‹ Les fondeurs de neigeChapitre 8 sur 35 · CHEZ KÉRENSKY · texte numérisé non relu

CHEZ KÉRENSKY

26 octobre 1917,

J'ai été avisé par les soins de M. Tereschtenko que M. le Président me recevrait aujourd'hui. A l'heure dite, une automobile — une ancienne voiture du tzar — est venue me prendre pour me conduire au Palais d'hiver. J'avais été prié de communiquer préalablement le texte du discours que je comptais adresser à M. le Ministre président. A la vérité, je n'avais pas song-é à lui faire un discours, et la lecture d'un texte écrit me paraissait un formalisme peu en accord avec la simplicité républicaine. Mais puisque c'était l'usage, j'avais préparé mon papier.

Le palais d'hiver manque de solennité. Des caisses encombrent les vestibules. On a, paraît-il, emballé les objets les plus remarquables. Il en reste peu, en effet, qui soient dignes d'attention. Peintures, tapisseries, ornementation, tout est d'un goût médiocre. Nous grimpons des escaliers, nous errons dans des couloirs. Personne pour nous guider. Personne non plus pour garder le président, contre lequel, chaque soir, on

attise dans les meetings, tant de colères. Devant sa porte, un soldat, un seul.

Je vais donc le voir, enfin. J'ai un peu d'émotion; le cœur saute dans ma poitrine à coups précipités. J'oublie tout ce que j'ai entendu depuis que je suis à Pétrograd ; je ne pense plus qu'au Kérensky de la légende, au Kérensky tout en rayons d'héroïsme, et de g-loire, dressé contre le Tzar pour la liberté russe, contre l'Allemand pour la liberté du monde. Cet homme, l'âme même d'un peuple annonciateur, ce malade se consumant fiévreusement pour le salut universel, ce brave sans peur au milieu des batailles, comme je l'ai aimé lorsque les journaux d'Europe m'ont conté ses exploits !

Le cabinet de travail où nous entrons est assez sombre. Le Président m'attend, accompagné de M. Tereschtenko et d'un Monsieur à lunettes d'or, obstinément silencieux qu'on m'a dit être M. Konovalotî, ministre du Commerce et de l'Industrie.

Je lis mon allocution :

Le roi Albert et le Gouvernement belge m'ont chargé, Monsieur le Ministre, de les représenter auprès de vous. Je vous apporte le salut d'un petit pays qui s'est offert au sacrifice pour que la force brutale ne triomphât point dans le monde et qui, depuis trois ans, supporte sans plainte et sans défaillance un effroyable martyre sans désespérer jamais de sa liberté et de son droit.

La Belgique garde confiance dans la grande Russie qui a garanti son indépendance. Dans sa détresse, elle s'est réjouie de la Révolution qui, donnant au peuple russe la liberté, devait lui donner aussi le désir et la volonté de l'assurer aux autres et spécialement à ceux

qui s'étaient vu opprimer à raison de leur fidélité aux traités.

Notre Nation et notre Gouvernement font des vœux ardents pour que la Russie nouvelle surmonte les difficultés redoutables de l'heure actuelle. Ces vœux, Monsieur le Ministre, je vous les apporte d'un cœur autant plus sincère, que vous et moi, nous nous réclamons du même idéal socialiste, idéal de justice, de liberté et de fraternité qui conquérait chaque jour les consciences dans TEurop© d'avant Ja guerre. L'ag"ression déloyale de l'Allemagne est venue troubler cette évolution, vous et moi serions heureux et fiers qu'elle pût reprendre son cours et que le drapeau rouge fût celui de la victoire et de l'honneur, l'annonciateur d'un monde nouveau dans lequel la grande Russie et la petite Belgique, plus étroitement unies encore par l'épreuve, pourraient développer leurs admirables ressources et leurs énergies productrices. L'activité belge s'est manifestée fréquemment en Russie ; j'aurai donc à sauvegarder des intérêts économiques considérables ; je suis d'autant plus persuadé que je trouverai auprès de vous bon accueil que déjà votre Gouvernement nous a prouvé sa bienveillance par des mesures dont je suis heureux d'avoir l'occasion de le remercier.

