme à l'étranger par ses arts, autant que par ses diplomates, et que le cadre dans lequel il place ses envoyés peut avoir autant de significative éloquence que de beaux discours. Il faut que, dans une Ambassade de France, on se sente un peu en France; il faut que dans un pays à demi-sauvage, la France affirme la supériorité de son ancienne culture, sa vieille civilisation de qualité.

Mais sans m'attarder à ce que disent les tapisseries et les tableaux, j'écoute un instant M. Maklakoff. Il part demain pour Paris où il sera ambassadeur de Russie. On m'affirme que c'est un avocat éminent. Il est gros, la face ronde ornée d'une barbe noire, courte et rare; il a le cou enfoncé dans les épaules, l'allure massive et peuple, en sa redingote noire. Malgré tout le respect que je dois avoir maintenant pour la diplomatie, je ne puis m'empêcher de le comparer à un pharmacien de village endimanché. Il est un peu inquiet de l'accueil que lui réserve Paris, mais très rassuré sur la situation russe. Il y a quelque lassitude pour la guerre, sans doute, mais on tiendra. Et quant au mouvement bolchevick, ce n'est pas sérieux. On matera facilement ces perturbateurs s'ils bougent... Ce n'est pas tout à fait mon impression, mais puisque cela est dit par l'homme choisi pour renseigner la France, cela doit être vrai. Et je n'en demande pas davantage.

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