‹ Les fondeurs de neigeChapitre 7 sur 35 · PARTONS-NOUS POUR MOSCOU · texte numérisé non relu

PARTONS-NOUS POUR MOSCOU

Fin octobre 1917

Le Gouvernement provisoire vient de décider son transfert à Moscou. C'est là que se réunira la Constituante. L'évacuation des ministères a déjà commencé. La décision a été prise à la suite de l'aggravation de la menace des Allemands. Nous sommes mal renseignés sur leur situation et sur leurs intentions, mais s'ils ont décidé de marcher sur Pétrograd, il est grand temps de faire un effort pour la défense de la capitale. Le Gouvernement, peut-être pour donner à sa résolution l'autorité de la nécessité, laisse se répandre les nouvelles les plus alarmantes. L'apathie russe les accueille avec indifférence ; l'épou vantail allemand n'effraie pas.

Un autre péril paraît plus grave : la famine. Chaque jour les réserves alimentaires s'épuisent et se renouvellent à peine. Pétrograd doit recevoir du dehors toute sa nourriture, et la désorganisation des chemins de fer est telle que la farine, les pommes de terre, la viande n'arrivent que par quantités insuffisantes. Plus

=«;«% y0 s^sn

d'un tiei^â dêë locomotives est hors d'tisàgéj et le H^ièl soumis à un effort anormal, s'use et se détériore avec une rapidité croissante. On espère que le transfert des services publics à Moscou, ville plus rapprochée des provinces méridionales productives du blé, aura pour conséquences de décongestionner Pétrog'rad et d'y permettre une distribution plus abondante de vivres. Ces deux raisons sont tellement péremptoires que nous nous étonnions à Londres et à Paris, que pareille mesure n'eût pas été prise depuis longtemps. Ajoutons-y une autre considération, d'ordre politique intérieur : le Gouvernement provisoire se sent un peu trop à Pétrograd, le prisonnier des Soviets et des bolchévicks. Il ne serait pas fâché, non plus, de s'éloigner de ces régiments politiciens et insoumis qui composent la garnison. Moscou paraît plus rassurant. Une sorte de Versailles.

Mais c'est précisément pour cela qu'aussitôt connue, la nouvelle soulève des protestations furieuses. Ni les Soviets ni les soldats ne veulent renoncer à leur tutelle. Et c'est un beau concert d'imprécations contre le Gouvernement provisoire et contre Kérensky. On dénonce le complot contre-révolutionnaire et l'on conjure les auditeurs des meetings à s'y opposer, au besoin par la force. Si le Gouvernement veut échapper au contrôle du peuple de Pétrogrnd, celui-ci fera une nouvelle Commune.

Les bolchévicks sont, naturellement, parmi les plus indignés. La menace allemande ? De deux choses l'une, ou elle est sérieuse ou elle ne l'est pas. Si elle ne l'est pas, elle n'est que le prétexte misérable employé par le Gouvernement pour entreprendre la lutte contre les Soviets. Si elle est sérieuse, elle est une raison de plus

pour hâter la paix. Pétrograd aux mains des ennemis, c'est la fin obligée-^de la g-uerre, puisque la capitale et ses usines commandent, au point de vue des munitions et du matériel, près de la moitié de la force défensive de la Russie.

Si on ne peut pas sauver Pétrograd, il faut faire la paix immédiate ; si on peut le sauver, il ne faut pas l'abandonner. Et tel est le dilemme bolchévick. Ces propagandes ne sont pas sans écho : des employés des ministères à qui l'on avait enjoint de partir seuls en laissant leurs familles à Pétrograd, ont refusé, disant qu'il était absurde de laisser les faibles dans le combat et d'envoyer les hommes à Farrière.

Partons-nous pour Moscou? C'était décidé hier; cela ne Test plus autant aujourd'hui. On découvre des difficultés auxquelles on n'avait pas pensé. Le personnel des administrations, des ambassades, des légations, avec les archives, les bagages, le mobilier des bureaux est tellement nombreux, que la voie ferrée Pétrograd- Moscou, déjà très mal en point, ne peut pas supporter une pareille augmentation de trafic. Loger là-bas cette population exceptionnelle est, paraît-il, impossible et la ravitailler n'est pas à espérer. Les denrées sont plus rares encore à Moscou qu'à Pétrograd. Par surcroît, Moscou n'a pas de provisions de bois ni de charbon et on ne sait comment on y pourra passer l'hiver.

