EN ÉCOUTANT UN VIOLONISTE ROUMAIN
Mi-octohre 49 il.
Un ami nous avait réunis, quelques Belges, quelques Russes et moi, chez Contant, qui est, paraît-il, l'un des meilleurs traiteurs de Pétrograd. La salle du restaurant est spacieuse et claire ; sur les nappes d'une blancheur éclatante, les cristaux et les argenteries étincelaient. De jeunes officiers soupaient avec des femmes élégantes qui riaient trop haut. Dans la lumière prodiguée, il y avait un air de fête et d'insouciance, tellement contrastant avec la rue sombre et misérable, et avec les préoccupations graves que chacun devait, semblait-il, porter en soi, que c'en était presque choquant. La guerre, la famine, la révolution étaient ici oubliées. Et pour mieux en chasser l'inquiétude, un orchestre endiablé — taches rouges dans les verdures — chantait passionnément l'amour et la joie, sous la direction d'un violoniste roumain, célèbre dans Pétrograd. Il y avait, chez cet artiste, de l'acrobate et du prestidigitateur. Pour mieux accentuer l'ardeur de sa musique, il courbait le torse, renversait la tête en extase, la redressait d'un air vainqueur avec des œil-
lades lang'oureuses et conquérantes, s'agitait, sautillait, dansait, selon des rythmes exagérément mélancoliques ou exagérément fougueux.
A une table voisine de la nôtre, un lieutenant tout seul devant un verre à demi plein d'une boisson blonde, chancelait sur sa chaise, les yeux troubles.
Tandis qu'on faisait honneur au menu, délicat en vérité : potage ploplock, poisson du Lac Ladoga, gelinottes de Finlande, on commentait les nouvelles du jour.
— Avez-vous vu, dit un des Russes, le réquisitoire de Bourtzeff contre Kérensky ?
— Qui ça, Bourtzeff?
— Ah, mais! d'où sortez- vous ? Bourtzeff, le fameux révolutionnaire, célèbre par ses infatigables et ingénieuses luttes contre les policiers de l'ancien rég"ime. Bourtzeff, qui, en 1914, étant en exil et confiant dans l'union sacrée proclamée par le Tzar, rentra en Russie imprudemment, fut réexpédié en Sibérie et n'y échappa qu'à raison des protestations indignées des socialistes d'Europe. Y êtes-vous?
— Oui, j'y suis. J'avais mal compris le nom. Votre prononciation russe est si différente de la nôtre, vous dites : Bourts, Kirinski, Karniloff...
— C'est précisément à propos de l'affaire Korniloff que l^ourtzeff attrape Kérensky. Et le coup est dur : le dictateur apparaît comme un fourbe.
— Enfin, ce n'est pas trop tôt, dit un autre Russe. Nous allons être débarrassés de ce fantoche néfaste. L'heure est proche où il paiera ses fautes.
Je regardai mes interlocuteurs avec surprise. On me les avait présentés comme des révolutionnaires bon teint, amis des alliés, et tout ce qu'ils avaient dit
jusque là m'avait paru en accord avec l'opinion d'Occident.
Je hasardai timidement : — Mais que lui reprochezvous donc ?
— Il a trahi Korniloff.
— Il a compromis la Révolution.
— Il a .perdu la Russie.
— 11 a failli nous livrer à l'Allemag-ne.
— Il ne nous a donné que des discours, pas un acte.
— Il s'est travesti ridiculement en soldat.
— Ce démocrate s'est installé dans le lit de l'Empereur.
— Il a détruit la discipline de l'armée.
— lia trompé les Alliés.
— De grâce, calmez-vous. Je le croyais si populaire, il était pour moi l'image vivante de tout un peuple affranchi.
— Gomme on voit que vous arrivez d'Europe ! tous ceux qui débarquent ici nous parlent abondamment d'un Kérensky de proportions surhumaines, d'une sorte d'archange, orateur, homme d'État, général, conducteur de la Révolution. Croyez-moi : C'est là un Kérensky pour l'exportation ; nous ne l'avons jamais connu.
— Soyez justes, toutefois. N'a-t-il pas été, tout au moins, un instant, l'âme même du peuple soulevé ?
— Sans doute. Nul n'a connu une si soudaine, une si prodigieuse popularité. Il a été l'espoir éperdu de la Russie, sa confiance essentielle, son maître absolu.
— Eh bien ?
— Ce que nous lui reprochons, c'est d'avoir été inférieur aux événements, d'avoir trahi l'immense confiance que nous avions en lui.
Le violoniste roumain terminait, avec des gestes inspirés, quelques accords frénétiques. Des applaudissements crépitèrent. Une voix de femme, aiguë, cria : bravo ! Le lieutenant de la table voisine s'abîma, très pâle, sur la table.
