‹ Les fondeurs de neigeChapitre 6 sur 35 · SANS BOUSSOLE, DANS LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

SANS BOUSSOLE, DANS LA TEMPÊTE

Fin octobre 1911.

L'Armée ?

Y a-t-il encore une armée russe ? Il est permis d'en douter. Des soldats, certes, par millions, épars dans l'immense empire, et dans les tranchées des fronts Mais des soldats sans cohésion et sans discipline, qui ne reconnaissent plus aucune autorité, qui n'entendent agir que selon leur fantaisie, qui sont d'accord pour ne plus se battre. Ils se distinguent en octobristes, en novembristes ou décembristes, selon l'époque choisie par eux pour ficher le camp et retourner dans leur village. Autour de moi, j'interroge autant que je le peux : tous me répondent qu'il n'y a plus aucune illusion à se faire, aucun espoir même lointain à garder sur la valeur militaire offensive de la Russie ; les plus optimistes avancent timidement qu'on pourra tenir, sur la défensive, jusqu'au printemps. Gomme nous sommes loin de soupçonner cette effroyable vérité, en Europe ! Comme on nous a trompés avec les fameux clichés sur le rouleau compresseur, le grand ours blanc et la Révolution héroïque ! Les Alliés n'ont plus rien à attendre

de la Russie, plus rien que de Tingratitude. Les gens d'ici sont à bout de forces et d'énerg-ie ; ils n'ont plus qu'une idée : finir la guerre et faire la paix.

Ne les accusons pas de lâcheté. N'oublions pas ce que leur a coûté l'épreuve : cinq millions de tués, trois millions de prisonniers affreusement maltraités en Allemagne, six millions de blessés, voilà approximativement, en chiffres ronds, leur contribution, tout au moins d'après Roubanovitch, car il n'y a pas moyen de savoir où est la vérité formidable. Pour supporter stoïquement la terrible accumulation de misères qu'indiquent ces chiffres, il eût fallu un sentiment collectif profond et fort.

Or, la Russie n'en a point connu. La foi traditionnelle dans le Petit Père le Tzar a disparu dans les premières années de la guerre, à la suite des trahisons, malversations, gabegies et incapacités évidentes même pour les simples.

Elle n'a pas été remplacée par l'amour de la patrie, parce qu'il n'y a pas de patrie russe. Il y a peut-être des patries russes : chaque peuple a une certaine conception de son originalité, mais il n'a pas le sentiment de faire partie d'un tout au sort duquel il est intéressé. Les Allemands viennent de prendre Riga et menacent les provinces baltiques. Qu'importe aux gens du Sud et de l'Est asiatique ? Nitchevo 1

Les Russes n'ont pas même la haine de l'Allemand. Ils en ont souffert, mais ils ne lui gardent pas rancune. Au contraire, ces fils de serfs ont un certain respect pour l'homme qui sait se faire obéir. Les naïfs prennent pour de la bonté d'âme, ce qui n'est qu'apathie et fatalisme. Nitchevo ! Et Nitchevo encore, si vous essavez de les émouvoir aux récits des atrocités allemandes ;

comme ils en ont fait autant, et plus, là où ils ont passé, pourquoi s'indig"neraient-ils ?

Pas de confiance dans l'autorité, pas de dévouement à la patrie, pas de haine contre l'ennemi, où trouver dès lors la force morale inspiratrice des sacrifices et de la lutte? Dans le salut de la Révolution? Mais cette Révolution, dès son aurore, a été considérée par la masse comme raffranchissement de toutes contraintes, la licence de donner immédiatement satisfaction à tous les désirs. Parmi ces désirs, il n'en était point de plus universel que celui de la paix.

C'est donc pour la paix et contre la guerre que s'est faite l'union des esprits. Dès maintenant, virtuellement, la Russie trahit l'Alliance. Les membres du Gouvernement provisoire y mettent des formes, ils comprennent que leur honneur international exige la guerre et que leurs électeurs exigent la paix, et ils cherchent la conciliation de ces extrêmes.

Mais les journaux et les partis ne s'embarrassent pas de ces tactiques savamment équilibrées. La volonté de la paix est chaque jour plus impérieuse et plus catégorique. Pourquoi les Alliés s'obstinent-ils à continuer la lutte, puisque la Russie en a assez ? Une dernière pudeur a empêché jusqu'aujourd'hui de parler de paix séparée, mais la propagande bolchevique, chaque jour plus intense, plus audacieuse et plus grossière, y conduit tout droit.

Elle fait appel sans vergogne aux instincts les plus bas et constitue un exemple assez répugnant du socialisme défaitiste. Il en est d'autres, qui pour avoir un peu plus de tenue, n'en ont pas moins des tendances analogues.

Et ce n'est pas un de mes moindres étonnements ;

lorsque j'étais à Paris et à Rome, j'ai cru candidement, avec bien d'autres, que les révolutionnaires russes étaient défaitistes par rapport au tzarisme, mais que celui-ci,, disparu, ils deviendraient patriotes pour défendre la Révolution. C'était de la log-ique d'Occident. Les socialistes d'ici veulent la paix.

Au fait, que veulent les socialistes russes ? 11 serait très difficile de le dire exactement. Tandis qu'en France, en Angleterre, en Belgique, le parti socialiste se présente avec une certaine unité pour défendre un programme qui a été discuté et étudié, qui a ses autorités et ses patrons, ici il y a dix partis différents, avec des programmes changeants et des chefs improvisés. Il a fallu faire vite, et avec sa prodigieuse faculté de désordre et d'anarchie, le Russe a construit des systèmes et des catégories, sans s'inquiéter des précédents. Rien ne signifie mieux le parti pris du bouleversement que le singulier isolement des grands théoriciens d'avant-garde : un George Plékhanoff, un prince Kropotkine sont sans influence et n'ont même plus pour eux la gratitude du respect.