Je crois bien que nous ne partirons pas pour Moscou. On parle moins de la menace allemande et Ton se résigne au risque de mourir de faim. Les difficultés matérielles étaient-elles, vraiment insurmontables? Je n'en sais rien ; mais l'incident m'apprend, expérimentalement, qu'il n'y a plus de gouvernement, j'entends par là des hommes sachant prendre une décision et la

HH

faire exécuter. Et ceux à qui j'ai fait entendre mes doléances haussent les épaules et sourient : C'est ainsi depuis plusieurs mois, dans les petites choses comme dans les grandes, Kérensky règne, mais ne gouverne pas.

LE PRÉPARLEMENT

— Mais si Kérensky est sans autorité effective, demandai-je à un de mes amis russes, qui est-ce donc <jui gouverne?

— C'est bien simple, répondit flegmatiquement cet homme véridique, personne.

— Gomment? Personne. Mais ce n'est pas possible.

— Vous voyez bien que si. C'est possible, puisque cela est. Cette idée qu'il faut un Gouvernement est une idée d'Europe. Nous nous en passons fort bien.

— Mais, encore

— Non, l'organisme social n'est pas pour cela en morceaux. La vie continue en vertu de la vitesse acquise, de la force d'inertie. Les marchands vendent, les tramways circulent, les banques fonctionnent. On s'habitue à vivre sans police. Et s'il en résulte des inconvénients, on se résigne sans crier. Il y a dans notre peuple une aptitude à s'accommoder au désordre.

— Mais cela ne peut pas durer !

— Qui sait? Je le crois comme vous, mais la plupart de mes compatriotes n'ont pas cette prévoyance. Nos hommes politiques répètent avec un frisson que nous courons vers l'abîme. Cette prédiction laisse parfaite-

iîiênt îndiÂ^rent rhomme du peuple pour qui il égi difficile de pëtisèf au delà du jour présent.

— Alors, d'après vous, le Gouvernement provisoire?

— Est incontestablement provisoire, ainsi qu'il s'est appelé avec une compréhension de sa destinée, mais n'est pas un Gouvernement.

— Et les Soviets ?

— • Encore moins. Ce sont des organes de désagrég-ation.

— Alors, en attendant la Gonslituante

— Soyez heureux ! Vous allez avoir le Conseil provisoire de la République russe, le Préparlement.

Le Conseil provisoire de la République russe, que l'on a communément appelé Préparlement et qui, pour être tout à fait exact, est issu d'une Assemblée politique antérieure appelée, elle aussi, Préparlement, mais de nature différente, est la dernière tentative faite pour donner une base à l'autorité. Au lendemain de la révolution de mars, le gouvernement constitué ne devait son pouvoir qu'à sa propre volonté et à l'adhésion plus ou moins formelle des citoyens. Il ne pouvait être que provisoire et administrer au mieux en attendant que la souveraineté du peuple se fût exprimée par des élections régulières. Toutefois, tout le droit électoral était à organiser dans ces territoires immenses. La réunion d'une Constituante exigeait des mois. Et ces mois d'attente étaient ceux des plus graves difficultés extérieures et intérieures. Les Soviets qui avaient tant contribué au succès de la Révolution, auraient pu s'employer à l'alTermir. Mais, dès les premiers jours^,

ils se posèrent, vis-à-vis du Gouvernement provisoire, en contrôleurs farouches, d'une susceptibilité qui alla, en maintes circonstances, jusqu'à Thostilité déclarée. Le gouvernement qui avait l'ambition de représenter la nation ne pouvait accepter les injonctions des représentants d'une classe, quelque importante quelle fût.

Ainsi constamment discuté, menacé, désemparé par des exigences ou des démissions, son pouvoir fut instable et précaire. Depuis mars, la Révolution a dévoré plusieurs ministères.

Kérensky a, depuis longtemps, cherché un remède à cette situation inquiétante. Il a fait appel aux liommes de bonne volonté. Une première fois, une grande conférence d'hommes politiques s'est réunie à Moscou. Une autre fois, un Congrès démocratique s'est réuni à Pétrograd. C'est de cette assemblée qu'est sorti le premier Préparlement, dont la vie fut éphémère.

Malheureusement, ces diverses réunions inspirées par un désir de concorde national, n'ont abouti qu'à de copieux bavardages suivis de résolutions contradictoires. On a décidé de réaliser l'union sacrée, et une demi-heure après, d'en exclure les cadets. Eclairé par ces expériences, plutôt décevantes, le Gouvernement provisoire a voulu faire un dernier effort dans cette direction et a espéré trouver dans le Conseil provisoire de la République un organe représentatif de l'opinion nationale destiné à être le point d'appui du pouvoir.