Tereschtenko, toujours affable et cordial, excuse le Président à qui la langue française n'est pas familière et me lit, au nom de celui-ci, cette réponse :

En recevant d'entre vos mains tant la lettre de rappel concernant votre prédécesseur que vos lettres de créance, je tiens tout d'abord à exprimer la vive satisfaction que nous éprouvons tous à remarquer la preuve manifeste donnée par la Belgique de son désir de souligner la

permanence des relations qui existent si heureusement entre les deux peuples amis et alliés. Cette solidarité immuable des rapports qui unissent nos deux nations est cimentée par les efforts déployés par la Belgique et par la Russie dans la guerre actuelle et sert de gage certain au triomphe de la grande cause de la liberté des peuples. Elle est raffermie, de plus, parla communauté des intérêts économiques si bien relevée dans les paroles que nous venons de vous entendre prononcer. La Russie nouvelle a écrit sur son drapeau, en lettres ineffaçables, l'idéal de justice, de liberté et de fraternité. Si vous avez bien voulu constater que j'ai de tout temps poursuivi cet idéal, je tiens à vous assurer que tout votre passé rend à nos yeux particulièrement agréable le choix qu'a fait le Gouvernement belge de son nouveau représentant. Le rôle efficace qui vous incombe personnellement dans la propagande de la cause de votre patrie qui est aussi celle de tous les pays alliés n'est point ignoré en Russie. Vous pouvez compter. Monsieur le Ministre, sur le concours le plus sincère de ma part ainsi que ceVe de mes collègues du Gouvernement provisoire pour vous faciliter la tâche qui vous est confiée par votre Souverain et votre Nation héroïques, auxquels la Russie entière adresse ses vœux ardents de liberté et de prospérité...

Puis, on s'assied et l'on cause. Ce qu'il y avait d'un peu ridicule dans la pompe de ces deux lectures est vite oublié! On sait que je viens d'Italie. M. Tereschtenko me demande des explications sur l'état d'esprit de cette nation, et M. le Président désire surtout des renseignements sur les partis socialistes. Comme mon trouble s'est dissipé, je donne les indications désirées,

avec une aisance (|ui me permet, tout en paHant d'examiner mes interlocuteurs. M. Tereschtenko esttoujours l'homme aimable et fin qui m'a charmé dès le premier jour; M. Konovaloff, muet, rêvasse derrière ses lunettes d'or; et lui, eh bien I il est extrêmement déplaisant. Les traits sont ronds et bouffis, d'expression vulgaire ; les yeux sont petits, fureteurs et fuyants. Il n'y a, dans ce regard-là, ni intelligence, ni générosité, mais simplement de la ruse et de la fourberie. Décidément, les idoles ont besoin d'éloignement. Et maintenant que je l'ai vu, je crois plus facilement à ce qu'on m'a dit de son manque de sincérité, de son verbalisme, de sa jalousie féroce contre tous ceux qui semblaient menacer sa popularité. Son rôle dans la Révolution reste considérable, assurément. Mais il faut réduire le demi-dieu à des proportions humaines, ou plus exactement encore à des proportions russes.

Un jour, m'a-t-on raconté, les ambassadeurs d'Angleterre et de France, fatigués de promesses irréalisées, allèrent lui demander impérativement un peu plus d'énergie. Il leur lit une confession émouvante, leur dit sans détours l'état désespéré de l'armée et du pays, puis les éconduisant avec hauteur: « La Russie, Messieurs, est tout de même une grande puissance. » J'aime cette anecdote. Cette explosion de vanité, après d'humiliants aveux, est essentiellement russe.

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