C'est donc un socialisme tout neuf que celui de la Russie. Et il comporte tant de variétés et de nuances qu'il est difficile de s'y orienter. Distinguons pourtant deux groupes : le parti social-démocrate, le parti socialrévolutionnaire. Le premier, analogue aux partis européens de même nom et s'étant formé surtout sous des influences européennes, parmi les proscrits en exil ; le second, essentiellement russe, ayant affirmé dès le début de son action que les principes et les méthodes du socialisme occidental, né du développement capitaliste industriel, n'étaient pas applicables à la Russie, pays presque entièrement agricole. Les exigences de la

vie paysanne russe doivent conditionner révolutioti sociale de la Russie. D'où le premier point de programme du S. R. : la terre à celui qui la cultive. Contre le tzarisme, les S. R. ont préconisé Faction terroriste comme moyen de propagande autant que comme moyen de combat. L'exemple du sacrifice individuel leur apparaît comme le meilleur procédé de diffusion des idées. La devise du parti est : Par la lutte tu conquerras ton droit. Ce sont donc des idéalistes.

Si tous les S. R. sont d'accord sur la question agraire, ils se divisent sur la question de la guerre. Ils comprennent une aile droite dont les personnalités marquantes Kérensky, Avksentieff, Gods sont pour la continuation de la lutte en accord avec les Alliés, et une aile gauche, dont Tchernoff est le chef, qui affiche un pacifisme Zimmerwaldien très caractérisé.

Le mouvement social-démocrate est, dans son ensemble, ouvrier et marxiste. Depuis VEdinstvo jusqu'à la Pravda, tous les journaux du parti ont pour devise : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous, et pour philosophie, la lutte des classes. Mais il y a moins d'unité encore, sur les questions du jour, chez les S. D. que chez les S. R. On peut distinguer, parmi eux, une droite, un centre et une gauche. La droite est le petit groupe qui, autour de Plékhanoff, publie VEdinstvo (Unité). Il prêche l'union sacrée des forces démocratiques, la défense de la Patrie et la fidélité aux démocraties d'Occident.

Le centre s'appelle menchévick ou minoritaire. Les grands noms sont Tserételli, Skobelefï', Tcheidzé et Dane. Ils veulent la paix, une paix de compromis et de concessions à l'Allemagne, telle qu'on la rêve à Zimmerwald et à Stockholm, mais une paix honorable et

respectueuse du droit, à négocier d'accord avec les Alliés.

La gauche (bolchevicks, ou majoritaires ou maximalistes) avec Lénine et Trotzky, avec la Pravda. (vérité) quotidienne, conspue à la fois les S. D. de droite et du centre. Elle veut la paix, la paix immédiate. Elle veut qu'on y aille de suite, par des actes, et non par des paroles et des promesses. Peut-être pourrait-on rapprocher de ce groupe, auquel il n'est point pourtant inféodé, le journal Novaïa Gisn (la nouvelle vie) dans lequel Maxime Gorki dépense chaque jour les restes d'un talent d'écrivain qui fut l'un des plus éclatants de la littérature russe.

Tous ces groupes et sous-groupes discutent et bavardent, publient des journaux et des proclamations, se réunissent en comités pour voter des ordres du jour, et polémiquent et s'invectivent, beaucoup plus préoccupés de mettre en évidence ce qui les divise que ce qui pourrait les rapprocher. La confusion est sans pareille. Je m'y perds. Et je m'y perds d'autant plus que je cherche vainement les autres partis politiques. Toute la Russie serait donc devenue, en quelques mois, socialiste ? Gela me paraît bien invraisemblable.

Pourtant, il faut bien constater que les partis conservateurs et réactionnaires n'osent plus apparaître sur la scène. Et ce n'est pas Tune des moindres curiosités de l'époque que cet effacement instantané des puissances de l'ancien régime. Où sont donc les Cent Noirs ? Où sont dont les défenseurs du trône que Doubrovine groupa sous le drapeau de l'Union du peuple russe ? Où sont tous les autres ? Disparus, évanouis, dans une trappe. On m'assure qu'ils sont encore dans les coulisses ; que certains pratiquent la politique du pire et

soutiennent les maximalistes, estimant avec Tseretelli que « la réaction reviendra par la porte du bolchevisme ». C'est bien possible, mais rarement on a vu une abdication aussi résignée, une veulerie aussi parfaite que celle des classes jadis dirigeantes.

Seuls, les cadets (constitutionnels-démocrates K. D.) ont osé résister au courant. Considérés comme subversifs il y a un an, ils sont maintenant à l'extrême droite. Le parti de la Liberté Populaire est le parti bourgeois, semblable aux partis libéraux ou progressistes d'Occident, réunissant, comme eux, des éléments très conservateurs et d'autres très radicaux. 11 a eu l'honneur de poser dès 1908 la question agraire ; et, pendant la guerre, il s'est montré l'ami sincère des Alliés, décidé comme eux à faire l'effort suprême pour réduire à merci l'impérialisme allemand. Les cadets comptent dans leurs rangs des personnalités éminentes de l'Université et du Barreau : Milioukoff, Vinaver, Chingareff", Maklakoff. Ils soutiennent avec loyauté le gouvernement provisoire.

Dans tout autre pays, un parti ayant de pareilles ressources d'intellectualité, serait un des facteurs de l'évolution nationale. Ici, les cadets sont peu écoutés et traités en suspects. La masse les accuse d'impérialisme et les traite de contre-révolutionnaires.

Où va ce navire, perdu dans la tempête, sans boussole pour marquer sa route et le mener au port ?

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