C'est une sorte de Congrès de délégués des Associations politiques auxquels o^ a adjoint plus ou moins arbitrairement dès représentants des divers grands intérêts sociaux. Il est composé de 555 membres, dont 120 socialistes révolutionnaires, 140 socialistes démo-

crates dont 60 menchévicks et 80 bolchévicks, 75 cadets. Il n'a pas à lég"iférer, mais simplement à préparer les lois et à les proposer au Gouvernement provisoire. Il a le droit d'interroger et d'interpeller le Gouvernement, mais il ne peut lui donner d'injonctions.

L'expédient me paraît fragile . La nouvelle Assemblée a été recrutée et convoquée par le Gouvernement; elle n'est que son émanation. Le décret de constitution stipule en outre sa subordination ; les ministres doivent lui rendre compte de leur gestion, mais ils ne sont pas tenus à démissionner si celle-ci n'est pas approuvée. Si le Conseil provisoire est docile, il n'est qu'une doublure du Gouvernement; s'il ne l'est pas, il est la source de nouvelles et inextricables difficultés. Franchement, j'hésite à partager les espoirs qu'il provoque. Qu'en sortira-t-il ?

— Quelques discours de plus, me répond un ami russe.

20 octobre 1917.

J'ai assisté aujourd'hui à l'ouverture du Préparlement. Convoqué pour 4 heures, la séance ne s'est ouverte que vers 4 h. 45. On a mis à la disposition des députés la salle où siégeait jadis le Conseil impérial. On a remplacé les fauteuils par des chaises en rangs serrés ; on a voilé de toile grise les tableaux et les emblèmes rappelant l'ancien régime et Ton a obtenu

<idg£ ^y mkeâ

bisser aisérneni utié vaste sàllé parlemeiitaireç claire et spacieuse, avec des logés latérales pour le corps diplomatique et les journalistes, et dans le fond, face à l'Assemblée, une tribune pour Forateur et une estrade présidentielle. Ce décor ne manque pas d'une certaine majesté.

En attendant l'ouverture de la séance, des conversations animées se poursuivent dans les groupes. Saluts, poignées de main des nouveaux arrivants. D'autres font leur correspondance. D'autres bâillent d'un air las. Il y a, comme dans nos assemblées d'Europe, des visages intelligents et des faces vulgaires. Quelques soldats. Quelques blouses d'ouvriers. Quelques femmes encore. Aussi des figures aux pommettes saillantes, et aux yeux bridés qui rappellent l'Asie, des nez crochus et des barbes frisées qui rappellent la Palestine, des chevelures longues et des regards mystiques qui rappellent la Révolution.

Tout à coup, un silence, le petit frisson spécial que les comptes rendus pai'lementaires notent comme « mouvement d'attention ». Un homme, en uniforme de soldat, vient de monter au fauteuil de la présidence. C'est Kérensky. Face rasée, cheveux en brosse, très droit, très « chef », il attend quelques instants que le silence se fasse plus complet encore. 11 a grande allure ainsi, on dirait un jeune César. Il parle, d'une voix nette et sonore qui emplit la salle ; il parle lentement, détachant chaque phrase d'un ton de commandement. Un général ne dicterait pas autrement un ordre de bataille. Il est impérieux et glacé, et ménage ses effets comme un acteur.

Ce qu'il dit — et ce qu'un voisin obligeant me traduit au fur et à mesure — est sec, précis, sombre et triste infi-

niment. Il dit l'ennemi approchant, l'armée sans organisation et sans discipline, les soldats et la population civile exposés à mourir de faim, la diminution de la productivité nationale, 11 me semble que si j'entendais parler ainsi de mon pays, je pleurerais de rage et de désespoir. Les députés, eux, sont impassibles et indifférents ; certains ont repris leurs conversations ; toutes ces choses lamentables leur sont trop connues et certains reprochent à Kérensky d'être l'un des auteurs responsables de cette situation.