— Le pauvre garçon a Pair bien malade.
— Malade? mais il est ivre, tout simplement.
— Ivre, mais de quoi?
— Oh ! Européen naïf, sachez que ce jeune homme est gorgé de Champagne. L'hypocrisie russe défend d'en servir et de laisser la bouteille sur la table, mais la carafe en est remplie et ce n'est point de l'inoffensif kwass.
— On boit donc encore à Pétrograd ?
— Si on boit ! Les gens chics boivent de l'extradry ; les autres de la vodka. Les uns et les autres boivent, non pas comme en Europe, pour le plaisir d'y trouver, comme dit Baudelaire, un moyen de multiplier son individualité, de sentir ses activités accrues, mais pour s'abrutir le plus complètement possible. On a ici l'ivresse silencieuse et morose, et il semble que l'idéal soil d'être le plus rapidement possible ivre mort.
— Très curieux. Mais si nous revenions àKérensky? Vous ne contestez pas que son ordre d'offensive en juillet soit un morceau admirable?
— Eh oui, comme littérature. Mais ce qui s'en est suivi ?
— L'échec n'a pas dépendu de lui.
— Soit, mais il ne pouvait pas ne pas s'y attendre. Alors, que reste t-il de sa sincérité? Croyez-moi, des phrases, c'est tout Kérensky. Je vous concède qu'il en eut de belles, mais ce n'était pas avec des phrases, des mots qu'on pouvait sauver de la Russie.
— Et dans l'afTaire Korniloff, que lui reprochez-vous?
— Un manque de sincérité, encore. Il a trahi Korniloff.
— Mais comment? N'est-ce pas Korniloff qui s'est révolté ?
— Pas du tout. C'est Kérensky qui, ayant besoin de Korniloff pour mater les maximalistes, a fait marcher Korniloff. Le général, qui, dans les sugg-estions du Président, n'a vu que la possibilité de réorganiser l'armée et d'assurer la défense du pays, est allé de l'avant. Et Kérensky a pris peur et, pour apaiser les maximalistes qu'il redoute, a sacrifié le général dont il jalousait d'ailleurs l'ascendant sur les troupes et sur le peuple. Trouvez-vous cela joli?
— Non, certes, si Jes choses se sont passées ainsi.
— Voyez les articles de Bourtzeff, les pièces du procès Korniloff. Ce que je vous en dis est peut-être trop sommaire, mais informez-vous des détails. Je ne peux plus, quanta moi, garder mon estime à un tel homme.
— Soit, mais abstraction faite de son procédé, le désaveu de Korniloff n'était-il pas une nécessité ? Le général n'était-il pas ambitieux ou stylé par la contrerévolution?
— Vous l'entendrez dire, probablement, non par les partisans de Kérensky, mais par les maximalistes dont le général voulait entraver l'œuvre de désagrégation et d'anarchie poursuivie sous couleurs pacifistes. Ils ont fait de Korniloff un épouvantail : militariste, impérialiste, contre révolutionnaire... Mais n'en croyez rien... J'ai connu le général, c'est avant tout un brave et loyal soldat, patriote, au sens européen du mot, et en même temps un démocrate sincère. Il est très connu et très aimé en Russie. Et Kérensky, en le sacrifiant,
en sacrifiant un des rares hommes qui pouvait compter la Russie, s'est sacrifié lui-même. Korniloff en prison 1 Vous croyez que cela suffit aux maximalistes. Gela ne fait qu'exciter leur appétit. Kérensky ne les a pas apaisés, c'est lui-même, à présent, que suivent leurs aboiements. Et la meute est tenace et hardie, hardie autant que Kérensky l'est peu.
L'acharnement qu'on mettait à me démolir mon idole me peinait. Je détournai la conversation. Aussi bien, le diner touchait à sa fin. On avait emporté, comme un paquet, le lieutenant ivrogne. Le violoniste roumain, après un dernice exercice, échevelé, s'était tu, victorieux et dominateur. Des femmes avaient fait une ovation, autant à ses yeux noirs de lutteur qu'à sa musique. Les fêtards s'éclipsaient.
— On va dormir? demandai-je.
— Y pensez- vous? La soirée commence seulement.^ Apprenez que la vie russe est surtout nocturne. Les assemblées publiques discutent jusqu'au matin, et ceux-là qui s'en vont vont sans doute au tripot.
— On joue donc encore à Pétrograd, en ce momentci ?
— Plus que jamais ! Il n'y a plus d'or en circulation dans la ville, mais il y en a dans les maisons de jeu.
En 1792 aussi, au milieu de la Révolution, un violoniste exotique semait les fantaisies de son art dans des milieux élégants où il y avait des joueurs, des ivrognes, des filles — et des gens qui discutaient politique.
Oui, mais l'armée, aux frontières, combattait.