Et ce discours lug-ubre continue. Quelques rares images, plutôt banales ; je suis de plus en plus décontenancé, et d'entendre de pareils aveux, et d'entendre un Kérensky si différent de celui que sur la foi des panégyriques d'Europe, mon imagination s'était représenté. Est-ce bien là le grand tribun révolutionnaire ardent et passionné, excitateur des foules et semeur d'enthousiasme, le jeune Mirabeau de la Révolution russe, le demi-dieu de l'éloquence et du patriotisme? Pas un instant, la voix n'a vibré d'une émotion vraie; pas une fois, le geste n'a eu de l'ampleur ou de l'élan. Pourtant, il a mis quelque chaleur, et a obtenu quelque succès, en déclarant qu'il voulait la paix, mais seulement une paix qui fût compatible avec l'honneur et la liberté russes.

Une autre surprise m'attendait : celle de voir une femme à la présidence. La citoyenne Brechko-Brechkovska est la doyenne d'âge ; Kérensky lui cède le fauteuil. C'est un moment d'émotion vraie et la salle entière s'unit pour une ovation à la Grand'Mère de la Révolution. La Batouchka est une petite bonne vieille aux cheveux blancs, très simplement;, mais très correctement vêtue de noir, et coiffée du châle que portent

les femmes du peuple. Les souvenirs de plus d'un demi-siècle d'exil et d'emprisonnement pour la défense des idées révolutionnaires escortent l'aïeule dans cette salle où l'Empire préparait ses décrets. Cette présence, à elle seule, résume et symbolise la transformation qui s'est opérée. Un long, un unanime applaudissement la salue. Tous ceux qui sont là sont unis, cette fois. Unis dans un salut au passé. Le resteront-ils dans l'avenir, le seront-ils dans le présent si lourd de menaces obscures ?

Hélas ! non, car voici Trotzki qui parle à son tour. Il n'est venu, avec ses amis bolchévicks, que pour déclarer ne pas reconnaître la moindre autorité au Conseil provisoire et pour protester contre le projet d'évacuer Pétrograd, projet qui est considéré par les maximalistes comme une indigne manœuvre ayant l'arrièrepensée d'étouffer, dans la capitale isolée, les forces extrêmes de la Révolution. Et pour marquer son désaccord par des faits, le groupe bolchévick quitte brusquement la salle.

Cet exode produit un malaise. Ainsi, dès le premier jour, l'union qu'on avait un instant espérée, l'union, condition de la force et du salut, semble une illusion perdue.

Après quoi, le Conseil provisoire nomme son président ; son choix se porte sur Avksentieff, président du Soviet des Paysans. Et il ajourne ses travaux au mardi suivant.

La journée me laisse mélancolique

30 octobre 1911.

Le Ministre des Affaires étrangères a fait un grand discours. Il était attendu avec curiosité et a été accueilli avec froideur. C'est que M. Tereschtenko avait à résoudre la quadrature du cercle, ni plus ni moins. Pour garder la sympathie des Alliés, il fallait leur d©nner l'assurance que la Russie était prête à continuer la guerre ; mais pour plaire aux Russes, il fallait leur annoncer la paix; M. Tereschtenko s'en est tiré en évitant les détails et en affirmant la volonté de poursuivre la guerre aux côtés des Alliés pour la défense de la Russie et du droit des peuples à disposer d'euxmêmes, à l'exclusion de tout but impérialiste.

Ces concessions aux exigences socialistes ont paru insuffisantes. Et les Soviets ont si peu confiance dans le Gouvernement provisoire, qu'ils ont élaboré un programme de paix et décidé que le citoyen SkobelefF, ancien ministre du travail, irait le défendre à la prochaine Conférence de Paris, à côté de Tereschtenko.

On leur a vainement signalé que la Conférence de Paris n'avait pas pour but de discuter les conditions de la paix et qu'elle serait fort gênée d'accueillir deux représentants de la Russie, l'un officiel, l'autre pas, et ayant chacun une opinion différente. Les Soviets ne sont pas embarrassés pour si peu : Skobelelï ira à Paris.

Rien ne permet de douter de la sincérité du Gouvernement provisoire et spécialement de Tereschenko. Mais il est permis de douter que leur politique soit

celle de la Russie de demain. Le Gouvernement n'a plus, semble-t-il, l'autorité et la force nécessaires pour faire de ses déclarations des réalités. L'accueil assez froid que leur a fait le Préparlement, les commentaires bigarrés de la presse, suffisent à démontrer qu'il n'a plus l'appui de l'opinion publique.

Par surcroît, les nouvelles d'Italie causent ici la plus pénible impression. Les bolchévicks s'en réjouissent comme d'une manifestation nouvelle de la volonté des peuples de ne plus se battre. Mais moi, elles me désolent comme un malheur de famille; et la nuit, j'y pense longuement, avec angoisse, jusqu'à pleurer.

Page 1